DU DOCTEUR F. VOISIN, AU SUJET DUN MÉMOIRE DE M. NÉPOMUCÈNE LEMERCIER
A M. le Président de V Academie des Sciences
de l’Institut.
Monsieur le Président ,
J’apprends par les journaux et par les rapports bienveillants de quelcpies uns de mes confrères , que rétablissement orthophrénique que j’ai fondé en 183à, a été, dans votre dernière séance, l’objet de l’examen et de la critique d’un des hommes les plus distingués de notre époque, tant sous le rapport de son talent comme poète et littérateur, que sous le rapport de son caractère comme homme indépendant et noble.
Je n’étais point à l’Institut lundi dernier : je n’ai point entendu M. Lemercier, je ne connais point son mémoire; je ne puis conséquemment, sur la foi d’un feuilleton, ou sur un rapport verbal presque toujours incomplet, entrer en discussion avec lui. Cependant, monsieur le Président, sa parole puissante, sa verve poétique, ont, dit-on, commandé l’attention de l institut, et ébranlé tout l’auditoire. J’ai cherché ce que je devais faire en cette occurrence, et j’ai pensé que je devais compter sur votre impartialité, que vous accueilleriez ma réclamation, et qu’à défaut d’une polé-
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inique toute scientifique et toute mesurée que j’aurais tenu à honneur d’avoir avec M. Lemercier, vous me permettriez de vous faire connaître en peu de mots le but que je me suis proposé en créant cette institution.
Vous allez connaître les principes qui me dirigent et les sentiments qui m’animent. Par une attaque aussi directe devant la première société savante du royaume, je suis forcé, vous le voyez, de sortir de ma retraite; mais je le dois à M. Lemercier, je le dois à l’Institut, aux familles qui m’ont confié leurs enfants; je le dois à moi-même, je le dois à la science et à l’humanité.
Mon établissement repose sur les besoins de la société : il est la déduction sévère de quatre grands faits d’observation , pour l’affirmation desquels j’invoque ici la parole et l’autorité de mes confrères. Si je me suis trompé, si j’ai mai vu , je manque de base et d’appui; mon entreprise est inutile, mes projets chimériques, mes intentions ridicule^. Si j’ai voulu exploiter la crédulité publique, mon charlatanisme est patent, et ma conduite est infâme ; il y va de l’honneur et de toutes les espérances de ma vie : je me livre sans crainte à leur jugement.
En regardant autour de moi dans la société, j’ai trouvé des enfants disgraciés par la nature, des enfants mal nés , nés pauvres d’esprit.
Pour les classes inférieures de la société, le conseil général des hospices, en 1833, a bien voulu me charger d’organiser, à l’hospice de la rue de Sèvres, un service médical en faveur d une centaine de ces malheureux enfants.
Je ne prétends point, comme vous le pensez bien ,
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faire quelque chose des derniers individus de cette catégorie. Malheureusement la puissance de notre art est bornée. Néanmoins, sur ces ébauches imparfaites et grossières de l’espèce humaine, il est possible de faire encore quelques observations importantes. Mais voici sur quoi particulièrement j’en appelle à mes confrères , et voici sur quoi déjà je fonde en partie futilité de mon établissement : c’est que, depuis 1 idiot le plus bas dans l’échelle jusqu’à l’homme ordinaire, il y a une foule de degrés intermédiaires; c’est quel idiotisme est rarement complet; que chez un individu disgracié par la nature, les caractères de l’humanité ne sont pas tous effacés ; c’est qu’il y a de l’étoffe et de la matière en lui; c’est qu’il y a de i’inteliigence et de l ame; c’est qu’il est éducable; c’est que dans sa faiblesse et sa misère il a cependant comme nous sur la tête le sceau du créateur. Nous ne pouvons pas l’élever jusqu’à nous; eh bien ! monsieur le Président, descendons jusqu’à lui , ne l’abandonnons point à son imperfection , et avec de la patience , du courage , de la bonté , etfintelligence pleine et entière de ce qu’il peut comporter, nous obtiendrons infailliblement, toujours néanmoins’ dans la mesure de sa capacité naturelle, les plus heureux résultats.
En continuant le cours de mes observations, j’ai vu des enfants qui avaient été viciés dès le bas âge , qui avaient eu le malheur d’être mal entourés , mai dirigés dès les premiers temps de leur vie, qui avaient été élevés avec trop de sévérité ou de condescendance, victimes ou de la négligence, ou des faux systèmes de leurs pères, ou de l’amour aveugle de leurs proches : ces enfants ne me présentaient pas d'evices de constitu-
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tion ; ils étaient comme tout le monde; l’habitude avait seulement chez eux formé une seconde nature : le mal avait produit du mal.
Que faisait-on de ces enfants, et qu’en fait-on encore tous les jours? On renonce à les modifier. Les méthodes uniformes, générales, avantageusement calculées pour les masses , n’ont point d’effet sur eux ; on les renvoie des collèges et des maisons particulières d’éducation , et on les abandonne ainsi à leurs mauvaises dispositions. Eh bien ! monsieur le Président, tous ces enfants qui ont lassé, fatigué la bonté paternelle, qui ont épuisé la patience et le talent des instituteurs de nos écoles, tous ces enfants que l’on jette aux mains du procureur du roi, qu’on envoie dans les îles, qu’on met à bord de nos bâtiments et que fon chasse de tous côtés, je les adopte également , je les demande, je les veux. Je dis que les hommes sont les disciples de tout ce qui les entoure ; qu’ils ne sont point, par cela même, comptables de la direction qu on a donnée à leur première enfance, qu’ils ne doivent point subir les conséquences des fautes de leur famille, et qu’ils ont droit à l’intérêt.
J’ai d’autant plus d’espoir de les rendre à eux-mêmes , c’est-à-dire à l’excellence de leur nature et à la supériorité de ses attributs, qu’ils ne présentent point, comme obstacle au traitement, de vice de constitution originelle, qu’ils sont nés comme tout le monde, qu’ils ont, pour me servir des expressions de Montaigne, « la forme entière de l’humaine condition, » et que, par conséquent , aucune surface de rapport ne manque à leur organisme. Le mal a produit du mal : voyons si le bien ne produira pas du bien; étudions, ayons bon
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courage; ordonnons autrement leurs rapports extérieurs ; voyons si c’est à l’homme ou à l’animal que restera l’empire.
N’allez pas croire, en m’exprimant ainsi , que j’aie le moindre doute sur le succès de mon entreprise. Les espérances que ;e manifeste reposent sur une foule d’observations incontestables; elles s’appuient sur l’histoire tout entière de l’humanités Vous le savez mieux que moi : à raison de la médiocrité de ses forces morales et intellectuelles, lespèce humaine ne s’est jamais appartenue ; elle a toujours été ce que font fait être les temps , les hommes énergiques et les institutions. Sa grandeur et sa gloire, ses horreurs et ses abominations, son impassibilité et ses mouvements terribles, tout a été le résultat des choses du dehors. Monsieur le Président, quelques têtes de plus ou de moins dans le monde, et les données de l’histoire ancienne et moderne sont changées.
Arrivons aux enfants de ma troisième catégorie.
S’il y a des individus disgraciés par la nature, s’il en est d’autres qui sont jetés dans de fausses directions, il faut reconnaître aussi qu’il en est quelques uns qui sont tout-à-fnit hors de la ligne ordinaire. On pense bien que, relativement à mon établissement, je ne veux pas parler ici des modèles et des types de Ihumanité, quoiqu’ils n’échappent point à la loi générale, quoiqu’il soit vrai de dire qu’un concours défavorable de circonstances extérieures peutaffaiblir la plus belle intelligence et pervertir le plus heureux naturel. Voici toute la question : Existe-t-il des enfants chez lesquels P animalité prédomine, chez lesquels les instincts, les penchants et les sentiments des brutes exercent une
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tyrannie continuelle? Livrés à cette spontanéité, dont on fait tant de bruit, leur intelligence est-elle assez forte, et leurs sentiments moraux assez énergiques pour en contre-ba lancer la puissance, en modifier l’action, en arrêter la fougue, en dompter la violence?
Les moralistes, les philosophes, les Pères de l’église, les médecins, les jurisconsultes et l’observation journalière ne laissent pas le moindre doute sur l’existence
de ces hommes dangereux.
Eh bien! je crois encore, avec la plupart de ces grands observateurs, qu’en plaçant convenablement dans le monde extérieur un sujet pareil , qu’en laissant sommeiller en lui l’animal, qu’en développant son intelligence, qu’en l’appelant, qu’en 1 attirant à moi par les facultés propres à l’espèce humaine, qu’en lui faisant goûter la volupté des choses justes, honnêtes, nobles, vénérables et vraies; je crois, dis-je, qu’il est possible de modifier sa constitution , de changer son caractère, d’élargir sa sphère intellectuelle et d’ennoblir son âme.
La chose n’a point encore été faite : est-ce donc une raison pour ne pas l’entreprendre?
Enfin la quatrième catégorie se compose de tous les enfants cpii , nés de parents aliénés , sont en naissant fatalement prédisposés à l’aliénation mentale ou à toute autre affection nerveuse. L’expérience des savants , des faits empruntés à tous les temps et à tous les pays, ont démontré que ces malheureux sont incessamment menacés d’un dérangement dans les fonctions cérébrales, dérangement qui les frappe à l’improviste, au sein du bonheur, sans cause extérieure appréciable, et indépendamment de toutes les causes
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qui, chez les autres hommes, peuvent amener l’aliénation mentale.
Hippocrate pensait que l’on pouvait modifier ces enfants et les soustraire ainsi à la fatalité qui pèse sur leur tète. L’illustre Pinel et mon excellent maître le digne Esquiiol ont rappelé cette idée dans leurs ouvrages ; j’en fais l’application.
Maintenant que mes confrères prononcent.
Quant à vous , monsieur le Président, vous pouvez juger si, dans une entreprise pareille à la mienne, je puis être arrêté par des raisonnements qui tendent au moins à prouver que je n’ai point été compris. J’ai bon espoir en mes efforts : si c’est une illusion, elle est naturelle et permise à tout homme consciencieux. Depuis tout-à-l’heure un an qu’existe mon établissement, j’avais évité le bruit, je ne cherchais point la renommée; je suis attaqué, je dois me défendre. Personne n estime M. Lemercier plus que moi; mais, puisqu’il m’en fournit l’occasion, ]e vais, monsieur le Président, vous montrer toutes les profondeurs de ma conviction. Je place mon établissement à côté de celui de l’abbé de PÉpée; je le présente avec confiance à mon pays, et je le mets dès aujourd’hui sous la protection de l’Institut.
Je demande qu'une commission soit nommée pour l’examiner dans tous ses détails ; je demande aussi que l’honorable académicien me donne communication de son travail, j’en discuterai franchement avec lui les propositions fondamentales, et, tous les deux, dans nos bonnes intentions, nous aurons fait de notre mieux dans l’intérêt de l’homme et de la vérité.
Agréez, etc.
Février 1835.
défectueuse