CHAPITRE XI
agencement en tant de figures diverses n'attestent-ils pas une sorte de géométrie inconsciente, je ne sais quelle intelligence obscure, mais subtile et inventive ? N'est-ce pas là la même intelligence secrète qui, s'exerçant en un sujet plus vaste, a médité la grande architecture des montagnes, et qui, disposant d'une force presque infinie pour réaliser ses conceptions sublimes, a redressé, brisé, courbé, tordu les roches épaisses étagées sur leurs flancs? L'agitation continuelle de la mer, sa face changeante, tantôt auguste et calme, tantôt menaçante et sombre, son repos et ses tempêtes, ses terribles caprices, son courroux imprévu, son apaisement soudain, les molles caresses dont elle semble flatter ses rivages, et le furieux emportement avec lequel elle se déchaîne contre eux, tout cela ne J,ui donne- t-il pas les apparences de la vie, d'une vie singuUère, pleine de colères sourdes, de brusques impatiences, de douceurs perfides? Qu'est-ce autre chose que ses tempêtes, sinon une protestation contre le joug que l'homme voudrait lui imposer, et ne ressent-elle pas une joie orgueilleuse . de se jouer de lui, et d'attester sa force et sa liberté, eh submergeant ses frêles navires?
Illusion, je le sais, illusion de poète; mais si vous la dissipez , la montagne ne sera plus qu'un bloc de pierre un peu plus gros qu'un autre, et l'Océan un lieu où il y a beaucoup d'eau. Laissons-donc subsister quelque chose du vieux sentiment mythologique qui peupla le monde de faunes et de nymphes , et tenons pour assuré que Dieu est trop grand pour être jaloux. Que les poètes continuent à s'entretenir avec la nature; qu'ils parlent au soleil, à la lune, aux fleuves, aux montagnes; pardonnons-leur même une sorte de panthéisme vague et qu'ils commentent 'tant qu'ils voudront les beaux vers de Virgile :
« Principio cœlum et terras camposque liquentes « Lucentemque globum lunas Titaniaque astra « Spiritus intus alit, totamque infusa per artus « Mens agitât molem et magno se corpore miscet. »
Le mal serait que, tout en chantant, ils s'imaginassent être de très-grands philosophes, et surtout qu'ils prétendissent amener le commun des hommes à penser en prose ce que l'on ne doit dire qu'en vers. Mais un tel danger n'est guère à craindre, parce que les poètes sont fort éloignés d'une pareille prétention.
Les conditions de la beauté deviennent plus nom-