‹ De l'idiotie chez les enfants, et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction et une éducation spéciales ... De leur responsabilité moraleChapitre 9 sur 14 · RÉSUMONS-NOUS · texte numérisé non relu

RÉSUMONS-NOUS

Les réflexions que je présente aujourd’hui sur l’éducation sont le résultat d’observations particulières et générales faites sur les aliénés, les criminels, les hommes de génie et les individus au-dessous del’homrne ordinaire.

Je me propose de rechercher les moyens qui peuvent agrandir la sphère intellectuelle et morale des enfants disgraciés sous l’un ou l’autre de ces rapports.

J indiquerai ceux qui me paraissent propres à conserver les dons de la nature chez les sujets privilégiés.

Relativement à l’enfant né de parents aliénés, et prédisposé par cela même à l’aliénation mentale ou à toute autre affection cérébrale, je dirai aussi ceux qui me semblent les meilleurs pour changer sa constitution et pour le soustraire conséquemment à la fatalité qui pèse sur sa tête.

Quant aux infracteurs ordinaires ou extraordinaires de nos lois, je m’efforcerai également de montrer les voies dans lesquelles il faudrait entrer, soit pour ramener à un emploi convenable de leurs facultés ceux qui, organisés comme la foule de leurs semblables, ont pris des’ directions vicieuses, soit pour contrebalancer, amortir, réprime!' chez ceux qui sont hors de ligne, l’énergie des facultés naturellement trop prédominantes ou devenues telles sous des excitations démesurées (1).

(i)Mon langage est affirmatif , parce qu’il exprime mes plus intimes convictions; mais tout en étant profondément convaincu

Tel est le but que je me suis proposé d’atteindre, et auquel personne, que je sache, n’a tenté d’arriver. Est-ce à dire que je méconnaisse les travaux de nos prédécesseurs, et que je veuille insinuer que je n’ai pas profité des recherches exclusives qu’ils ont laites sur chacun des sujets importants dont j’ai saisi les rapports ? Ce n’est point là ce que j ai voulu faire entendre, et je désavoue hautement toute interprétation semblable.

Que si néanmoins, par l’identité de quelques parties de mon travail avec les points isolés qu’ils ont traités dans leurs ouvrages , j’expose quelquefois des idées analogues à celles qu’ils ont émises, j’affirme quelles sont à moi comme à eux, et je ne puis, en ce sens, ni leur rien enlever ni leur rien abandonner. « La vérité et la raison , dit Montaigne, sont communes à chacun, et ne sont pas plus à qui les a dites premièrement qu’à qui 1 es dit après. «

Quoi qu’il en soit, la direction de mes études, ma position dans le monde, mes motifs de détermination dans les investigations auxquelles je me suis livré, mes idées médicales et mes principes de philosophie,

de la possibilité de parvenir aux résultats que j’énumère dans ce paragraphe, et en faisant même quelques tentatives à cet effet, je ne m’aveugle point assez pour oser croire les obtenir par moimême. Heureux si par mes efforts je puis avoir la satisfaction d’indiquer à quelques hommes supérieurs un sujet digne de leur âme et de leur génie! C’est à eux qu’il appartient de faire connaître la puissance de l’éducation, et de montrer le degré auquel on peut arriver avec du dévouement, de la patience, le sentiment de ses forces et le noble emploi de son temps.

tout a dû nécessairement me faire considérer l’humanité sous quelques points de vue différents de ceux qui ont frappé l’esprit des hommes distingués dont je me plairai à mentionner les travaux , mais , ce me semble, cette différence dans les aperçus sert plus la science qu’elle ne nuit à ses progrès. Un seul homme voit si peu de choses à la fois, et parmi les objets qu’il pourrait examiner avec toute l’étendue de son intelligence, il en est tant qu’il n’aperçoit qu’à travers les préjugés de son pays, de son enfance ou de sa profession, ou encore qu’au milieu du trouble des passions et des intérêts même les plus nobles qui l’agitent, qu’il ne peut y avoir qu’avantage à ce que les mêmes sujets d’observation soient étudiés par des individus que la nature, l’àge, l’éducation, les habitudes sociales etles calculs de l’ambition ont rendus presque dissemblables parles idées exclusives et les sentiments prédominants qu’ils ont réciproquement apportés dans leur examen.

En dernière analyse, les faits ne sont que des matériaux; ils sont du domaine public, ils appartiennent surtout à ceux qui savent les mettre en œuvre, et ils tirent même fôute leur valeur de la tête et de la main de celui qui les emploie. L’érudition la plus étendue ne suffit donc point dans les sciences. « C’est, disait » Epicharme, l’entendement qui approfite tout, qui » dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne: » toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans y âme. » Si en m énonçant de cette manière et en m’appuyant de ces différentes autorités, je trahis quelques prétentions ; si je me suis abusé sur l’importance

et Futilité de mon travail, je prie mes lecteurs d’excuser une illusion qui tient auN faiblesses de Fhutnanité et sans l’excitation de laquelle peut-être beaucoup d hommes, dans la défiance de leurs movens, n’oseraient rien entreprendre pour eux-mémes ni pour le bien de leurs semblables.

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On doit cette justice aux hommes de notre temps ; jamais il ne s’était rencontré autant de bons esprits cpii comprissent mieux combien l’éducation importe au bonheur d’un peuple, et quelle influence immense une méthode qui se proposerait de favoriser le développement de toutes les facultés données à 1 homme, pourrait avoir un jour sur la masse de la population.

Les idées qui commencent aujourd’hui à recevoir leur application dans nos écoles ne ressemblent en rien aux idées d’autrefois. L’éducation maintenant est à la hauteur de l’époque. Elle est devenue l’art démettre l’homme en toute valeur pour lui-même et pour ses semblables; elle serait incomplète si elle n’avait pas aussi bien en vue la culture des qualités affectives, des sentiments et des penchants, que le développement intégral des facultés intellectuelles. Si ces deux parties de l’homme ne reçoivent pas les mêmes soins, b oeuvre est manquée , l’individu n atteint point toute sa perfection , et ses intérêts , comme ceux de la société , en souffrent dans une égale proportion.

Mais dans les dons de l’intelligence, comme dans la force et le nombre des qualités du cœur, la nature n’est pas toujours égale dans ses répartitions. S’il est des individus dotés libéralement par elle, il en est d’autres aussi qu’elle a horriblement disgraciés. C’est particu-

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librement pour ces derniers et pour les enfants qu’une éducation première mal entendue a jetés dans de fausses directions, que les besoins d’un établissement tel que celui que nous venons de fonder, se faisaient impérieusement sentir. Etres malheureux , qui , s’ils étaient frappés d infirmités physiques de tout autre ordre , pourraient trouver dans nos hôpitaux toutes les ressources nécessaires à leur régénération , mais pour lesquels aucun hospice moral n’a encore été édifié, si ce n’est Charenton, la Conciergerie ou les bagnes ! ! ! affreux hospices ! où d’affreux traitements peuvent rendre le malade incurable , ou le laisser sous le coup d’épouvantables rechutes. Et qu’on ne croie pas que les malheureux et intéressants sujets qui sont l’objet de notre sollicitude toute paternelle ne se rencontrent que dans les classes peu fortunées ! Combien de pères de famille à même de toutes les jouissances de la vie, qui , d’avance , reposaient doucement leur vieillesse dans l’avenir de leurs enfants, et qui, pour cet avenir, avaient fait des sacrifices souvent au-dessus de leurs forces, voient toutes leurs prévisions anéanties , par l’organisation malheureuse ou les mauvaises habitudes du sujet sur lequel ils fondaient toutes leurs espérances 1

K est-ce donc pas un immense service rendu aux hommes en particulier, et à la société en général, que la fondation d’un établissement spécial où l’on fait pour l intelligence, pour le développement des facultés affectives , pour le redressement des penchants dangereux, pour la guérison des vices du cœur, ce qu’autre juart on fait pour les difformités du corps?

C’est une pensée neuve , belle peut-être , mais bien

certainement grande et vaste; elle occupe depuis dix ans l’homme dont nous avons entrepris de réaliser les voeux et les idées , et mérite que tous les pères de famille, que tous les hommes préposés à l’éducation de la jeunesse, y réfléchissent mûrement, et la creusent dans toutes ses conséquences , dans tousses résultats.

D’après les faits recueillis par cet observateur, les enfants qui réclament un traitement orthophrénique peuvent se diviser en quatre catégories principales.

Dans la première catégorie sont les enfants nés pauvres d'esprit , c’est-à-dire avec une organisation cérébrale au-dessous de l’organisation commune à l’espèce en général, et qui, dans la hiérarchie des différents pouvoirs cérébraux, occupent les degrés intermédiaires entre l’idiot et l’homme ordinaire.

Par le bénéfice d’une éducation spéciale, par une heureuse application des principes de la physiologie du ceneau, nous parviendrons à agrandir la sphère intellectuelle et morale de ces infortunés. Néanmoins , eu égard aux limites et à l’impuissance de l’art , nous ne pouvons nous flatter de répondre en toute circonstance aux exigences des familles mai heu reuses ; mais nous nous ferons constamment un devoir de faire connaître autant qu’il sera en nous , et dans le plus bref délai possible, quel parti on peut tirer de certains sujets, tant pour eux-mêmes que pour la société.

Dans la seconde catégorie sont les enfants nés comme tout le monde, doués de l’organisation commune à l’espèce en général, mais auxquels une éducation première mal dirigée a fait prendre une direction vicieuse. Nous les ramènerons, par l’application des

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mêmes principes, à un emploi convenable de leurs facultés. La forme entière qu ils présentent de F humaine condition multipliera pour eux les surfaces de rapport et nous facilitera les moyens de les rendre à eux-mê-

supériorité de ses attributs.

La troisième catégorie comprend les enfants nés extraordinairement, c’est-à-dire avec un cerveau volumineux dans sa masse totale ou dans quelques unes de ses parties , et qui, par cela même , lorsque les facultés nobles et bienveillantes sont faiblement prononcées, se font, en général, remarquer par un caractère diffi. cile, une dissimulation profonde, un amour-propre désordonné , un orgueil incommensurable , des passions ardentes et des penchants terribles. Établis sur de grandes proportions , ne pouvant être médiocres en rien , ils sont aptes aux plus grands vices comme aux plus grandes vertus, aux plus grands crimes comme aux plus grandes actions, selon le concours favorable ou défavorable des circonstances au milieu desquelles ils passent les premiers temps de leur vie.

Chez de pareils sujets , les moyens à employer sont faciles à trouver et à indiquer. Il s’agit d’amortir et de réprimer les facultés naturellement trop énergiques ou devenues telles sous des excitations démesurées. Jl s’agit de rétablir 1 harmonie et la pondération entre les différentes puissances cérébrales, et de favoriser surtout le développement des facultés qui forment l’apanage exclusif et élevé de l’espèce humaine. Pour arriver à ce résultat , il suffit de l’emploi bien ordonné des modificateurs externes; il faut être maître de toutes les impressions qui vont frapper l’enfant; il faut lui

créer un mode d’existence calculé sur les particularités de son être intellectuel et moral ; il faut laisser en repos les forces qui dominent 1 individu et mettre en activité toutes les autres. Par défaut de mouvement et d’application, les premières s’affaiblissent et perdent leur empire, et les secondes, avivées, entretenues, nourries, développées, finissent par faire sentir leur influence et leur contre-poids.

Enfin, la quatrième catégorie se compose de tous les enfants tjui, nés de parents aliénés , sont en naissant fatalement prédisposés à /’ aliénation mentale ou à toute autre affection nerveuse. L’expérience des savants, des faits empruntés à tous les temps et à tous les pays , ont démontré que ces malheureux sont incessamment menacés d’un dérangement dans les fonctions cérébrales, dérangement qui les frappe à l’improviste, au sein du bonheur ou au milieu des travaux les plus utiles, indépendamment de toutes les causes qui, chez les autres hommes, peuvent amener l’aliénation mentale, et cela, comme nous venons de le dire, par le seul fait des transmissions héréditaires.

Il n’y a point de règles fixes à tracer pour les enfants de cette catégorie : l’étude spéciale qui sera faite de chacun deux, les renseignements obtenus sur les auteurs de leurs jours, mettront suffisamment sur la voie des meilleurs moyens curatifs. Dans tout état de cause, nous trouverons dans le régime physique, moral et intellectuel tout particulier auquel ils seront assujettis , dans les habitudes quelquefois exclusives qu’on leur fera contracter, dans le calme prolongé du cerveau, dans les jeux et les fatigues de la gymnastique, des ressources nombreuses pour lutter-avec avantage

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contre leurs dispositions innées , modifier leur organisme, changer leur constitution, et les soustraire conséquemment à la fatalité qui pèse sur leur tête.

Maintenant, nous le demandons, et toute la question est là : combien de familles sont tous les jours dans la douleur, parce que leurs enfants se trouvent compris dans une des quatre catégories que nous venons d’établir! Eh bien , il s’est rencontré un homme de science et de philanthropie, M. le docteur Félix Voisin, médecin des enfants épileptiques et idiots de l’hospice de la rue de Sèvres, fondateur, avec M. le docteur Falret , de l’établissement de Yanvres, pour le traitement des aliénés, et qui, à force de travaux et d’études, à force d’observations recueillies dans les hospices, dans les prisons et dans les bagnes, en est venu à ne pas désespérer de l’avenir de tous ces malheureux et à réaliser cet aphorisme de Descartes : « Que s’il est possible de perfectionner l’espèce hu- » maine , c’est dans la médecine qu’il faut en chercher » les moyens. »

M. le docteur F. Voisin a compris quelle lacune existait dans l’éducation de la jeunesse ; il a senti tout le bien que l’on peut faire ; il a vu que chaque jour un certain nombre d’enfants sont chassés de nos collèges et de nos institutions particulières, incapables qu’ils sont de s’astreindre aux règles universitaires qui régissent le peuple enfant. Ft que deviennent-ils, tous ces jeunes parias? Les uns, abandonnés de leurs parents, restent sous rinfluence de leurs mauvaises dispositions, qui s’aggravent encore de la solitude et du défaut de surveillance; d’autres sont embarqués pour les îles'; un plus grand nombre est envoyé à bord de nos bâti-

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ments; quelques uns sont jetés aux mains du procureur du roi; tous traînent une vie misérable, trop heureux quand ils la terminent assez tôt pour n’avoir pas encouru la colère de la justice, pour n’avoir pas déshonoré leur famille et le nom quils portent!

Notre établissement n’est autre chose que la réalisation du vœu formé par M. le docteur F. Voisin, la paraphrase en action du système qu’il a développé dans un ouvrage auquel nous renvoyons le lecteur pour de plus amples détails.

Et que l'on ne vienne pas objecter que les collèges et les pensions sont là pour atteindre le but que nous nous proposons. Dans les colleges, les enfants sont trop nombreux pour que l’on puisse s’occuper particulièrement de tous ceux qui demanderaient une éducation spéciale. Mieux que cela , nous savons tous que les maîtres , dans l’impossibilité où ils sont de le faire, réservent tous leurs soins, toute leur tendresse , toute leur surveillance , pour ceux qui , par leur intelligence et leurs bonnes dispositions, promettent de leur faire le plus d’honneur.

Les directeurs de X établissement orthophrénique agi- . ront au rebohrs de cet usage : plus un sujet sera disgracié, plus son naturel sera vicieux, plus ses pen. chants seront dangereux, plus il donnera d’inquiétude, à raison de ses prédispositions héréditaires aux maladies mentales ou nerveuses , et plus il sera l’objet de la surveillance et des soins des directeurs et des maîtres.

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