CHAPITRE XI
la vie ne saurait jamais tout à fait rabattre cet élan qui nous porte vers la grandeur et la beauté.
Voyez l'usurier d'Horace qui tout à coup se surprend en flagrant délit de poésie et encadre dans un beau paysage son rêve de paix et d'innocence :
« Beatus ille qui procul hegotiis « Ut prisca gens mortalium, «Paterna rura bobus exercet suis, « Solutus omni fœnore ! »
Hélas ! ce songe ne dure guère et l'usurier a bien vite raison du poète. Mais, par bonheur, le réveil n'est pas toujours aussi prompt. Dans certaines âmes choisies, l'amour du beau, au lieu d'apparaître à de rares intervalles et de briller seulement par éclairs, se répand comme une lumière pure et égale sur toute la vie. Il inspire un désir infini de contempler la beauté, et comme rien de ce qui existe ne le contente tout à fait, il pousse l'artiste et le poëte à imaginer cette perfection qu'il cherche en vain autour de lui, et une fois qu'il pense l'avoir trouvée, à la réaliser dans un tableau, dans une statue, dans un poëme, dans quelque chose enfin qui donne un corps à sa vision et lui permette de la contempler plus à loisir, de la retrou-
ver quand il le voudra, d'en enchanter les autres hommes.
L'on voit donc quelle erreur c'est d'assigner à l'art, pour fin suprême, l'imitation de la nature. Sa fin est, au contraire, de suppléer à l'insuffisance de la nature et d'évoquer du néant les êtres charmants qu'elle semble avoir oublié de créer. Sans doute l'artiste est contraint d'employer les formes, les couleurs, les sons que lui offire la nature, et en cela il est vrai qu'il l'imite, mais cette imitation est un moyen, non une fin, autrement l'art serait condamné à une infériorité vraiment trop humiliante. Ce n'est pas qu'une imitation parfaite ne cause un certain plaisir :
« U n'est point de serpent ni de monstre odieux
a Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux (i). »
Boileau a raison, et je veux bien convenir que ce plaisir entre pour beaucoup dans le sentiment fort complexe qu'inspire une œuvre d'art ; mais qui voudra y regarder de près verra que l'on admire bien
(Aristote : Poétique, chap. iv, | i.)