CHAPITRE X
On chercha longtemps à augmenter la puissance des armes de guerre en perfectionnant l'arbalète; puis la poudre fut inventée qui rendit l'arbalète inutile. Si l'art militaire dispose un jour d'instruments beaucoup plus redoutables que les machines fort imparfaites dont il use encore aujourd'hui, on peut mettre beaucoup en gage que ces engins admirables ne seront ni des canons ni des fusils perfectionnés , mais quelque autre outil fondé sur un principe tout différent et dont la découverte sera due peut-être à un botaniste ou à un peintre. On peut même prédire presque à coup sûr que l'homme qui trouvera cette façon simple , rapide et commode de se tuer mutuellement, ne sera ni un officier ni un armurier, justement parce que les officiers et les armuriers mettront tous leurs soins à améliorer les armes anciennes.
Comme il n'arrive guère que des besoins tput àfait nouveaux éclatent à l'improviste, il est rare aussi que les inventions apparaissent tout d'un coup et s'élancent tout armées de l'esprit de leurs auteurs, comme Minerve du cerveau de Jupiter. Comme on possède déjà des moyens qui conduisent au but tant bien que mal, il est naturel de s'attacher de préférence à perfectionner
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ces moyens plutôt que d'aller, comme à tâtons, en chercher d'autres. Alors même que le hasard en suggère d'absolument nouveaux, le souvenir des moyens employés naguère ne cesse de hanter l'esprit de l'inventeur. Je n'en veux pour preuve que la diflSculté avec laquelle les inventions les plus originales s'affranchissent de l'imitation des choses qu'elles sont destinées à remplacer; presque toujours, dans la combinaison nouvelle, des éléments subsistent qui n'ont plus aucune raison d'être, niais dont il semble longtemps impossible de se passer. Quand on substitua la pierre au bois dans la construction des temples, on ne laissa pas de conserver un genre d'architecture devenu fort inutile avec les nouveaux matériaux; de là, par exemple, les triglyphes et les gouttes. Lorsqu'on voulut construire des wagons, on s'attacha à leur donner la forme de voitures , bien que cette forme ne fût peut-être pas la mieux appropriée au nouveau mode de traction; l'on sait aussi que les premiers constructeurs de télégraphes électriques s'évertuèrent longtemps à leur faire reproduire les signaux des télégraphes aériens.