CHAPITRE XI
ment que les autres le sentiment de la beauté. Il faut donc interroger directement la conscience.
En agissant ainsi. Ton trouvera, je pense, que les sensations de tact, de saveur et d'odeur peuvent quelquefois exciter, comme les couleurs ou les sons, mais avec moins de forcé, une émotion qui les dépasse et vient s'ajouter au plaisir tout physique qu'elles procurent. Quand Michel- Ange, devenu aveugle, se plaisait encore à promener la main sur des marbres antiques, je m'assure qu'il recherchait autre chose que la sensation agréable du contact d'une pierre bien polie. De même dans le plaisir que Ton goûte à respirer le parfum des premières violettes ou l'odeur du foin fraîchement coupé, il entre autre chose qu'une sensation agréable, et ce que l'on ressent a certainement plus d'une ressemblance avec le plaisir esthétique que donne la vue d'une belle campagne ou d'une belle fleur.
En y réfléchissant bien, cependant, je crois que toutes les odeurs ou toutes les saveurs qui donnent ces plaisirs poétiques et délicats sont associées à de beaux souvenirs de la vue et de l'ouïe, de sorte que l'on ne saurait dire si ce sont les sensations elles-
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mêmes qui semblent belles ou seulement les souvenirs. Qu'importe, du reste ? Puisque toute sensation doit sa beauté aux idées qu'elle éveille, qu'importe qu'elle les excite directement ou par l'intermédiaire des souvenirs de sensations différentes? Ne disons donc point qu'il y a de belles odeurs ou de belles saveurs, puisque cela serait ridicule et contraire au bon langage français. Contentons-nous de le penser.
Si maintenant l'on veut savoir pourquoi les odeurs ou les saveurs donnent si rarement des plaisirs esthétiques, on en trouvera sans peine la raison dans la nature même de ces sensations. Ce sont, comme on l'a vu, les moins fréquentes, les moins distinctes, les moins actives de toutes ; celles où nous mettons le moins de nous-mêmes, celles, par conséquent, qui laissent les images les moins vives et les moins durables. Leur faiblesse les empêche donc de contracter des associations fortes et persistantes, et il ne faut pas s'étonner si, lorsqu'elles reparaissent, elles ne ramènent point avec elles ce nombreux cortège qui suit les couleurs et les sons.