‹ De l'idiotie chez les enfants, et des autres particularités d'intelligence ou de caractère qui nécessitent pour eux une instruction et une éducation spéciales ... De leur responsabilité moraleChapitre 8 sur 14 · EXAMEN DE CETTE QUESTION · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CETTE QUESTION

QUEL MODE D’ÉDUCATION FAUT-IL ADOPTER POUR LES ENFANTS QUI SORTENT DE LA LIGNE ORDINAIRE, ET QUI, PAR LEURS PARTICULA¬ RITES NATIVES OU ACQUISES , FORMENT COMMUNÉMENT LA PEPINIERE DES ALIÉNÉS, DES GRANDS HOMMES, DES GRANDS SCÉLÉRATS ET DES INFRACTEURS VULGAIRES DE NOS LOIS P

INTRODUCTION

J’ai abordé sérieusement et sans crainte une question qui m’a paru majeure. J’ai écrit ce qui m’a semblé vrai, juste, utile et sévèrement déduit de l’expérience. Quoi qu’il en puisse être , je recevrai avec reconnaissance les observations des savants qui croiront devoir s’élever contre une ou plusieurs de mes assertions; et par le soin que j’apporterai, dans le cours de mon travail , à examiner l’importance de leurs opinions, ils pourront apprécier le sentiment de vénération que j’ai pour tous ceux qui veulent avancer la science et servir la vérité.

Soit que ces enfants aient été disgraciés par la nature sous le rapport des facultés intellectuelles ou des qualités morales , soit que sous l’un ou l’autre de ces rapports ils aient été dotés libéralement par elle, soit encore qu’avec l’organisation commune à l’espèce ils aient été viciés par une éducation première mal entendue, ou qu’ils aient été élevés dans le vagabondage et l’ignorance, et que, par les mauvaises habitudes qu’ils ont contractées au milieu de ces circonstances extérieures , ils se présentent comme faisant également exception à la masse des individus , quelle est , dis-je , l’éducation la mieux appropriée à leur bonheur et aux intérêts de la société ?

INTRODUCTION

Les trois points sous lesquels je viens de montrer l’étendue de ma question , donnent le plan de tout mon travail. Ce n’est point arbitrairement et à priori que j’ai établi cette division. J’ai consulté les livres des médecins, des jurisconsultes et des philosophes qui ont pris 1 homme pour sujet de leurs observations, et j’ai observé par moi-même ; je le dirai sans détour , je n’aû pas moins été frappé du nombre considérable de faits qui sont rapportés dans leurs ouvrages que de l’isolement dans lequel ils ont été présentés. Je me suis demandé si , tout en continuant à suivre cette direction, nous ne pouvions cependant pas songera rassembler tant de matériaux épars, à les comparer , à établir leurs rapports , et si ce n’était pas le moyen d’arriver à la connaissance des lois qui produisent les phénomènes. Les manifestations de la nature morale et intellectuelle de l’homme sont tellement diversifiées qu'il est sans doute d’un esprit judicieux de n’apporter aucune précipitation dans ses inductions ; mais lorsque des observateurs de différents temps s accordent sur un même objet, lorsque l’expérience journalière de ceux qui ne veulent point croire sur autorité vérifient la justesse de leurs opinions , le doute alors s’évanouit et la conviction est forcée. Les observations individuelles se groupent, les idées particulières sont consacrées et se résolvent en principes généraux ; et ici comme dans toutes les autres branches de l’histoire naturelle , la science commence à poser les bases de son édifice.

C’est comme cela que je suis arrivé à partager, sous le point de vue qui m’occupe, l’espèce humaine en trois catégories.

INTRODUCTION

Dans la première se trouvent les individus qui sont au-dessous des formes et des proportions ordinaires de l’humanité.

Dans la seconde sont compris les individus qui en tout ou en partie donnent les plus belles et les plus larges dimensions cérébrales.

Sont dans la troisième tous ceux qui , traités sans disgrâce et sans libéralité par la nature , sans inclination pour le mal, sans vocation décidée pour le bien , sont devenus ce que les influences des temps, des lieux, des hommes, des choses, des institutions ont nécessité qu’ils fussent. Il n’a pas dépendu de moi de ne pas consentir à ces trois divisions. Elles ont été mon point de départ ; les lecteurs qui analyseront les faits consignés dans mon ouvrage pourront juger si c’est le caprice ou la force des choses qui me les a fait tenir pour accordées.

Quel mode d’éducation faut-il adopter pour les enfants qui sor^ tent de la ligne ordinaire, et qui, par leurs particularités natives ou acquises , forment communément la pépinière des aliénés , des grands hommes , des grands scélérats et des infracteurs vulgaires de nos lois?

J'en ai l’intime conviction , pour toute personne étrangère à l’étude de la nature humaine , le rapprochement que j’établis , en posant ma question, entre des individus si dissemblables par l’apparence et par le fait même, paraîtra, pour le moins, singulier. Quel rapport , dira-t-on , entre l’aliéné , l’infracteur de la loi , et l’homme victime d’une organisation incomplète ou démesurée? Que peuvent avoir de commun les grands hommes et les grands scélérats? Quels sont les principes d’éducation qui, utiles aux uns, peuvent être applicables aux autres? N’est-ce pas là confondre tous les objets , et peut-on ne pas voir ce qui sépare invinciblement la vertu du vice, l’intelligence du délire, le génie de la médiocrité , et l’héroïsme du crime et de la dépravation? De pareilles idées ne sont-elles pas entachées de matéria’isme, ne sont-elles point subversives de tout ordre social , et ne tendent-elles pas à priver l’homme de la moralité qui ennoblit ses actions et de la liberté qui l’en rend responsable?

On le voit par l’énergie de mes expressions , je ne me suis pas plus dissimulé les inquiétudes des hommes de bien que je n’ai cherché à affaiblir les arguments des sophistes. Certes, quand on réfléchit sur la gravité de la parole des uns et que, de prime abord, on ne distingue pas tout ce qu’il y a de hardiesse et de subtilité dans l'interrogation des autres, il faut à un

l\2 DES ENFANTS QUI NÉCESSITENT

auteur plus que cle bonnes intentions pour oser entreprendre un travail dont le titre excite de si vives réclamations.

Une conviction profonde de la vérité de ses principes et de 1 utilité majeure de leur application, un je ne sais quel besoin d’attirer sur les objets particuliers de ses études, de sa piété et de son admiration, l’attention de ses contemporains, une confiance entière dans leur équité , ont pu seuls lui donner le courage de ne point renoncer à son entreprise.

Pour première réfutation , je ferai connaître la manière dont j’ai été conduit à traiter la question qui m’occupe aujourd’hui. Un simple exposé aura l’avantage de préparer à la lecture de mon travail l’esprit des personnes qui n’ont point l’habitude de méditer sur de pareilles matières, et il prouvera aux hommes compétents pour le juger que j’y suis arrivé par l’observation , par l’enchaînement rigoureux des faits qu’elle a mis sous mes yeux, et la position sociale dans laquelle, si je puis m’exprimer ainsi, j’ai eu le triste bonheur de me trouver placé.

Livré, dès mon entrée dans la carrière médicale, à l’étude des maladies mentales et nerveuses ; dirigeant depuis plusieurs années , conjointement avec le docteur Falret, un établissement consacré au traitement des diverses lésions de l’encéphale; recherchant par cela même avec le plus vif intérêt les causes les plus fréquentes de l’aliénation mentale, de l’abrutissement de l’esprit, de la perversion des penchants , de la faiblesse de l’intelligence et de l’égarement des passions, je fus d’abord frappé , au milieu de ces circonstances , et dans cette direction spéciale, des rapports singuliers, que d’ailleurs on avait déjà soupçonnés, entre la

fréquence des affections cérébrales et la multiplicité des infractions légales. En comparant le mouvement respectif de la population des hospices d’aliénés et des prisons , il ne me resta aucun doute à cet égard ; multipliant ensuite mes observations sous ces rapports, et en m’ attachant part culièrement à apprécier l’effet des circonstances extérieures sur les productions de ces deux genres d infortunes, j’acquis la certitude que non seulement dans les malheurs privés , comme à l’époque et à la suite de ces grandes calamités qui frappent la masse d’une nation, et qui la soumettent à des besoins impérieux , ou de ces commotions politiques qui remuent bien plus violemment encore les hommes, les choses, les idées et les intérêts, j’acquis la certitude , dis-je , que sous ces influences le nombre des aliénés et des prisonniers non seulement augmentait dans d’égales proportions, mais encore qu’il y avait identité dans les causes qui nous excitent alors aux plus grandes actions, ou nous précipitent presque indistinctement dans le crime ou dans la folie (1).

Je m’aperçus que dans ces circonstances déterminées , dans cet état de trouble et d’exaltation de toutes les facultés , l’homme était pour ainsi dire rendu à son individualité, et que suivant les prédisjoositions héréditaires, le caractère, l’éducation, les excitations du moment , l’étendue ou l’étroitesse de l’intelligence , l’élévation ou la bassesse de l’àme , il était, ainsi que je le disais tout-à-l’heure , presque in-

(!) Ces vérités ont été démontrées dernièrement par l’honorable docteur Cazauvieilh Voyez son ouvrage : Du suicide , de Valiénation mentale et des crimes contre les personnes . Paris, 18*0, in -8.

différemment incité à la satisfaction des penchants les plus affreux ou à la manifestation contraire des vertus les plus sublimes, ou bien encore qu’il tombait dans l’aliénation mentale la mieux déclarée , ou qu’il terminait sa vie par un suicide, ou enfin qu’il présentait dans ses actes un affaiblissement notable de sa liberté morale ; situations d’esprit bien différentes les unes des autres , eu égard à l’honneur qu’elles méritent , ou à la responsabilité qu’elles entraînent, et qui , par la similitude des causes et la diversité imprévue des résultats, ont dû , comme on le pense bien, m’intéresser vivement au sort de tous ceux qui arrivent à l’une ou à l’autre de ces fins, et m’engager à les considérer sous les points de vue d’analogie qu’une observation attentive me contraignait d’admettre (1).

Désirerait-on, par quelques faits particuliers, recueillis au milieu des circonstances ordinaires de la vie, se convaincre encore de l’identité des causes du crime et de l’aliénation mentale? les exemples ne vont pas nous manquer. Voyez ces jeunes personnes dont les cours criminelles et les journaux nous racontent si fréquemment l’histoire : elles ont été séduites, elles sont enceintes, et on vient de les abandonner au moment même où elles avaient le plus grand besoin d’appui et de consolation. Qu’ont-elles fait dans cette position cruelle et uniforme pour toutes? Eh bien! l’une a commis un infanticide, l’autre a attenté à ses jours; celle-ci est devenue folle, celle-là a cherché l’auteur de tous ses maux, et s’est vengée par un assassi-

(I) Voyez mou ouvrage : Des causes morales et physiques des maladies mentales et de quelques autres affections nerveuses . Taris, 1820, i vol. in-8.

nat ; une cinquième s’est jetée dans la débauche la plus effrénée , et une sixième, ayant tout à la fois le sentiment de sa honte et de ses obligations, s’est immolée pour son enfant; et dans la dignité d’une âme énergique qui veut se relever de sa chute, elle a conservé l’espérance de regagner, à force de résignation, de patience et de douleurs, une partie de l’estime quelle a perdue.

Considérez encore ces négociants dont on vient de trahir la confiance et d’opérer la ruine. Ils passent tout-à-coup, sans préparation, de l’opulence à la misère. La vue de leurs femmes et de leurs enfants ajoute à chaque instant à leurs souffrances. Eh bien, je le demande encore, qui peut prévoir leur détermination, et que nous apprend à ce sujet l’expérience? Dans le sentiment profond de la même infortune, les uns, comme dans les circonstances que nous venons d’énumérer, mettent un terme à leur existence par un suicide aigu; les autres sont frappés d’aliénation mentale; ceux-ci montrent un caractère au-dessus de leur position, et ceux-là, oubliant leu rs principes et l’honneur, voulant à tout prix et dans le plus court délai retrou, ver leur ancienne existence, se livrent aux infamies dont on leur a donné l’exemple et dont ils ont été les victimes, et s’exposent presque à tout moment à encourir la juste sévérité des lois.

Que l’on veuille bien se rappeler maintenant que (d’après les premières données de l’histoire naturelle et de l’anatomie) l’organisation de tous les hommes est identique, qu’ils possèdent tous les mêmes parties essentielles, que leurs différences se bornent à des nuances du même fond; que malgré les variétés qui

les distinguent, ils se multiplient les uns avec les autres, et on verra si nous n’avons pas encore été autorisés par l’évidence des faits , par l imité de l’espèce et des individus, à soumettre indistinctement l’homme à nos analyses et à nos comparaisons. Plus nous réfléchirons sur ces dispositions similaires et pourtant diversifiées, plus nous nous confirmerons dans l’opinion que l’éventualité des circonstances, le bon ouïe mauvais emploi des facultés, leur manifestation incomplète ou totale, leur dérangement ou leur perversion, quoique établissant par le fait des différences bien tranchées entre les membres du corps social, n attestent néanmoins que des développements inégaux ou des modifications particulières de l’encéphale, et ne peuvent être envisagées comme apportant un changement fondamental dans la constitution de l’humanité; que conséquemment tout rapprochement entre l’homme et l’homme , entre un être si semblable et si dissemblable à lui-même, suivant qu’on le considère dans son état normal ou anormal, dans sa tiédeur ou dans ses violences, ne peut être qu’utile par l’examen des contrastes et des analogies , à la solution des questions qui intéressent le plus sérieusement la société.

C’est en travaillant dans cette direction, c’est en franchissait les lignes de démarcation tracées par l’ignorance ou l’orgueil, c’est en étudiant les cerveaux des individus et des peuples, c’est en dévoilant leur organisation, en les montrant faits sur le même modèle, c’est en mettant sur la même ligne, quant aux formes et aux facultés intellectuelles et morales , essentielles et vraiment caractéristiques , le nègre et l’Eurodéen, en plaçant tous les hommes sur le premier de-

UNE ÉDUCATION SPÉCIALE. hl

gré de l’échelle du règne animal , que la science peut encore s’applaudir de donner une hase à la morale, ou tout au moins d’en consacrer les principes. Elle légitime les plaidoiries éloquentes de ces hommes supérieurs qui, ayant devancé les temps, avaient cru devoir, dans leur bienveillance et leur noble sympathie, considérer le genre humain comme une seule famille, s’intéresser à ses misères, et demander pour lui la liberté, la justice et la protection des lois.

Lorsque j’avais l’esprit préoccupé de toutes ces considérations, et que , par l’observation des scènes de la vie et la méditation de l’histoire, j acquérais de plus en plus la conviction que les sentiments et les penchants dans leur emploi démesuré, les passions dans leur plus violente exaltation, produisent constamment des effets si différents les uns des autres , si contraires en eux-mêmes et si inexplicables en apparence; lorsque , dis-je, je ne pouvais plus me refuser à croire à l’identité des causes du crime et de l’aliénation mentale , et que je sentais tout le ridicu'e qu’il y avait à morceler l’étude de la nature de l’homme, et à ne pas saisir tous les points de contact de ce tout indivisible, l’attention du public se trouva tout-à-coup vivement excitée par quelques procès criminels intentés à des individus pour la défense desquels on cherchait à démontrer l’existence de l’aliénation mentale, ou à assimiler les effets des passions à ceux de cette maladie cérébrale.

Les actes qui faisaient traduire ces malheureux devant les tribunaux étaient d’une atrocité épouvantable, et d’une part, le ministère public, se rendant l’interprète de l indignation générale , et porté par sa triste expérience à donner aux actions les motifs les plus

UH DES enfants qui nécessitent

condamnables, 11e trouvait point de couleurs assez fortes pour exprimer dans ses tableaux tout l’odieux dépareilles criminalités, et d’autre part les défenseurs des accusés soutenaient que dans des circonstances semblables, l’homme n’avait pu volontairement abdiquer ses plus nobles facultés qu’en se rapprochant, par ses actes, de l’aveugle férocité des brutes ; il avait mis au grand jour la perte de sa raison, et que, conséquemment à cette opinion, au lieu de voir en lui un criminel digne de tous les supplices , on ne pouvait y apercevoir qu’un aliéné digne de l’intérêt le plus affectueux (1).

On s’aperçoit encore ici, par le rapprochement que des médecins et des jurisconsultes célèbres ont cru

devoir établir entre les aliénés et certains criminels , et

par les discussions qui en ont été la conséquence, que, malgré les caractères qui les distinguent et qui empêchent de les confondre il y a quelquefois des perturbations d’esprit tellement fortes chez quelques uns de ces derniers, quelles peuvent simuler des symptômes d une inflammation du cerveau ou de ses membranes, au point de donner de 1 inquiétude à tous les membres d un jury, et les faire hésiter dans leurs déterminations. îNouvelle raison pour m’autorisera ne jamais séparer trop rigoureusement dans mes études 1 homme de 1 homme ; non que je croie, ainsi que je viens de le faire entendre, que l’homme le plus pas-

(1) Consultez sur celte matière les travaux que nous devons à MM. Georget, Esquirol, Marc (De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires. Paris, 1840, 2 vol. in-8.) et Falret. Les noms de ces médecins en font pressentir à mes lecteurs le haut intérêt.

sionné, et qui se rend coupable, puisse être assimilé à celui qui est frappé d'aliénation mentale, mais parce que la passion a aussi son délire; que, parvenue à un certain degré, elle devient une sorte de fureur qui obscurcit les lumières de la raison et fausse les inspirations de la conscience ; et que celui qui, dans le premier mouvement, s’y abandonne , a, par ces différentes causes, un droit incontestable à être pris en considération particulière.

En réfléchissant sur ces idées, que nous présentons avec confiance comme l’expression des faits particuliers réduits en principes généraux , on s'aperçoit de tout ce qui manquaitaux philosophes de l’antiquité, et même à la plus grande partie des modernes , pour aborder les hautes questions de la science et en aplanir les difficultés. A en juger par les distinctions qu’ils ont faites entre les membres de l'humanité, on dirait que l’attention de chacun d’eux s’est fixée sur des êtres placés en dehors de l’espèce, ou qui n’avaient avec elle que des analogies. Ils paraissent avoir été si vivement frappés de l’état d’ignorance et d’abrutissement de certains peuples, et, comme par opposition, delà richesse du développement industriel, intellectuel et moral de quelques autres , ils ont constaté au sein de la civilisation des différences tellement prononcées dans les habitudes , les mœurs et l’intelligence des di verses classes de la société , que , faisant abstraction de la particularité des circonstances et des positions qui leur auraient donné l’explication des choses , ils n’ont pu , en quelque sorte , reconnaître leurs sembla blés sous des manifestations si contraires. L’empreinte du même créateur sur toutes les têtes, la permanence

lu type, la conservation des formes, l’immutabilité des forces, tout a été méconnu. A part un certain nombre d’exceptions , les observateurs qui ont précédé notre époque ont eu l’entendement faussé par les préjugés de la naissance ou les illusions de la vanité. Quelques uns d'entre eux n’ont vu que ce qu’ils avaient sous les yeux; suivant l’énergie, la faiblesse, la fréquence, le désordre, l’aliénation ou la perversion d’une ou plusieurs de nos facultés , suivant les plus futiles distinctions sociales, ils ont établi leurs divisions et rempli tous leurs cadres. Ils ont de cette manière réduit l’existence des individus compris dans chacune de leurs catégories à une série d’idées, d’affections, de sentiments et de penchants incompatibles pour ainsi dire avec les autres caractères de l’humanité. C’est par des classifications d’un pareil arbitraire que , pendant des siècles , l’homme s’est trouvé déshérité de ses droits , arrêté dans son développement et outragé dans sa nature.

Lorsque notre vénérable Pinel éleva la voix en faveur des aliénés, il eut à lutter contre une partie de ces erreurs. Avant qu’il se fût fait entendre , ces malheureux étaient en France ce qu’ils sont encore aujourd’hui dans l’Orient , des êtres à part , qui, disaiton, ne pouvaient être modifiés par aucun moyen philosophique ou médical, et qui devaient tout simplement être abandonnés à la pitié publique. Pinel ne fut point arrêté par ces idées préconçues; il se renferma dans l hospice de Bicêtre, il alla vivre au milieu des aliénés , et se livra tout entier à l’observation. Ces infortunés turent pris alors pour ce qu’ils étaient, c’està-dire pour des malades qui devaient être, comme

l’universalité des hommes, accessibles à toutes les ressources de la thérapeutique. Après avoir fait tomber leurs fers et combler leurs cachots, il leur fit Implication de plusieurs grands principes delà médecine hippocratique, et posa lui-même les hases d’un traitement méthodique. En méditant son traité de l’aliénation mentale, où il a déposé ses plus beaux titres à la reconnaissance de ses contemporains et de la postérité4 en peut apprécier F étendue de son génie et l’activité de sa bienfaisance. Jamais la cause du malheur n’avait été plaidée avec plus de chaleur, plus de désintéressement et de persévérance; jamais les gouvernements n’avaient été éclairés sur leurs obligations avec plus de science, de gravité et de respect des convenances.

Relativement aux criminels , qu’est-ce qui s’oppose aujourd’hui à la création de maisons pénitentiaires? Pourquoi n’avons-nous pas d’établissement pour cultiver l’intelligence, modifier les penchants, dompter le caractère et ennoblir les sentiments ? C’est parce que nous sommes sous l’empire des mêmes préjugés, parce que nous n’avons ni lumières ni justice, parce que nous sommes tiedes pour le bien, et que nous n’aimons pas à changer d’habitudes ; c’est enfin parce que nous avons séparé les condamnés du reste des hommes. Il semblerait que l’application des lois eût suffi pour les priver à jamais des attributs de l’espèce. On les a regardés comme d’une nature tellement inférieure, ou comme à tel point déchus de leur origine , que tout retour de leur part à l’ordre, à la raison , à la vertu , à l’intérêt personnel, au sens commun , a passé pour impossible.

M. Appert, tout récemment, dans son Journal des

Prisons , a contribué à accréditer ces erreurs. Sans expérience préalable, sans aucun fait majeur d'observation, sans réfléchir aux lacunes et aux vices de nos institutions et sans en reconnaître les effets, il a voulu établir aussi ses divisions, et, d’un trait de plume, il a frappé d’incurabilité sa première catégorie. Effaçons donc encore ici des distinctions que la raison ne peut approuver. D’après tous les faits bien observés qui ont été mis à notre connaissance par les travaux des philanthropes Larochefoucault-Liancourt, Edouard Livingston, Charles Lucas, nous pouvons assurer que le plus grand criminel peut se repentir, s’éclairer, se corriger, et recouvrer sa dignité. Dans quelque état de souillure et d’abrutissement où vous puissiez le supposer tombé , songez en définitive que c’est toujours à r homme que vous avez affaire , et que, comme tel, il n’y a point d’être dans le monde qui, par le nombre de ses facultés, la vivacité de ses sensations et la multiplicité de ses besoins , offre autant de surfaces à toucher, et qui par conséquent se présente avec plus de chances de succès pour sa régénération.

Plus nous ferons de progrès dans l’étude de l’organisation et de la physiologie du cerveau, plus nous tiendrons compte , pour compléter nos observations , de l’influeilce des circonstances extérieures sur le développement et l’exercice de nos facultés, plus notre point de vue sera large, plus nous nous identifierons avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec tous les hommes, quels qu’ils soient; et mieux nous rentrerons dans la nature et dans la vérité, mieux nous pourrons trouver des méthodes propres à animer, régulariser ou rétablir toutes les fonctions de la vie cérébrale. En mai-

chant dans cette direction et en ne consultant que l’expérience, on verra combien nous étions fondés à ne point nous arrêter aux lignes de démarcation de nos prédécesseurs , et à faire ressortir les rapports qui nous unissent tous indistinctement les uns aux autres; on verra non seulement de nouvelles preuves de l’identité des causes du crime et de l’aliénation , mais encore on se convaincra que les ressources les plus précieuses de la médecine pour le traitement des maladies mentales sont également les plus efficaces pour apaiser la fougue des passions, neutraliser l’empire des mauvaises habitudes et relever de sa chute et de sa dégradation le criminel le plus avili et le plus corrompu.

Si, dans mes principes d’éducation spéciale, j’embrasse sous des points de vue analogues les grands hommes et les grands scélérats, ce n’est pas que j’aie la moindre tendance à vouloir détruire la moralité chez l’homme ; ce n’est pas non plus que je veuille lui enlever le mérite et le démérite de ses actes, que je confonde, en un mot, le crime et la vertu; mais c’est que toutes les facultés qui nous ont été données sont bonnes en elles-mêmes et dans leur destination; c’est qu’en définitive, un homme ne diffère d’un autre homme que du plus au moins ; c’est que si une ou plusieurs facultés, par exemple, sont trop ou pas assez ou convenablement développées ; si elles agissent isolément ou avec le concours et l’association des autres ; si l’égoïsme les met en action ou si la bienveillance les modifie ; si elles ne sont point suffisamment éclairées ou si la raison règle leur emploi , inévitablement alors elles s’écartent ou se rapprochent de leurs objets lé-

gitimes ; elles ont trop de force ou trop d’inertie, ou elles se manifestent de la manière la plus complète et la plus avantageuse , et suivant leur propre nature et la diversité de leur application, suivant qu elles ont été en harmonie ou en désaccord avec l’espèce, avec ses besoins, ses sentiments, ses droits et sa justice, elles établissent la supériorité, le bonheur, le malheur ou le crime de l’individu, et quelquefois elles le font nécessairement placer au rang des grands hommes ou des grands scélérats.

Quant à la crainte que quelques unes de nos idées ne consacrent une espèce de fatalité, qu elles ne tendent à soustraire l’homme à l’application de la morale, de la justice et des lois, qu’elles ne soient, en un mot, ainsi qu’on affecte de le dire, subversives de tout ordre social, le plus simple examen suffira pour démontrer combien elle est chimérique. Que l’on veuille bien considérer d’abord que, dans notre travail, les masses qui forment les nations, et sur l’apathie, la médiocrité, et la facile direction desquelles les institutions ont été et doivent être calculées, sont mises de côté; qu’on prenne ensuite connaissance de nos observations particulières, qu’on apprécie les dimensions de la tête prise dans ses trois diamètres principaux chez les sujets qui nous les ont fournies, et loin d’y signaler aucun principe destructeur de la société, on y trouvera au contraire la confirmation des idées des esprits les plus sévères et les mieux éclairés, touchant la parité des formes cérébrales, l’égalité des facultés, la similitude et l’uniformité des circonstances extérieures, et partant la justice d’une même responsabilité; mais une fois ces vérités de première importance

reconnues et proclamées , pourquoi s’imaginer qu’il n’existe pas des vérités d’un autre ordre ; pourquoi se refuser à constater d’autres faits qui , quoique exceptionnels, ne sont ni moins positifs ni moins évidents, pourquoi s’obstiner à ne pas reconnaître dans certains cas particuliers les inégales répartitions de la nature ?

Eu égard, par exemple, à l’étendue des facultés intellectuelles, lorsqu’il est si facile aujourd’hui, par les travaux de nos devanciers, de distinguer au premier coup d’œil jeté sur la configuration cérébrale, la plupart des idiots et des imbéciles de naissance, des hommes ordinaires et des hommes supérieurs, pourquoi ne pas rechercher, contradictoirement à l’autorité de Bichat et des hommes de son école, s’il n’y aurait pas aussi , eu égard à la manifestation des qualités affectives des sentiments et des penchants, des différences tellement prononcées, chez quelques individus, dans le développement intégral ou partiel de certaines parties du cerveau, qu’elles seraient en quelque sorte l’indice de mutilations ou de proportions démesurées? Chose bien singulière et dont on n’aime pas à donner les raisons! on veut bien avouer que l’étroitesse et l’aplatissement considérable du front entraînent nécessairement avec eux la faiblesse de l’intelligence ou sa privation presque totale ; que ses larges et liantes dimensions sont l’indice heureux des plus précieuses facultés, et on est prêt à livrer aux anathèmes de la religion lobservateur qui, croyant avoir trouvé des rapports non moins incontestables entre l’état de développement des régions latérales postérieures et inférieures de l’encéphale , et l’énergie ou l’impuissance

native des forces instinctives et morales, donne à juger les faits qu’il a recueillis sur cet objet, et qui lui semblent propres à éclairer l'éducation, la morale et la législation.

En effet, si dans l une comme dans l’autre circonstance nous prenions tout de suite notre point de départ et d’appui, si nous faisions pour les enfants qui, par vice de nature, ont un mauvais naturel , ce que nous faisons pour ceux qui, par la même cause, ont une intelligence obtuse ou rétrécie ; si nous reconnaissions de prime abord leurs fâcheuses dispositions, au lieu de nous faire illusion sur leur compte, de chercher inutilement dans l’influence des circonstances extérieures 1 explication de leurs anomalies, d’adopter des mesures sans rapport avec leur mode actuel d’existence, et de laisser s’écouler dans les alternatives et le tâtonnement un temps d’autant plus précieux, que leurs habitudes se renforcent par l’exercice et les oppositions mal calculées qu'on veut y apporter; si, dis-je , nous n’étions pas, sous tous ces rapports, dans la plus profonde ignorance, bientôt nous parviendrions, avec l’étude et du zèle, à modifier ces constitutions singulières, et à les ployer et applique]’, comme eût dit Montaigne, au niveau de la générale et grande maîtresse, la nature universelle. Voyez les avantages qui résulteraient de l’application de ces principes : on pourrait souvent prévoir et prévenir les impulsions de ces êtres mal constitués. Dans tous les cas, on les prendrait au moment même où ils manifestent pour la première fois leurs tendances, et par l’application des lois de la physiologie, par les instructions de l’expérience on parviendrait à former un plan d’éducation

spéciale qui, s’il ne conduisait pas à réaliser toutes les espérances que les pères et les mères ont tant de plaisir à fonder sur leurs enfants, aurait du moins l’avantage de préserver quelques infortunés d’eux-mêmes, de sauver l’honneur de leur famille, et de les luire rentrer dans l’humanité.

Qui ne s’imaginerait, après tant de volumes écrits sur l’éducation, que cet art de cultiver nos facultés ne fût arrivé à son dernier perfectionnement? Il n’en est point ainsi cependant, et il n’en faut pas chercher bien loin la raison. Nous sommes à tel point fidèles aux traditions, que toute manifestation d’une faculté quelconque ne donne lieu dans notre esprit qu’à l’une ou à l’autre des interprétations suivantes. Tantôt nous la regardons comme le résultat, d’une éducation bonne ou mauvaise; tantôt la dépravation nous paraît en avoir donné 1 idée . Ici nous la jugeons être la conséquence d’une excitation extérieure, puissante et inattendue, et là elle n’est que l’expression d’une maladie, l’effet d’une aliénation mentale. Ces différentes opinions sont fondées sur l’expérience, et je ne prétends en infirmer en rien la justesse; mais on s’est arrêté là, et encore n’a-t-on vu qu’un seul côté des choses. On n’a pas remarqué , ainsi que nous aurons plusieurs fois l’occasion de le démontrer, que tel ou tel acte chez tel ou tel individu ne reconnaissait aucune de ces causes; qu’il n’avait le caractère ni de la passion, ni de la vertu , ni du crime, ni du délire, mais qu’il était le fait nécessaire, involontaire, d’une constitution mal organisée, abandonnée à elle-même et à ses produits naturels; que, conséquemment, ce ne pourrait être que d’après l’appréciation bien exacte et antérieure à toute

chose de l’état cérébral du sujet, que l’on pourrait porter un jugement sur lui et chercher avec quelque avantage les moyens d’éclairer son intelligence , de réprimer ses penchants et de compléter sa vie.

Les législateurs, les juges et les hommes qui s’occupent de l’éducation ont paru, jusque dans ces derniers temps, ne pas être assez convaincus que la source la plusféconde de nos déterminations estdans notre intérieur. Nos affections , nos sentiments, nos penchants, nos instincts, nos passions, nos talents, nos richesses intellectuelles et morales, nos forces fondamentales, tout est là, tout vient de là; les circonstances extérieures ne créent rien. Nos facultés sont innées, et tous les germes en sont déposés dans l organisation. Cultiver ces dispositions, ces facultés , les diriger, les éclairer, les perfectionner, ou dans un autre but les négliger, les comprimer, les contre-balancer, les modifier, voilà ce que l’on peut faire avec du calcul et de la méthode. C’est dans l’emploi des modificateurs externes que gît toute la puissance de l’éducation.

Que des hommes sages etbienveillants coordonnent tous ces matériaux du monde extérieur , qu’ils se pénètrent des principes de la physiologie du cerveau , qu’ainsi préparés ils agissent avec lenteur, force et régularité stir les têtes inégales , violentes et indisciplinées qu’on amènera à leur consultation, et bientôt ils auront montré jusqu’à quel point on a limité les pouvoirs que l’homme peut exercer sur ses semblables.

Pour ma responsabilité personnelle, tout en soutenant que la volonté ne dirige pas toujours toutes nos actions , et en signalant à cette occasion les erreurs

UNE ÉDUCATION SPÉCIALE, des idéologues et des criminalistes, ai-je besoin d’exprimer la haute idée que je me fais de la perfectibilité de l’espèce humaine , de me signaler comme un des partisans les plus déclarés de l’éducation? Non : j’abuserais des instants de mes lecteurs; le sujet que j’ai pris pour texte vaut une profession de foi ; il met au grand jour toutes mes espérances, et déprimé abord il doit me faire inscrire parmi les écrivains qui regardent l’homme en général comme le disciple de tour ce qui l’entoure.

J’ai dit que nos observations , tout en fournissant des applications utiles à l’éducation des enfants, pouvaient servir aussi à éclairer la morale et la législation. Voici les questions que je me suis faites à ce sujet, et que j’adresse en même temps aux personnes qui pourraient en douier. Nous, qui nous plaçons tous les jours sur un tribunal pour juger nos semblab es, avonsnous bien tous les documents nécessaires pour arriver, sans aucune exception , à une estimation rigoureuse du degré de moralité, de criminalité , d indifférence, d’aliénation ou d’imbécillité de leurs actes? Lorsqu’il est question d’examiner quelques uns de ces faits atroces et inouïs qui confondent toute une population, et qui sont vraiment inexplicables par nos intérêts et par nos passions ordinaires, devons-nous, à l’exemple de la multitude, renoncer à notre intelligence , nous laisser entraîner à un mouvement d’horreur , et ne sentons -nous pas en nous-mêmes tout ce que prescrivent alors 1 étrangeté du fait même, nos lumières , notre conscience et l’honneur de 1 humanité ?

Je le demande maintenant, est-ce là le cas de s ar-

rêter, avec les moralistes et les jurisconsultes, à tenir compte seulement des influences extérieures, comme source première et unicjue des déterminations de l’homme, et comme détruisant, atténuant ou augmentant sa culpabilité? Tout en appréciant la valeur de ces excitations, ne faut-il pas porter plus loin nos investigations? Ne sommes-nous pas assez avancés dans l’étude de l’organisation et des maladies mentales, pour rejeter les interprétations populaires, et pour soutenir et prouver qu’il y a en nous-mêmes des mobiles indépendants de toute sollicitation du dehors? N’est-il pas alors du devoir le plus rigoureux de rechercher, avant toute chose, dans les circonstances extraordinaires, ce que la constitution cérébrale bien déterminée de l’accusé a pu comporter? L’observation n’apprend-elle rien à ce sujet? Il reste encore à examiner si la conduite de l’infracteur n’est point l’effet de l’aliénation mentale. Pourquoi s’arrêter avec tant d’obstination à la matérialité des actes? Ne sait-on pas que l’agent seul peut leur donner un caractère? Ces obligations de première équité sont remplies sans résultat. Eh bien ! rentrons dans les habitudes ordinaires de la jurisprudence, et satisfaisons de notre mieux aux droits de la société. De cette manière en établit l’empire de la raison ; on empêche l’effet des meilleures comme des plus mauvaises intentions , et, dans la force et la précision de cette doctrine, on absout l’humanité d’un certain nombre de crimes et d’abominations, dont elle n’a pas besoin pour faire sentir la nécessité des lois. En m’exprimant ainsi, je ne dissimule aucune difficulté , mais je soulage mon sentiment inné de justice. Je crois offrir à l’intelligence et à l’âme de

UNE ÉDUCATION SPÉCIALE, mes contemporains des considérations dignes de leur intérêt et de leur amour de l’humanité, et j’aurai peutêtre le bonheur, dans le cours de mon travail, de prouver à mes lecteurs que j’ai fait tous mes efforts pour servir, tout aussi bien que qui que ce soit, en cette circonstance, mon pays, la morale, la science et les malheureux.

Dans le cercle étroit où nous sommes renfermé par la force des choses et l'évidence des faits , toute réclamation contre notre principe nous paraît difficile. Aujourd’hui que les découvertes de nos savants commencent à franchir le seuil des écoles, il faudrait avoir bien de la mauvaise foi , ou être frappé d’un aveuglement invincible, pour nier, d’après l’unanimitéde leurs assertions , la facilité qu’ils nous ont donnée d’en vérifier l’exactitude, et les exemples que nous avons tous les jours sous les yeux que la nature ne se montre pas quelquefois inégale dans ses répartitions; mais si cette opinion ne peut être contestée, s’il existe un petit nombre d’individus qui , sous le rapport de l intelligence et des qualités affectives, soient véritablement au-dessus ou au-dessous des proportions ordinaires de l’humanité; si les formes de leur organisation nous expliquent à priori leur nullité, leurs faiblesses , leurs passions , leurs crimes et leurs monstruosités , ou leur bienveillance et leur génie ; si, relativement à ceux qui sont disgraciés, nous sommes entraînés par notre conscience à tenir compte dans l’appréciation morale de leurs actes, des particularités de leur configuration cérébrale, il faut répéter ce que nous avons déjà dit ailleurs en d’autres termes , savoir, que les criminels , considérés en masse, ne présentent aucun vice de

constitution qui puisse leur donner le droit d’accuser la nature et d’invoquer la commisération des juges.

Les formes de l’organisation ne trahissant donc que dans quelques cas exceptionnels les disgrâces ou les libéralités de la nature, c’est-à-dire l’idiotisme ou une grande capacité intellectuelle, la faiblesse ou l’énergie des qualités affectives , certaines dispositions aux affections cérébrales , et ne donnant également que l’explication d’un petit nombre d’infractions légales plus ou moins extraordinaires, il restait à rechercher sous quelles influences en général l’homme arrive à l’aliénation mentale, et comment il se déprave et devient criminel. Quoique une partie de cette question eût été traitée, sous quelques rapports, avec beaucoup de supériorité par les philosophes anciens et modernes, et qu’en lisant leurs ouvrages j’eusse lieu d’admirer bien souvent la justesse de leurs observations et la sagesse de leurs maximes, j’ai cependant jugé convenable de ne point écrire sous leur autorité et d’observer par moi-même.

J’ai pris ce motif de détermination dans la certitude où je suis de considérer, comme médecin, mon sujet sous des points de vue qui n’avaient pu frapper ces hommes illustres, à raison de l’état imparfait où se trouvaient à leur époque l’anatomie et la physiologie. Ils n’avaient presque aucune idée des fonctions du cerveau; les préjugés, la crainte ou la vanité, ainsi que je l’ai déjà dit, en leur faisant poser une barrière insurmontable entre l’homme et le reste de l'animalité, les privaient de comparaisons importantes; ils consta paient des faits, mais ils ne les rattachaient pointa

UNE ÉDUCATION SPÉCIALE, leurs véritables causes. Quelques uns consacraient le principe de la prédestination, quelques autres s’imaginaient que la nature de l’homme n’était point déterminée par la création, et que le jeu fortuit des circonstances extérieures lui imprimait ses caractères; tous enfin , en écrivant sur l’éducation, négligeaient la connaissance des facultés primordiales, dont on se propose par nos méthodes l’exercice , le développement et la direction à l’avantage de notre existence entière. Aucun d’eux ne les a considérées : 1° en elles-mêmes et comme forces actives; 2° dans leurs influences mutuelles et leurs associations ; 3° enfin , dans leur manifestation sous la puissance des modificateurs externes (i).

(I) Je viens de tracer ici le plan d’un ouvrage que je me propose incessamment de livrer au public sous le titre A'Essai sur la nature de l’Homme. Depuis les philosophes de l’antiquité jusqu’à nos jours, beaucoup d’auteurs ont publié des livres sous la même dénomination ; mais je n’en connais pas qui ait marché directement à son but et qui ait compris son mandat. Socrate cependant avait demandé une philosoph'e qui pût fournir des applications pratiques ; il voulait ramener sur la surface de la terre les savants qui se perdaient dans les nues. L’exemple et les préceptes de cet homme positif ayant été dédaignés, les sophistes et les métaphysiciens ont prévalu dans les écoles: aussi remarque-t-on que toutes ces compositions ne paraissent point avoir été faites sur la même matière. Chaque auteur s’est livré sans guide, sans réserve et sans rapprochement à ses inspirations ; les idées spéculatives, les rêves de tous les sentiments, l’empreinte du despotisme politique ou religieux de chaque époque sur tous les produits de l’intelligence, l’abstraction totale de la constitution de l’homme et des influences extérieures qui la nuancent et la modifient: voil ce qui réduit en quelque sorte aujourd’hui à un objet d’histoire et de curiosité une multitude

Fortement préoccupé de tonies ces idées, je sollicitai du pouvoir l’autorisation de faire mes observations sur les criminels renfermés dans nos bagnes et dans nos prisons du département de la Seine. M. Emile Barateau, alors chef du cabinet du ministre de l’intérieur, à qui j’avais communiqué la plus grande partie de mon travail, eut l’obligeance de faire connaître à M. de Martignac le plan que je m’étais tracé, et ce fut sous leurs auspices que j’adressai ma demande au ininistrede la marine M. Ilyde deNeuville. M. de Belleyme reçut aussi ma pétition. Mes honorables compatriotes, M. le baron PasquieretM. Jules Pasquier, son frère, voulurent bien aussi me prêter l’appui de leur autorité et de leur recommandation. J’offrais à tous ces hauts fonctionnaires l’occasion de servir la science et l’humanité : la permission ne se fit point attendre. Là, mieux que partout ailleurs, je pouvais espérer d’arriver à mon but; je voulais suivre en quelque sorte ces malheureux pendant toute leur carrière, afin d’analyser complètement les circonstances qui, en leur faisant oublier leurs devoirs et méconnaître leurs vrais intérêts , les avaient jetés dans le crime et dans l’infor- ' tune. Je désirais aussi profiter de cette occasion pour

infirmer ou confirmer par de nouvelles expériences } :

d’ouvrages qui, entrepris dans une meilleure direction et appuyés sur une base invariable, celle de l’organisation, auraient pu concourir aux progrès de la philosophie; philosophie qu’il est bien temps de rappeler à sa destination, qui n’est restée si longtemps oiseuse et stérile que parce qu’elle s’est formé un monde idéal et insaisissable, et qui ne peut plus, ce me semble, avoir cours parmi nous, si elle est autre chose que la science de la vie ou l’étude des réalités.

les opinions du docteur Gall. A Bicêtre et à la Force je fus, si je puis parler ainsi, plus heureux que je 11e m’y attendais, eu égard aux résultats que je désirais si vivement obtenir. Je rencontrai dans ces demeures de l’expiation une fouie d’enfants dont la corruption anticipée avait déjà nécessité des mesures répressives. C’est l’histoire de leur première enfance que je me suis péniblement attaché à retracer dans ses moindres détails. On verra parle nombre et l’importance des questions que je leur ai posées, et dont on peut de suite prendre connaissance en consultant la page qui précède leur biographie; on verra , dis-je, si j’ai pris soin de tenir compte de leurs dispositions originelles ou accidentelles, et si j’ai apprécié avec quelque exactitude les circonstances au milieu desquelles iis ont apparu et débuté dans la vie.

Puissent mes lecteurs s’émouvoir de pitié au récit de leurs malheurs ; puissent-ils se pénétrer des besoins de l’ordre social, s’étonner de ne trouver au xixe siècle aucune institution préservative, et solliciter du pouvoir la création d’une maison d’éducation spéciale! Loin de moi la pensée de vouloir limiter l’exercice delabienfaisance. Je voudrais que l’on pût s’occuper de tous les malheureux; mais dans l’impossibilité où l’on est de faire tout à la fois , rien ne me paraît plus juste et plus sage, rien ne satisfera mieux à l’intérêt public que de prendre d abord en considération l’enfance et l’adolescence. Cette partie de la population des prisons n’est point arrivée au dernier degré de la dépravation. Victime de l’abandon, de l’inexpérience et de la curiosité naturelle au jeune âge, elle n’a point apporté de moralité dans ses actes. Elle a matériellement commis

des infractions légales dont elle na connu ni la turpitude, ni la gravité, ni les tristes plaisirs. Ses habitudes ne sont point enracinées; devant elle est un long avenir. Elle touche à cette époque de la vie où le cœur et Famé s ouvrent à toutes les sensations et reçoivent aisèment l'impulsion qu’on leur donne; c’est le moment d’agir et de prendre contre elle nos premières comme nos plus précieuses garanties.

Il appartiendrait peut-être à notre belle France et à la philanthropie du roi qui la gouverne, de donner à l'Europe le modèle d’un pareil établissement. Que l’intelligence y soit développée ; que la morale, considérée enfin comme une science, y soit enseignée; que les pratiques et les instructions du culte y soient simples , graves et dans l’esprit de l'Évangile ; que l'industrie , en donnant à l’enfant un état, en lui faisant contracter des habitudes d’ordre , de travail et d'économie, nous prête la force de ses moyens ; qu'avec et avant tout cela les applications de la physiologie du cerveau nous servent à ouvrir à chaque individu la carrière qui convient le mieux à ses dispositions originelles. La principale ordonnance de Platon en sa république, dit Montagne, c’est « donner à ses concitoyens, selon leur nature , leur charge. Nature peut tout et fait tout , ajoute ce spirituel observateur. Les boiteux sont malpropres aux exercices du corps et aux exercices de l'esprit; les âmes boiteuses, les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. »

Je ne crains pas de l'affirmer , soit que les malheureux qui y seront accueillis présentent une organisation incomplète ou démesurée, soit que sans vice de nature ils aient été pervertis par les mauvais exemples

iM ÉDUCATION SPÉCIALE.

qu’ils onteus sous les yeux, et que par le fait même ils fassent également exception ; les uns et les autres, soumis à l’influence des méthodes en rapport exact avec leurs singularités natives ou acquises, y recevront les modifications plus ou moins profondes que réclame leur état, et, reconstitués autant qu’ils en sont susceptibles, parce concours de circonstances et d’efforts, ils seront un témoignage évident de tout ce que peut pour le bien public et le bonheur individuel un gouvernement qui apporte dans l’exécution de ses projets de grandes vues et de bonnes intentions.

Qu’il me soit permis à ce sujet de faire une observation générale.

Tout le monde sent l’importance de l’éducation ; mais d’après la manière dont elle a été dirigée dans ces derniers temps, peu de personnes sont en état de connaître toute l’étendue de ses ressources. Le pouvoir qui vient de se briser avait pris à tâche de ne cultiver dans lesjeunes âmes aucune de ces facultés qui donnent à l’homme le sentiment de sa grandeur, de ses droits et de ses obligations. Il ne voulait pas que nous connussions lenobie but de l’existence humaine. A dixhuit ans, la tète pleine de grec, de iatin et de phrases de rhétorique , nous avons été obligé de commencer à nouveaux frais , avec notre science toute livresque , une nouvelle étude, celle des hommes et des choses. Le temps est arrivé de faire pour nos enfants , mais dans une direction tout opposée, ce que les ennemis du bien public n’ont cessé de mettre en pratique pour mutiler l’espèce et augmenter ie nombre de leurs créatures. Emparons-nous de la jeunesse, elle se compose de petits hommes, disait Bernardin de Saint-Pierre;

cherchons à luiinculqer de bonne heure les principes dont elle a besoin pour consolider le brillant avenir que nous lui avons préparé. Agrandissons sa sphère par l’éducation de toutes ses forces fondamentales ; pi éparons-la à toute l'importance du rôle qu’elle doit remplir un jour sur un plus grand théâtre, et attachonsnous à faire passer dans ses mœurs l’esprit des lois qui nous régissent. Les habitudes de l’enfance , sovons-en bien convaincus , ouvrent l’âme aux habitudes qui doivent remplir la vie de l’homme. INous donnerons ainsi un ressort puissant à la législation, et ses résultats politiques et moraux seront moins tardifs et plus universels.

Mes lecteurs ont déjà pu remarquer l’attention que j’apporte à aller au-devant de toute objection qui pourrait avoir quelque apparence de force et de vérité. Pour arriver à une solution . et dans l’intérêt de ma propre conviction , je n’ai dû négliger aucun moyen de dissiper les doutes et les incertitudes que j’ai vus s’élever dans l’esprit de quelques hommes à qui j’avais donné l’idée de mon travail , et dont je ne pouvais en aucune manière suspecter ia bonne foi. Mon sujet, d’autre part , touchant aux plus hautes questions de la jurisprudence, de la morale et de la philosophie, je me suis également luit un devoir de ne rien avancer légèrement et d’appuyer chacune de mes projjositions sur un grand nombre de faits. Sous ce rapport et relativement aux infracteurs ordinaires des lois, les documents de la statistique ne m’ont point été inutiles. Devant la mauvaise foi, j’ai eu plaisir à en dérouler les tableaux. Je n’en ai retiré aucun avantage pour les faits extraordinaires de la médecine légale.

Un mot slip A idée que je me fais de cette science , sur l’emploi que j’en ai fait et sur les services qu’elle peut rendre.

Dans ces derniers temps , des hommes qui ont senti le besoin de l’esprit positif de l’époque, et qui euxmêmes paraissent doués d’une grande sévérité de jugement, ont publié des travaux de statistique d’un haut intérêt. Ils ont eu le mérite et la patience de rassembler des milliers de faits entassés confusément dans les cartons des administrations et jusqu’alors totalement perdus pour la science. Autant que l’a demandé la spécialité de mon travail, je me suis servi de ces chiffres, et c’est même sous cette forme neuve, compacte et imposante que j’ai donné quelques unes de mes démonstrations.

Néanmoins je dois dire, pour rappeler les vérités les plus simples et rendre à chacun ce qui lui appartient, que les hommes qui nous ont précédés, et qui ont plus ou moins marqué dans la science , n’ont point passé leur vie dans une déception continuelle; qu’ils ont dû, conformément à la constitution de la nature humaine, s’en rapporter au témoignage de leurs sens et au travail de leur intelligence, et que les principes auxquels ils sont arrivés par l’observation , l’analyse et la force de leur tête pouvaient, jusqu’à un certain point, se passer de l’espèce de sanction que viennent de leur donner ces dernières investigations. Qui ne sait, en effet, que tout marche par des lois éternelles ? Ce qui est, est. Cent faits, mille faits ajoutés à cent autres ou mille autres faits, n’ajoutent rien à une réalité quelconque. La statistique, à mon avis, a donc servi quelquefois à apprécier la justesse d’opi-

70 DES ENFANTS om NÉCESSITENT

nions qui n avaient pas besoin de vérification; elle a consacré jusqu'à présent Jes assertions du génie, assertions qui ne pouvaient être gratuites, je le répète , qui n étaient point émises comme le résultat d une illumination soudaine, mais commele produit delobservation, et l’effet nécessaire d’une intelligence bien ordonnée, qui travaille et réfléchit sur de bons matériaux. La statistique , par les masses de faits qu elle a fait apparaître , a forcé l’incrédulité jusque dans ses derniers retranchements. Appliquée à toutes les parties de l’histoire de l’humanité, elle peut hâter la connaissance des vrais rapports des choses, et, après les avoir constatés , contribuer puissamment à les faire établir ; mais, quelque éminents que soient les services qu elle a rendus, je n’ai point encore vu surgir de tousses calculs une idée inconnue au monde intellectuel et moral, et susceptible, par ses applications , d’en changer les données.

J’ai fait entendre que la statistique, avec quelque exactitude qu’elle enregistrât les faits , ne pouvait néanmoins donner par ses chiffres la solution de toutes les questions : on va le concevoir aisément. Que font des matériaux delà statistique les têtes à induction , les têtes philosophiques ? Elles s’emparent de ous les faits bien observés qui leur sont fournis, et qui se sont passés dans tel et tel pays ou dans tel et tel département. Elles additionnent, comparent les résultats, signalent les différences et se mettent à la recherche des capses. Bientôt elles trouvent des rapports constants, invariables, entre tel et tel ordre de faits et telle influence extérieure. Elles tirent alors forcément leurs inductions, et les présentent avec conflance aux législateurs.

En raison de l’uniformité de l'organisation de l’homme en général et de son indifférence originelle, les circonstances extérieures modifiant tous les pou» voirs , exerçant une influence immense sur la mesure, la direction et 1 emploi des facultés, et imprimant même à la longue suivant leur diversité un caractère à chaque peuple, on peut , sans crainte de se tromper, prendre en rigueur les explications fournies par ces chiffres et calculer en conséquence.

Néanmoins, quelque semblable que soit l’homme à lui -même et quelque facilité qu’il présente à toute espèce de modification, je demanderai si l’on prétend faire de ce principe, rigoureusement vrai, une application universelle. Je demanderai comment une science qui doit éclairer l’étude de la nature humaineet donner des matériaux à la médecine légale, qui porte jusqu’au scrupule l’esprit de détail et d’ensemble, qui fait entrer dans ses éléments de pigement sur les hommes l’appréciation exacte de l’instruction et de l’ignorance, de la misère , de l’aisance , du commerce , de l’industrie , de la profession et de toutes les autres choses extérieures ; comment, dis-je, elle a pu jusqu’ici négliger les documents qu’elle recevrait de l’organisation. Pourquoi , lorsqu’elle a déjà fait un pas vers cette heureuse direction, en tenant compte de l'influence des différents âges , n’a-t-elle pas suivi sa marche dans la même ligne et noté les dimensions générales et les formes particulières des têtes? A-t-on donc oublié que les faits ne sont pas des êtres abstraits; qu’ils ne sont rien par eux-mêmes ; qu’ils sontleproduit d’individus; qu’ils tirent leur valeur et prennent leur caractère, non seulement de là situation, mais encore de la na*

ture de ces individus, et que devant les hommes justes , ils ne peuvent être pesés , déterminés que de cette manière? Que la statistique des cours criminelles fasse donc, au moins dans les circonstances extraordinaires , un cadre de plus ; qu’elle fasse connaître le développement du cerveau de l’individu dont elle retrace l’existence extérieure avec tant de fidélité; qu’elle envisage le sujet de ses observations sous toutes les faces qu’il peut présenter , en un mot que sa vue soit complète. Par cette prise en considération du physique de l’homme, le mystère qui couvre certains actes se trouvera dévoilé; on aura le mot de quelques énigmes, on se livrera moins souvent devant les tribunaux à des interprétations ridicules ou quelquefois bien cruelles. L’état de l’encéphale enfin sera compté pour quelque chose; il sera pour tout le monde ce qu’il est pour nous, la traduction physiologique de l’activité de certains sentiments ou penchants dont il est impossible de trouver la source et la cause dans les excitations du monde extérieur, dont la manifestation non motivée parait marquée du sceau de la fatalité, et dont une éducation spéciale eût pu seule comprimer la violence et régulariser l’emploi (1).

(1) Dira-t-on à cette occasion qp’une Cour d’assises n’est point un jury médical, qu’elle est incompétente pour juger des vices de l’organisation et constater les rapports qui existent entre telle et telle forme cérébrale et telie et telle manifestation, et que nous multiplions les difficultés de la juridiction criminelle? Cette réflexion aurait quelque justesse si les tribunaux n’avaient pas toujours un médecin à leur disposition, et si ce dernier venait renouveler devant eux les discussions métaphysiques du xvie siècle; mais quand, en la présence d’hommes graves et instruits,

Relativement aux applications que Ion peut faire de toutes ces observations à la morale et à la législation, j ai déjà fait sentir ailleurs la nécessité, si Ton voulait être juste, d’abandonner pour des sujets pareils 1 es termes ordinaires de comparaison. Je disais que la statistique , avec quelque exactitude qu’elle enregistrât les faits, ne pouvait néanmoins, par ses chiffres, donner la solution de toutes les questions. Avant de reproduire une partie de mon argumentation , je vais faire connaître à mes lecteurs le rapport direct, incontestable , qu’il y a entre la masse encéphalique et l’idiotisme. J’ai fait sur mes idiots , par point d’arrêt dans le développement cérébral, l’expérience du docteur Gall : |’ai mesuré leurs têtes, et voici ce que je puis affirmer avec lui en cette occasion.

En mesurant ces têtes immédiatement au-dessus de l’arc supérieur de l’orbite et au-dessus de la partie la plus proéminente de l’occipital , on trouve une périphérie de onze à treize pouces.

il n’e l donné cours à aucune idée spéculative; quand il est question de faire une démonstration qui tombe sous les sens de l’homme le plus ordinaire, et qu’il s’agit tout simplement de fixer, d’après l’observation, le volume ou la forme du cerveau, qui entraîne inévitablement l’idiotisme, oa qui détruit la liberté morale, on met au grand jour une vérité bien importante, on ne dit rien qui ne puisse être vérifié. On porte le défi de trouver une tête de la dimension et de la forme indiquée qui fasse exception et qui mette en défaut la physiologie; et comme ii n’y a dans tout cela ni jargon ni subtilités scolastiques , je ne vois pas qu’on ait besoin d’être initié aux mystères de la science pour saisir ce qu’elle a de plus matériel, et se décider en conséquence du document le plus précieux que l’on puisse obtenir dans le cours d’un procès criminel extraordinaire.

DES ENFANTS QUI NÉCESSITENT En les mesurant de la racine du nez au bord postérieur de l’occipital, on trouve huit à neuf pouces.

L’exercice entier des facultés intellectuelles est absolument impossible avec un cerveau si petit. Jamais encore on n’a trouvé d’exception à cette règle, et jamais on n’en trouvera.

Cette loi de la nature, relative aux tètes de onze à quatorze pouces, se trouve déplus en plus confirmée. Lorsqu’on examine les têtes depuis l'imbécillité complète jusqu’à l’exercice ordinaire des facultés intellectuelles exclusivement , cet espace est compris entre les limites suivantes : quatorze et dix-sept pouces pour la périphérie ci-dessus , et onze à douze pouces pour l’arc compris entre la racine du nez et le grand trou occipital.

Les têtes de dix-huit pouces à dix-huit pouces et demi sont encore de petites têtes, quoiqu’elles permettent un exercice régulier des facultés intellectuelles.

Quand je dis dans quelques passages de mon travail que le cerveau est la condition matérielle des facultés intellectuelles et des qualités morales, je ne dis point qu’il en est la cause première, mais bien qu’il en est l’instrument. Les manifestations de cet organe sont facilement appréciables, mais le mécanisme de ses opérations ne nous a point été dévoilé. A moins d’aimer à parcourir le champ des hypothèses, nous devons nous arrêter là où les moyens d’investigation nous abandonnent et où l’expérimentation ne nous apprend plus rien. Contentons-nous ici de constater les faits, et ne cherchons pas comment ils s’opèrent ; il est un terme auquel l’esprit de l'homme doit s'ar-

UNE ÉDUCATION SPÉCIALE, rêter, et il ne lui sera peut-être jamais donné de connaître le secret des merveilles delà création. Suivons donc l'enchaînement admirable des causes et des effets qui frappent pour ainsi dire tous nos sens à la fois; tenons compte des puissances inhérentes a l’organisme, analysons les circonstances au milieu desquelles se développent les phénomènes variés, mais pourtant immuables et limités de \ existence intellectuelle et morale de l’homme, et sans nous perdre dans une foule de systèmes, nous arriverons par la déduction de nos observations, par cette marche sévère comme la science elle-même, à des principes qui frapperont les esprits par leur évidence, qui pourront toujours être confirmés par les expériences ultérieures, et qui successivement jugés et consentis en quelque sorte par l’humanité tout, entière, serviront invariablement de base aux doctrines. C’est ainsi que rien ne sera livré à l’arbitre des instituteurs, que les conseils de l’expérience ne seront que l’application des lois de la nature, et que nous pourrons alors espérer le développement harmonique et régulier de tous nos organes et , par conséquent, de tous nos pouvoirs.

Je m’abuse étrangement, ou une pareille direction doit donner à l’intelligence et à l’âme de la force, de la mesure et de la dignité; elle doit nous préserver de cette foule d’écarts et de mouvements désordonnés qui entraînent si fréquemment après eux le malheur, le crime ou l’aliénation mentale; elle doit développer tout ce que l’humanité comporte, et nous servir constamment dans la conduite de la vie, c’est-à-dire dans l’emploi de nos facultés comme hommes et comme citoyens.

Page 1