‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 129 sur 150 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

con d'essence demeuré ouvert? Est-ce du calice de quelque fleur exotique? Je l'ignore. L'odeur ellemême, tout exquise qu'elle soit, je ne la nomme que bonne; ma raison se refuse à l'appeler belle : s'il existe quelque part une belle odeur, qu'on me la montre. Qu'on me montre un seul objet laid au monde qu'une bonne odeur ait eu la vertu d'embellir

« Quelle est, je vous prie, l'odeur de V Iliade ou celle des marbres de Phidias, ou celle de la Transfiguration de Raphaël? Et une main profane eût-elle à dessein répandu sur ces chefs-d'œuvre quelque infect amalgame, sans les altérer en eux-mêmes, quel dommage en souffrirait leur beauté ?

« Même différence entre l'émotion esthétique et la sensation de saveur. Mâche:(^, dans les ténèbres, une fleur inconnue et tirez, si vous pouvez, de la saveur de ses pétales quelque lumière sur sa beauté. Quand vous voulez jouir du charme de quelque belle statue antique, mette:(;'Vous sur votre langue un fragment du marbre dont elle est formée ? Quoi de plus insipide que ce marbre ? (i) »

(i) Lévêque : la Science du beau, ch. iv.

Quelle défiance de nous-mêmes ne devons-nous pas concevoir, en voyant de pareilles inadvertances , échapper aux meilleurs esprits ! M. Lévêque démontre ici fort bien qu'il y a de belles choses qui ne sentent rien, ou même qui peuvent sentir mauvais, et, d'une manière plus générale, qu'un sens est inhabile à goûter le genre de beauté propre à un autre sens ; mais il ne montre en aucune façon qu'il ne saurait y avoir d'odeurs et de saveurs produisant une émotion esthétique. Si ses arguments étaient bons, ils prouveraient tout aussi bien qu'il n'y a pas de beaux sons, car, enfin, on pourrait comme lui demander quel est le son de la Transfiguration de Raphaël, ou des marbres de Phidias? Il est évident que ce qui est un plaisir pour la vue n'en saurait être un pour l'ouïe, et il ne faut pas s'étonner davantage que ce n'en soit ♦ pas un pour l'odorat.

On ne peut rien conclure non plus de l'impropriété de langage qu'il y aurait à parler de belles odeurs ou de belles saveurs. Le langage a ses caprices, et il se pourrait que cette répugnance à joindre à une odeur ou à une saveur l'épithète de belle vînt de ce que ces sensations donnent à un moindre degré et plus rare-

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