CHAPITRE X
tendent et aspirant à l'empire uniuers, ne peult tousiours auoir ses ayses. Dieu soit loué qu'estes venu vous et vos gens, saufz et entiers iusques au fleuue du Tigre. »
Je sais bien, je ne sais que trop que le lait de Perrette tombe par terre et ensemble sa fortune ; que M. de Boufflers écrase le pauvre Chouart; que Pyrrhus vient se briser contre la constance romaine; que Gargantua renverse Picrochole avec tous ses rêves de grandeur. Qu'importe, si, tant qu'a duré leur rêve, Perrette, Chouart et Picrochole ont été heureux! Nul désenchantement ne peut faire qu'ils n'aient connu le bonheur, du moins pendant ce petit instant, et qu'ils n'aient entrevu la terre promise où le sort ne leur permettait pas d'entrer. La joie que nous procure une chimère, cette joie du moins n'est pas une chimère, et c'est autant de gagné sur les maux que peut nous réserver l'avenir. Puisqu'il était écrit que Chouart périrait étouffé par son seigneur, ne valait-il pas mieux que le pauvre homme occupât d'agréables pensées ce court répit que la mort lui laissait; et le plomb qui l'écrasa eût-il pesé moins lourdement sur lui si ce reste de vie eût été donné à l'inquiétude et
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au chagrin ? Puisque Tespérance du bonheur ne le fait pas fuir, puisque l'attente du malheur ne saurait le désarmer, pourquoi nous défendre d'arranger l'avenir à notre gré, et pourquoi nos craintes iraient-elles audevant d'un malheur qui viendra toujours assez tôt ?
M™* de Sévigné écrit, je le sais, que les longues espérances usent la joie; mais compte-t-elle donc pour rien les joies de l'espérance même ? Et puis, le bonheur imprévu saisit et étonne plus encore qu'il ne réjouit. C'est un soleil sans aurore. Au contraire, le bonheur longtemps attendu pénètre Tâme d'une douce chaleur, et, ne durât-il qu'un instant, il se répand en quelque sorte sur la vie tout entière, grâce à l'espérance qui l'annonce et au souvenir qui le conserve.
Assurément, toute rêverie n'est point faite pour plaire. Il en est de tristes, il en est surtout d'indifférentes et où l'esprit semble consumer inutilement ses forces. Mais cette agitation, stérile en apparence, a pourtant elle-même son utilité. Par elle, tous les objets dont l'âme retient les traces repassent de temps en temps par une espèce de circuit. Ce retour ravive leurs couleurs et prévient l'oubli. N'est-ce pas d'ailleurs au milieu de cet amas confus d'images de toute