‹ De l'idée de la mort en Grèce à l'époque classiqueChapitre 7 sur 20 · L^ID^E DE LA MORT. O · texte numérisé non relu

L^ID^E DE LA MORT. O

ment on croirait les dishonorer. Frapper de la lance un rocher, maltraiter des cadavres, m^me r^sultat : pas plus quelapierre, le mourant ne saurait souffrir (1).

II ne faut pas se tromper a ces considerations trop sp6cieuses. Les Grecs ont de tout temps su defendre les mauvaises causes. Reussissaient-ils k se faire illusion lorsque, pour se consoler de la mort prochaine, ils la montraient et sans douleurs et sans souftrances ? A supposer que par instants ils y soient parvenus, I'illusion durait peu. Tortures par des maux intol6rables, ils pouvaient s'6crier que les morts ^chappaient k cesfl<^aux. II n'y avait rien, dans cette insensibility trop absolue des cadavres, qui pilt consoler les mortels de I'approche du tr6pas , rien surtout qui put les soustraire k la crainte des derniers moments.

On objectera que ces croyances d6sol6es n'6taient pas les seules. II s'y m^lait les esp6rances dun meilleur destin, les promesses d'une autre vie, plus douce et moins hasardeuse que cette existence terrestre. Mais jamais ces promesses n'etaient pleinement consolantes, car on n'osait s'y reposer : c'^taient de brillantes hypotheses, d'autant plus dangereuses et plus fallacieuses qu'elles paraissaient plus s6duisantes.

« Si la piete trouve grace aupres de Persephone , » dit une epitaphe athenienne, « il est juste que, morte, tu aies part a cette faveur (2). » Triste consolation qui procede d'un voeu incertain! Combien peu de chance avait-on que le souhait fut par hasard realise ! — Si tu m'ecoutes , 6 mon pere , supplie Electre, arrive pres de tes enfants qui t'invoquent (3). Qu'Agamemnon, s'il I'ecoutait, diit exaucer sa priere, elle ne pouvait en douter, mais pouvait-elle esperer que son pere Tecoutat? — Ailleurs, elle parle d'honneurs funebres a rendre, s'ils trouvent la-bas (chez les morts) quelque faveur (4). — Quand Alceste meurt, victime de sa piete, plus que de son amour conjugal, le choeur n'a d'autre consolation a invoquer qu'un espoir incertain de recompense supra-terrestre : si les bons ont 1^-bas quelque avantage, puisses-tu, chante-t-il, en avoir ta part et faire cortege a repouse d'Hades (5)! — II est assure qu'elle merite d'etre recompensee, mais il doute s'il y a quelque recompense.

De meme Astydamas, disciple pourtant d'Isocrate, fait encore

(1) Euripide. fr. 176 (Nauck).

(^) C. /. A., II, 2225 (Kaibcl, 62. — Cougny, III, 2. 143. — Hoffmann, 116),

(3) Euripide, Oreste, v. 1231-2.

(4) Sophocle, Electre, v. 355-6.

(5) Furipido, Alcesle, v. 744-6.

"" 4 un de ses personnages : « R6jouis-toi, si I'onse rSjouit i la terre. Et je le crois-.., car il y a lieu d'avoir joie qiiand . oublie lea maux (1). n Le motif gu'il invoque est une r6on personnelle, celle m6me fjue nous rappelions tout ct ire. Les morts ne souffrent pas. S'ensuit-il qu'ils soient reux? Et pourtant, m^me cette froide consolation est pr6- 6e comme n'6tant qu'une hypothese!

ins ces conditions , on voit ce que pouvait 6tre pour les ;s la doctrine de rimmortalit^ de I'^tre. Sans doute ils n'ont lis, 4 proprement parler, ni6 qu'il continual quelque chose homme aprSs la mort, ils n'ont jamais affirmfi que I'exise terrestre fill la seule qu'ils dussent connaltre et que rien evait lui succfider. Si, comme dans quelques-uns des textes nous avons cit^s, ils out parfois semble le soutenir, c'est . I'effet de quelque mal imprtvu, dteouragement soudain ou eur Irop violente, jamais ils ne Tout sSrieusement, ni vfiri- ;ment cru. D'ailleurs, k supposer mSme que la moderation irelle de leur esprit ne les eilt pas emp6cli6s de decider ainsi avenir, tons leurs usages fun6raires 6taient, comme nous jrrons, en contradicUon complete avec cette negation. Tons josaient que le mort survivait et meme qu'il 6tait puissant i la tombe ; paiTois mfime il pouvait l'6tre plus, une fois tr6- ;6, qu'il ne I'avait jamais 6l(: lorsqu'il 6tait en vie. Aussi ne ■ait-on parler, au sens propre du mot , d'une fin absolue , ni lc morttotale de I'fitre.

ais , si Ton y refl^chit, qu'6tait au juste cette immortality, pour parler plus exactement, cette prolongation de I'exise terrestre? S'il y avail certitude, ou du moins eroyance mune sur le fait, les divergences commen^aient k I'applica- . Nous avons vu que les conceptions les plus differentes .ent cours sur la nature de I'autre vie : comment se reconre et oil se fixer dans ce chaos de contradictions ? L'esprit ;uli6rement precis des Grecs devait souffrir au plus haut it de cette ambiguit<!<, et cette incertitude les rassurait moins i,-6tre que 1' assurance la plus desolante. — D'ailleurs, si Ton lit que I'Stre conlinuait, qui pouvait affirmer que le mort t henreus? II etait puissant, soit; mais la puissance suffi- -elle, etait-elle meme une jouissance pour lui et non une se Douvelle de tourments ? Aussi bien ne connaissait-on re que les mauvais effets de ce pouvoir surnaturel : ce d6sir

Astydamas. tr. 5, Nauck, p. 779 (= Stob^e, Flor., 120, 15).

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de vengeance, qui se manifestait d'line mani^re parfois si impr^vue, supposait un esprit inquiet, un 6tre errant, sans r6alit6 fixe, sans joies certaines et sans jouissances, dependant des hommages des vivants et du culte qu'on lui rendait? Et Homere n'avait-il pas pr^te a son Achille le regret de la vie et le d6sir de retourner sur terre, fiit-ce pour y peiner, fut-ce pour y soufFrir sans renommee?

Par suite, cette existence, tout incertaine, obscure et malheureuse que les Grecs pouvaient entrevoir apr^s la tombe ne yalait, au demeurant, gu^re plus que Faneantissement total. En fait, les Grecs n'esp6raient rien apres la mort : peu leur importait que leur ^tre continuat longtemps encore une vie fugitive, presque irr^elle ; la seule vie qu'ils aimaierit et a laquelle ils pouvaient tenir, celle-la cessait irr^vocablement et s'eteignait avec le corps. L'id6e que les Grecs avaient de la mort 6tait, en fait, celle d'une fin apr^s laquelle nul commencement ne venait, celle d'un arr^t brusque et complet, sans rappel et sans remission.

On apergoit immediatement les consequences possibles de ce principe , et a quels dangers , si rien ne fiit venu le combattre, il eiit pu exposer la Gr^ce.

Si toute vie cesse k la mort, si le tr^pas arr^te toute jouissance et toute joie, I'homme, assure de ne plus 6tre heureux apr^s cette terre, d6sirera d'autant plus vivement Fetre encore pendant qu'il le pent. Plus le temps est borne ou il pent ressentir quelque plaisir et plus il cherchera Foccasion d'en ressentir. Toute fin sup^rieure lui etant refus^e, il ne tendra qu'a des fins inferieures et toutes terrestres. Toute son activity et toute son ing^niosite n'aiiront desormais pour but que la satisfaction de ses instincts et de ses passions, et il est inutile d'ajouter que, parmi ces penchants, les moins nobles seront de preference recherches.

Le danger de cet « hedonisme » (1) est qu'il rend bient6t incapable d'agir. L'homme s'interdit toute fatigue inutile, toute depense de forces superfine. Pourquoi peiner pour ce qui ne saurait lui rapporter ? N'ayant d'autre culte que lui-meme, il

(1) Ce mot, forge par les historiens de la philosophie, a I'avantage d'etre de signification tres nctte.

C DE l'toEE DE la MORT EN GRECE A l'^.POQUE CLASSlQUfl.

n'a pas non plus d'aiitre fin. Aussi n'a-t-il pas de peine ci d6couvrir que beaucoup d'efforls se rSsoudraienl pour lui en travaux sans r6snltat : comme le plaisir serait hors de proportion avec les moyens employes , 11 s'interdil ces recherches et ces ambitions. II vit de la fa^on !a phis ^troite, la plus born6e; la plus ^oisle, mais aussi la moins p6nibte. II agit le moins possible, pour soufFrir le moins possible et jouir le plus longtemps de I'existence.

Outre r hedonisme », »ne autre conclusion peut s'imposer a lui. Si tout iinit avec la mort, celle-ci devient la cause unique qui trouble le cours de ses joies et la suite de sa vie. Comme le mal lui est sup^rieur el qu'il ne peut rien centre lui, il se prendra k le craindre d'une lerreur intense et irraisonn6e : des peurs superstitieuses le saisiront sans motif. A chaque instant, il pensera qu'i! va mourir et que ce peu de joies qui lui est depart! va cesser tout A coup, Aussi ne vivra-t-il plus qu'ct demi, opprim6 sous ce poids moral , de jour en jour plus accablant. Toute action imprudente pouvant hater sa fln prochaine, il agira le moins possible et renfermera en lui-ni6me toutes ses pens6es comme toute son ambition.

Et, chose curieuse, eel « h^donisme », comme celte crainte de la mort ont une m^me consequence : le suicide. Ainsi priv6 d'agir, pour 6viler toute souffrance excessive, I'homme n'abient6t plus de goilt k fitre, comme la crainte perp6tuelle du lr6pas I'emptehera de goilter aucune de ces jouissances terrestres qu'il sail lui fitre seules r^serv^es. Aussi, pour abr^ger ses angoisses quotidiennes, n'hfesitera-l-ii pas souvent a en supprimer la cause mfime, I'existence qui I'y expose et I'y conlraint,

Ainsi, de ce fait qu'ils ne croyaient pas h la continuation de l'6tre aprfes la mort, les Grecs 6taient exposes k ces deux suites du mat6rialisme populaire, 1' « h6donisme « et la crainte excessive de la mort. Nous allons voir qii'ils n'echappferent enti^rement ni k I'une, ni k I'autre de ces consequences.

Celui-U est heureux qui I'esl au jour le jour, chante le chceur des Bacchantes (1). C'est le conseil le meilleur que Ton puisse donner aux mortels (2). C'est Wen peu que la vie, dit Amphitryon

<t) Euripida, Bacchan<es, v. 910*1.

(!) Nauck, frag. Irag. (% doa adesjiola),

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aux vieillards ; traversez-la le plus agreablement possible, passant, sans tristesse, du jour k la nuit (1). Simonide de K6os (2) est ici de Tavis de Th6ognis (3). Tous vantent la vie voluptueuse et que le plaisir emplit tout enti^re.

De fait, la doctrine ne resta pas th^orique. EUe fut maintes fois appliqu6e, au moins dans la Grande-Gr^ce, pays de vie facile et de moeurs rel^ch^es. C'est ainsi que, suivant un dicton tarentin, les hommes ont tort de rechercher les fatigues et de vivre ainsi toujours dans Tattente de la vie veritable. Les Tarentins^ eux, ne recherchent que les banquets et les plaisirs. Aus'si vivent-ils en effet (4). C'6tait bien 1^ tout ce qui leur restait de I'existence et ils avaient raison d'y porter leurs efforts. — Phys, roi de Paphlagonie (5), Nysaios, lyran de Syracuse (6), ne connaissaient aussi que les plaisirs de la table. C'6taient des volupt^s certaines et qui du moins ne les tromperaient pas.

U est certain, — et nous le verrons par la suite, — que cette conception de la vie n'^tait pas la seule, mais on ne pent nier qu'elle se rattachat de la mani^re la plus directe a la mani6re dont les Grecs se repr^sentaient la mort. Et Ton apergoit, sans qu'il soit n^cessaire d'y insister, k quel point 1' « hMonisme » devait arr^ter tout effort s6rieux et entraver toute 6nergie.

On a coutume, — et je ne veux pas y contredire, — de vanter chez les Grecs I'^quilibre parfait des facult^s, de louer leur calme et leur s6r6nit6 d'^me, d'exalter Tesprit de resignation avec lequel ils savaient accepter les arrets du destin, bref de se les repr6senter comme uniquement soucieux d'atteindre, dans leur conduite, k cette harmonie qu'ils regardaient comme divine et ou ils voyaient avec raison le plus haut effort de I'esprit humain. On ne saurait nier pourtant que, si telle fut en effet leur ambition, ils purent assez rarement la satisfaire, car, pas plus

(1) Euripide, H&rakl^s, v. 503-5.

(2) Revue des Etudes grecques^ 1890, p. 46.

(3) Theognis, v. 1071-2.

(4) Theopompe, fr. 260 (Miiller, I, 322).

(5) Theopompe. fr. 198 (Muller, I, 311),

(6) Theopompe, fr. 213 (Muller, I, 313).

DE l'iD^E DE la MORT EN GRECE A L"ePOQUE CLASSlQUE.

les autres hommes , ils ne furent maltres de leur sort , ni eurs Amotions. De fait , toute leur philosophie ne les empA-

pas de craindre la mort et de la consid6rer comme le plus :d des maux (1). '

orament ne I'auraient-ils pas crainle, en effet, puisqu'elle ait tes arracher a cette terre oti ^talent loules leurs affecis et loutes leurs joies? Comment, puisqu'ils sont tous (2), bons comme les mauvais (3), les riches comme les pauvres, inis, sans rangon (4), h la loi de flnir un ]our, comment dSsi- «ent-ils ce qu'am6nera trop t6t leur destin (5) ? S'ils semit parfois oublier Tapproche du triipas, s'ils paraissent le lercher dans les combats, c'esl qii'ils sont dupes d'une illu- I. Chacun des comhaltants croit qu'il sera seul 6pargne, que lort fauchera son voisin. Si, au moment de voter une expftan, elle surgissait A ses yeux, la folie de la guerre n'aurait

d6peupl6 la Grfece (6). Les plus arrogants s'enfuient, quand foient Had6s menacer leur existence (7).

ussi, la crainte de la mort 6Iait commune a tous, au plus un6 comme aux pauvres etaux dSslierites. L'esclave mfime, Stre inKrieur, ne pent s'cmpCcher d'y penser Eoujours [8). le des preuves finales all6gu6es par Socrate est pr6cis6ment e peur de la mort ; elle est si Men innee dans t'homme, qu'un I seul a pu en doucr sa cr6ature [9}. De mSme encore, le slice ing6nieux aiiquel les Immortels avaient soumis Tan-

6tait la crainte iiicessante et loujours renoiivelee de mourir

seconde fois, aeX ^po'vov SiaTfi&en tfa€o6[ie.vOi [il^ &U ixnoOavi) (10). ■ui affreux que la mort devient, par suite, une 6piHi6te par lelle les Grecs expriment les calamites les plus intoUrables, I, rid6e m6me leur semhlait insoutenable, L'ingratitude des ints envers leurs parents 6tait un de ces fl^aux (H). La vieile en 6tait un autre [12); mais, en la maudissant, les Grecs

Aristophane, Grenouilles. v. 1394.

Arislophane, fr. 452 (Kock).

Siiiionide do Koos. I, v. 10 et suiv. (Dorgli).

Theognis, v. 7?5.

Sophocle, fr. 867 (Naucli).

Euripido, Supplianles , v. 485.

Sopliocle, Anligone. v. 580-1.

Eiiripide, fr. 9dH (Nauck).

XfinophoD, Mimorables, I, 4, 7.

I Xenophon, EconomiqueB, !l, 13.

) Theognis, v. 273.

I Himnerrae, 1, v. 5 (Borgk].

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