‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 102 sur 150 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

milliers de petits faits qui forment le tissu de notre vie quotidienne; chaque jour, chaque heure, chaque minute en efface ; au bout d'une semaine, un jour de la semaine précédente est représenté par deux ou trois souvenirs tout au plus ; un mois s'écoule, le nombre en diminue encore; chaque année en emporte en passant, tant qu'enfin tout notre passé se résume en quelques images échappées à la ruine commune. Comme, en traversant le pays ennemi, une armée fait tous les jours des pertes que les recrues viennent réparer, ainsi nous traversons la vie, abandonnant à chaque pas quelque vieux souvenir que nous remplaçons par une image nouvelle. Bien peu nous suivent jusqu'au bout, car les rangs s'éclaircissent sans cesse. Le cœur même a beau se mettre de la partie, à la fin l'oubli triomphe. Des compagnons de notre enfance ou de notre jeunesse, combien dont les noms mêmes ne nous sont pas restés! Au contraire, les images qu'une expérience quotidienne renouvelle et rajeunit sans cesse se conservent aisément. Les personnes avec qui l'on vit, la ville, la maison où l'on habite, la langue que l'on parle, la science ou l'art que l'on professe, laissent ainsi beaucoup d'images vives et fami-

lières qui sont comme le fonds solide sur quoi tout le reste repose.

Telles sont, à ce qu'il me semble, les lois principales de la conservation des images; mais si j'ajoute qu'il s'en faut bien qu'elles suffisent à tout expliquer, je n'étonnerai probablement personne. On peut dire de la mémoire le même que La Rochefoucault disa.it de l'amour-propre : « Quelques découvertes qu'on y ait faites, il y restera toujours bien des terres inconnues. »

D'où vient, par exemple, que quelques états pathologiques comme la fièvre, ou bien quelques narcotiques comme l'opium, favorisent le retour de certaines images? Pourquoi les difiérentes séries d'images ne reparaissent-elles pas avec une égale facilité? Qui dira pourquoi tel malade se souvient de tout, hors des mots, et pourquoi tel autre ne comprend plus que les mots écrits? Il semble qu'il y ait à certains endroits de la mémoire de véritables effondrements, et rien ne me serait plus facile que d'en citer de remarquables et douloureux exemples. Un pauvre étudiant ne sait plus, des quatre règles de Descartes, que la première et la dernière; à la place des deux

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