CHAPITRE X
image viennent à s'effacer dans le temps que les autres se conservent, une image nouvelle apparaîtra, plus simple à la vérité, puisque l'oubli l'aura en quelque sorte dépouillée et appauvrie, mais formée, en récompense, de traits plus nets, mieux accusés, et que l'esprit saisit plus facilement, n'étant plus contraint de les démêler parmi les autres. Ainsi le temps idéalise peu à peu les images en les simplifiant. On dirait qu'il étend sur elles cette patine uniforme qui recouvre les vieux tableaux. Les couleurs perdent leur éclat, les finesses et les curiosités de l'art disparaissent; mais les grands traits demeurent, et leur ensemble forme en quelque sorte une œuvre originale.
Il est aisé de trouver des exemples de ces images, neuves en apparence, et qui ne diffèrent d'images anciennes que par l'absence de certains éléments qui appartenaient au groupe primitif. Tel peintre croit tirer un paysage tout entier de son imagination, qui fait œuvre de mémoire sans y prendre garde^ et dessine véritablement d'après nature. Il est portant injuste de prétendre qu'une pareille imitation soit tout à fait
servile, et en vérité le peintre représente autre chose
que ce qu'il a vu. Regardez en effet son ouvrage, vous verrez qu'il a négligé les traits les plus insignifiants et les plus communs de la nature. Supposez-le aussi réaliste qu'il vous plaira, l'oubli lui rendra pourtant le même service qu'une conception idéale rend aux esprits véritablement créateurs; il éliminera ce qui est faible, médiocre, sans valeur expressive; il ménagera le grand et le beau. Dans ce combat continuel que les idées se livrent pour la vie, les plus nettes et les plus vives remportent enfin la victoire ; et par là le temps simplifie et embellit toutes les images qu'il conserve. C'est peut-être, pour le dire en passant, une des raisons qui font que les premiers souvenirs de la jeunesse ont tant de charme. Ils subissent en effet une élaboration plus longue, qui les dépouille mieux de ce qu'ils avaient d'abord de laid et de vulgaire. « Les ans m'entraînent s'ils veulent, dit Montaigne, mais à reculons : autant que mes yeulx peuvent recognpistre cette belle saison expirée, je les y des tourne à secousse : si elle eschappe de mon sang et de mes veines, au moins n'en veux -je desraciner l'image de la mémoire. »
On peut croire que la vieillesse ne laisserait guère