CHAPITRE X
rimagination créatrice, ou si l'on aime mieux de l'invention, commence dès qu'il s'agit d'explorer une voie nouvelle, parce que de nouveaux désirs s'éveillent, ou qu'il s'agit de donner aux mêmes désirs une satisfaction plus prompte et plus entière. Pour cela, il faut parcourir un grand nombre d'images, tâter pour ainsi dire toute la nature et remuer toutes les inventions humaines, jusqu'à ce qu'une idée se présente qui paraisse appropriée à notre dessein; puis il faut mettre cette idée à l'épreuve d'une critique sévère, et comme il est rare que la première combinaison venue soit justement celle qui convient, il faut continuer la recherche, améliorer cette image, ajouter et retrancher. Il faut l'abandonner résolument quand, malgré toutes ces retouches, elle ne semble pas encore satisfaisante. Il faut recommencer alors le même tra-
vail sur une autre, puis sur une troisième, sans impatience et sans découragement. Il faut frapper à toutes les portes, soutenu par l'espérance que quelqu'une finira par s'ouvrir; il faut suivre des séries d'idées qui paraissent d'abord fort étrangères à la question. On trouve parfois sans peine là où l'on ne s'avisait même pas de chercher. L'étude de l'action des cou-
rants sur les aimants a permis d'établir entre l'Europe et l'Amérique une communication instantanée, et il n'est pas, sûr que l'observation des taches du soleil ne donnera pas un jour le moyen de prédire les tempêtes. C'est au savant plus qu'à tout autre qu'il convient de répéter les jolis vers d'Ovide :
(( Casus ubique latet, semper tibi pendeat hamus ;
« Quo minime credis gurgite piscis erit.
(( Saepe canes frustra nemorosis saltibus errant,
(( Inque plagas nullo cervus agente cadit. »
Dans un siècle où la science, faible à la fois et ambitieuse, promettait plus qu'elle ne semblait pouvoir tenir, Socrate avait peut-être le droit de distinguer des sciences utiles et des sciences frivoles propres seulement à satisfaire une vaine curiosité (i). L'homme
(i) « Il disait qu'il fallait apprendre la géométrie jusqu'à ce qu'on fût capable de mesurer exactement, au besoin, une terre que l'on veut acheter, vendre, diviser ou labourer ; et, selon lui, c'est une chose si facile à apprendre, que, pour peu qu'on s'applique à l'arpentage, on connaît bien vite et la grandeur de la terre et la manière de la mesurer. Mais qu'on poussât l'étude de la géométrie jusqu'aux problèmes les plus difficiles, c'est ce qu'il désapprouvait : il disait qu'il n'en voyait point l'utilité. Ce n'est pas qu'il les ignorât lui-même; mais il prétendait que