‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 127 sur 150 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

« Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle ;

« Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile

« Rapide, et secouant même l'arbre voisin,

« Effeuille brusquement la fleur dans le bassin ;

« Et l'infante n'a plus dans les mains qu'une épine.

« Elle se penche et voit sur l'eau cette ruine ;

« Elle ne comprend pas ; qu'est-ce donc ? elle a peur ;

« Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur

« Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.

« Que faire ? le bassin semble plein de colère ;

« Lui si clair tout à l'heure, il est noir maintenant.

« Il a des vagues ; c'est une mer bouillonnant ;

« Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde ;

« Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,

« Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés

a Sur mille petits flots par la brise irrités ;

« On croit voir dans un gouffre une flotte qui s6mbre.

« Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre

« A la petite fille étonnée et rêvant,

« Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent. »

D'où vient à ces vers leur étrange beauté ? D'où l'émotion sublime qu'excite le dernier ? De la nature des objets décrits? Nullement, une rose effeuillée n'a rien en soi •qui puisse faire naître un tel sentiment ; c'est que ce petit naufrage évoque des images grandes et terribles : la tempête déchaînée, les vaisseaux engloutis et, plus que tout cela, le néant des espérances et des ambitions humaines.

28o DE l'imagination.

La beauté dépend si bien des idées accessoires jointes à l'idée principale, que des choses véritablement désagréables peuvent ainsi paraître belles. Il s'en Êiut de beaucoup, par exemple, que les coucous chantent mélodieusement. Tout le monde pourtant se plaît à ouïr leur cri narquois et monotone. C'est qu'ils chantent en avril et célèbrent du mieux qu'ils peuvent le retour du beau temps.

Une première question se présente ici, c'est de savoir si toutes les sensations agréables peuvent exciter le sentiment du beau, ou si c'est là un privilège réservé aux seules sensations de la vue ou de l'ouïe. Presque tous les philosophes se sont rangés à cette dernière opinion. Voici d'abord Platon dans le Premier Hippias :

« Si l'homme dont je parle, ou tout autre, nous disait : Voyons, Hippias et Socrate, parmi les choses agréables vous en distinguez qui, d'après vous, sont belles; et les autres sensations relatives à la nourri-

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