CHAPITRE XI
breuses à mesure que Ton considère des êtres d'un ordre plus élevé. Ces forces secrètes, cette vague apparence de vie qui nous charmaient lorsque nous les rencontrions dans la mer ou les montagnes , ne
suffisent plus dès qu'il s'agit d'êtres véritablement ani-
mes, comme les plantes. Ce n'est pas assez qu'elles paraissent vivantes, il faut encore que leur vie semble heureuse et facile; qu'elle se manifeste par un feuillage abondant ou largement épanoui , d'une couleur vive et franche; il faut que leur tronc élevé ou leurs nombreux rameaux ou leurs fleurs brillantes attestent la santé et la vigueur. Si les feuilles sont rares ou jaunies, la tige frêle, les fleurs ternes et pâles, la beauté disparaît aussitôt. Ce n'est pas cependant qu'une fleur étiolée, malade, ne puisse encore nous toucher; elle penche avec tant de grâce sa tête fatiguée, tout son aspect exprime si bien la tristesse et la souffrance, que l'on se sent tout ému et que l'on voudrait la consoler et la guérir, A qui n'est-il pas arrivé d'écarter les pierres et les ronces qui étouflfent un petit arbre, de l'entourer d'un peu de bonne terre; de lui faire, avec quelques menues branches , un solide rempart contre les insectes et les souris .î^ On goûte alors le plaisir dé-
licat d'une bonne action, dont aucun espoir de gratitude, si vague qu'il soit, ne vient ternir la pureté. Mais ce plaisir est d'une autre nature que ceux que donne la beauté toute seule; il est plus exquis et d'un ordre plus élevé ; c'est un sentiment moral plus qu'un sentiment esthétique.
N'allons point croire cependant que ces deux sentiments soient complètement indépendants, bien moins encore tout à fait opposés, comme on l'a quelquefois prétendu. Loin de là, ils s'unissent souvent et se fortifient singulièrement l'un par l'autre. Par exemple , on n'est jamais si frappé de la beauté d'un arbre que lorsque, avec tout l'éclat et toute la plénitude de la vie végétative, on croit y voir une ombre d'intelligence et de volonté , quelque chose qui permet à la sympathie de s'exercer. Ainsi, en contemplant la tige élancée d'un grand pin , on admire avec une sorte de respect le ferme courage , l'inflexible- opiniâtreté qui l'a fait monter haut et droit en dépit des tempêtes qt dépasser les arbres de la plaine croissant sans obstacle dans une terre molle et fertile.
Les poètes qu'une révélation secrète semble avertir de ce qui est le plus propre à plaire et à toucher, les