CHAPITRE X
sorte que l'esprit fait son choix et démêle les pensées auxquelles il lui convient de s'attacher? Que d'inventions utiles, que de grandes' découvertes, que de chefs-d'œuvre d'art ou de poésie sont nés de ces rêveries, que ceux-là seuls jugent vaines et frivoles qui ne les connaissent que par ouï-dire ! Sans doute, elles n'aboutissent pas toujours, mais il suffit qu'elles aboutissent quelquefois. Des milliers de semences qui tous les ans tombent d'un arbre, combien périssent inutiles, tant qu'enfin une plus vivace ou tombée dans un meilleur terrain, germe, grandit et se charge à son tour de semences fécondes !
Au lieu de laisser l'esprit errer ainsi à l'aventure et pour ainsi dire la bride sur le cou, on peut l'appliquer expressément à concevoir une idée utile, vraie, belle ou bonne. Observons cependant que cette conception volontaire, réfléchie, doit toujours être précédée d'une image spontanée plus ou moins confuse. C'est seulement parce que cette première image paraît
intéressante que l'esprit s'y attache, la complète ou en retranche quelque chose, la rectifie enfin, de manière à l'approprier à sa fin. Avant de concevoir le plan détaillé du premier bateau à vapeur, l'inventeur entrevit sans doute l'image confuse d'un navire luttant victorieusement contre les vagues et marquant son passage d'un long panache de fumée ; et c'est parce qu'il demeura frappé de cette idée, qu'il s'appliqua à imaginer une combinaison grâce à laquelle elle cessât d'être une chimère.
Parmi les fins diverses vers lesquelles on dirige ainsi de vive force le cours capricieux de l'imagination, il faut citer tout d'abord les moyens propres à satisfaire les inclinations, les appétits avec les besoins multiples qu'ils entraînent. Il n'est guère d'instants où l'on ne soit occupé à imaginer des moyens directs ou indirects d'accroître son bien-être ou de diminuer ses peines ; les cas où l'on se propose un but plus noble sont en somme une rare exception, même chez les hommes dont l'esprit est resté le plus ouvert aux recherches désintéressées.
La mémoire toute seule suffit lorsque des voies déjà connues conduisent au but désiré. Le rôle de