‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 131 sur 150 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Maintenant, est-ce assez qu'un objet rappelle un grand nombre d'idées et excite des sentiments plus ou moins vifs pour mériter le nom de beau ? ou bien doit-on tenir compte encore de la qualité de ces sentiments et de ces idées autant et plus que de leur nombre et de leur intensité ? La réponse ne saurait être douteuse ; il se rencontre en effet bien des choses qui émeuvent fortement ou qui font beaucoup penser sans que personne s'avise pour cela de les trouver belles. On n'admire point une plaine vide et monotone où deux grands peuples ont disputé de l'empire et de la gloire, et pourtant l'on se sent pénétré à son aspect d'une émotion douloureuse et profonde. Un coquillage brisé, témoin des vieux âges de la terre, un méchant tableau qui représente un grand fait historique, un lambeau du vêtement d'un grand personnage, une ligne de son écriture, tout cela peut donner un puissant essor à nos pensées et cependant rien de cela n'est beau.

Il faut donc rechercher quelles idées ont ce privi-

lége d'éveiller le sentiment de la beauté , et pour cela considérer plusieurs objets beaux d'espèces fort différentes en tâchant de démêler les qualités communes par lesquelles ils nous plaisent. Il y a bien de l'apparence, en effet, que c'est parmi les attributs communs à toutes les belles choses que se rencontrera la cause de leur beauté.

Que le lecteur arrête donc premièrement sa pensée sur les objets inanimés que tout le monde admire, les beaux métaux, les belles pierres, les ruisseaux, les montagnes, la mer, les astres; qu'il s'interroge et se demande ce qui lui agrée en toutes ces choses? N'est-ce pas la force dont elles paraissent l'expression et le symbole, la vie mystérieuse qui semble quelquefois les pénétrer? La netteté des arêtes, le poli de la surface, la vivacité des couleurs, ne sont-ce pas pour les corps bruts le signe de la force de cohésion , de la résistance énergique et victorieuse qu'ils opposent aux causes de destruction, quelque chose comme la santé chez les animaux, c'est-à-dire la pleine possession, l'épanouissement des attributs de leur espèce, la promesse d'une longue durée? La constance et la régularité des formes cristallines, leur ingénieux

Page 1