‹ De l'idiotie chez les enfants, et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction et une éducation spéciales ... De leur responsabilité moraleChapitre 10 sur 14 · PAR M. MARC · texte numérisé non relu

PAR M. MARC

Premier médecin du roi , inspecteur des maisons de santé , etc. (1).

L’établissement que vient de fonder M. Voisin manquait à la science et à l’humanité. Il est spécialement consacré aux enfants qui, par leurs particularités natives ou acquises, se soustraient, échappent, dans les collèges ou dans les autres pensionnats, à l’influence des méthodes uniformes, calculées sur les dispositions communes, vulgaires, des individus qui y vont puiser une instruction générale.

La propriété dont a fait choix M. Voisin est située à quinze minutes de la capitale. Elle est isolée de tous les côtés ; elle se compose de plusieurs corps de bâtiments séparés les uns des autres, disposition précieuse et indispensable pour établir des lignes de démarcation bien tranchées, non seulement entre les sexes, mais encore entre les différents enfants du même sexe.

D’après les faits recueillis par le docteur Voisin, les enfants qui réclament un traitement orthophrénique peuvent se diviser en quatre classes principales :

1° Dans la première classe sont les enfants nés pauvres d’esprit, c’est-à-dire avec une organisation

(1) Extrait du Moniteur du 24 octobre 1834.

cérébrale au-dessous de l’organisation commune à l’espèce en général.

2° Dans la seconde classe sont les enfants nés comme tout le monde, doués de l’organisation comm une à l’espèce en général , mais auxquels une éducation première mal entendue a fait prendre une direction vicieuse.

3° La troisième classe comprend les enfants nés extraordinairement . Établis par la nature sur de grandes proportions, ils forment les grands hommes ou les grands scélérats, suivant le concours favorable ou défavorable des circonstances au milieu desquelles ils passent les premiers temps de leur vie.

4° Enfin, la quatrième classe se compose de tous les enfants qui, nés de parents aliénés, sont en naissant fatalement prédisposés à l’aliénation mentale ou à toute autre affection nerveuse.

Les idées dont le docteur Voisin entreprend de faire l’application, "reposent sur des faits incontestables d’observation. On ne peut plus longtemps se refuser à l’évidence; la nature est inégale dans ses répartitions, et le système, si fortement accrédité par les philosophes du siècle dernier, de l’égalité des facultés, ne peut plus aujourd’hui soutenir un seul instant l’examen.

Des formes générales, ii est vrai, ont été arrêtées pour l’espèce . mais il n’est pas moins exact d’affirmer que chacun s’appartient par une spécialité dé organisation. Il n’y a que des individus dans le monde. L’homme est tout à la fois semblable et dissemblable à l’homme. On l’a déjà dit et redit cent fois, dans l’échelle sans fin qu’il faut parcourir, depuis l’excellence

ORTHOPHHÉMOUE.

du génie et l’élévation la plus sublime de l’âme , jusqu’à l’image la plus repoussante de l’idiotisme intellectuel ou moral, les combinaisons intermédiaires sont innombrables, et la nature ne se répète jamais. Chaque homme a donc son caractère propre; il a son cachet, son empreinte ; il a en lui la raison fondamentale et spéciale de sa vie. Voilà ce qui constitue les conditions organiques de (être , conditions organiques qui, jusqu’à présent, n’avaient pas été analysées, n’avaient point été prises en considération , et sans l’appréciation desquelles , chez les sujets hors de ligne, il est impossible de faire le moindre calcul et d’obtenir le moindre résultat.

En nous exprimant ainsi, nous 11e parlons pas dans un sens absolu. Nous savons tous, et l’expérience le démontre à chaque instant, et l’institution dont il s’agit mettra sans doute au grand jour les convictions du fondateur, que l’éducation et toutes les autres influences extérieures modifient prodigieusement l’organisation, et partant les manifestations instinctives , intellectuelles et morales de l’homme. Nous savons qu’elles entrent pour une énorme proportion dans les événements qui signalent les diverses époques de son existence. Ainsi donc, si par nous-mêmes, si par les mains de la nature, nous avons notre individualité, et par cela même notre valeur intrinsèque et déterminée, il faut reconnaître aussi que cette valeur reste telle quelle, augmente ou diminue, suivant les circonstances au milieu desquelles nous apparaissons dans la vie: c’est ce qui constitue les conditions de développement. Néanmoins, la nature ayant l’initiative en tout, l’organisation étant la puissance première, on conçoit dès

lors combien il est important de connaître la spécialité organique de l’enfant ou du jeune homme dont on veut diriger l’éducation. Cette connaissance préliminaire est surtout indispensable à celui qui veut instruire, ennoblir, modifier et perfectionner les enfants qui font exception à la forme générale et commune de l’espèce, qui sont par la nature au-dessous et audessus du terme moyen de développement, et qui portent si ostensiblement l’empreinte de leurs mutilations ou de leurs proportions démesurées.

Ces mêmes vues doivent présider aux soins que réclament les sujets qui ont été viciés dans leur première enfance par l’ensemble malheureux des circonstances extérieures.

Les facultés prédominantes de l’enfance, ses bases organiques, ses habitudes exclusives, donnent le premier point de départ. Les conditions de développement doivent être constamment subordonnées à cette appréciation rigoureuse. Si cette destination organique est méconnue, si les rapports du sujet avec le monde extérieur ne sont pas calculés, ordonnés, sur les particularités natives ou acquises de son cerveau , de son être intellectuel et moral, l’éducation qu’on lui donne forme avec ses dispositions un contre-sens perpétuel. Vous n’avez plus de point d’appui, vous manquez de boussoule, le gouvernail vous échappe, et vous perdez, dans une lutte inutile et funeste contre la nature, le temps qui suffisait à la perfectionner.

J’ai tracé à dessein avec quelque étendue l’ensemble des principes qui président à l’exécution du projet de M. Voisin. Si ces principes sont généralement justes, ne doit-on pas déplorer les pertes que la société a

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faites jusqu’à présent par le défaut de leur application? Que de grandes forces perdues! que de caractères bienveillants et trop sensibles tombés dans le découragement, l’indifférence et l’égoïsme! que de têtes nobles et généreuses et pleines de capacité ont tourné contre elles-mêmes et contre la société leur puissance ! que d’intelligences magnifiques qui n’ont point été senties , qui n’ont point été convenablement placées, qui n ont pas été devinées, et qui, ignorées d’elles-mêmes et de leurs contemporains, ont emporté dans la terre les facultés supérieures qu elles avaient reçues de la nature ! En laissant de côté ces merveilles

et ces prodiges de la création, que de têtes incomplètes parmi la foule humaine n’aurait-on pas pu modifier, agrandir et amener à une existence plus large, plus intellectuelle, plus libérale, plus affectueuse, plus utile et plus heureuse, si l’on s’était engagé dans ces voies !

Mais alors même qu’il faudrait soumettre ces principes à de nombreuses restrictions, le bienfait d’un établissement tel que celui de M. Voisin serait encore immense.

Au reste, je ne connais pas d’homme de ma profession qui possède à un degré plus éminent que M. Voisin l’ensemble des connaissances, ainsi que l’expérience nécessaire pour la réussite de l’entreprise qu’il a conçue.

C’est une route nouvelle que ce philanthrope va frayer; et si, comme je l’espère, il arrive au but, il aura rendu un service inappréciable à la société.

ORTHOPHRÉNIE.

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