‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 136 sur 150 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Reprenez votre fétiche, inutile lignum, et laissez le pauvre petit jouer avec des pierres ou du sable dont il fait tout ce qu'il veut, des maisons, des villes, des montagnes, sans que personne s'indigne et le gronde.

Je ne puis m'empêcher de croire que si nous étions réduits à demeurer spectateurs immobiles de la nature , elle déploierait devant nous toutes ses magnificences sans exciter en notre âme d'autre sentiment qu'un étonnement stupide et une admiration passagère, suivis d'un long et douloureux ennui. Nous éprouverions la même impatience que l'enfant devant son jouet défendu. Il faut que notre activité trouve à s'exercer; il faut que nous puissions ajouter, retrancher, plier la nature à nos goûts et à nos sentiments, la gâter même selon nos caprices, enfin rivaliser avec elle et nous réjouir d'avoir mieux fait.

Car enfin nous pouvons mieux faire, et, à mon sens, ce n'est pas une des moindres marques de la sagesse et de la bonté du Créateur que ce soin qu'il a pris de ne point décourager nos efforts par le spectacle accablant d'une perfection inimitable et la conviction désolante que nous ne pouvons toucher à rien sans l'enkidir. Il a laissé à dessein dans son œuvre des

incorrections et des lacunes pour ne pas nous ôter le mérite et le plaisir de les corriger. Les anciens l'avaient bien compris : «C'est Jupiter, dit Virgile, qui a donné aux serpents leur venin, qui a rendu les loups voleurs et la mer orageuse, qui a voulu que les champs se hérissassent de paresseux chardons et que la rouille consumât les épis, afin d'exciter l'homme par l'aiguillon du besoin et pour que son domaine ne languît pas dans une honteuse oisiveté. »

L'émulation nous est donc permise et il n'y a rien de si beau que nous ne puissions imaginer mieux encore. Nous pouvons rêver un ciel plus transparent et plus profond, des eaux plus claires, de plus doux murmures du vent dans les arbres, de plus beaux chants d'oiseaux, des abeilles mieux bourdonnantes, de plus brillantes étoiles et des hommes plus sages et meilleurs que nous. Chaque poète, que dis-je, chaque homme, chaque peuple a ses Champs-Elysées, ses îles bienheureuses, son âge d'or, patrie de ses espérances ou de ses chimères, qu'il embellit de toutes les vertus et de toutes les grâces dont le présent est dépourvu. Le monde réel ne satisfait pas l'âme la plus vile et la moins éprise d'idéal, et la vulgarité de

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