‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 38 sur 150 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ne rapportent rien qui ne soit assez ordinaire et connu de tout le monde, et Ton est grandement surpris de n'éprouver rien de pareil; c'est bien pis quand on lit dans M. Lelut ou dans M. Moreau de Tours, que rien n'est si propre aux grands hommes que la fréquence des hallucinations. On se regarde alors volontiers comme un être déshérité de la nature, une espèce de monstre doué d'une organisation cérébrale fort défectueuse; on veut sortir au plus tôt 4'un état d'infériorité si humiliant qu'on ose à peine se l'avouer à soi-même; on s'évertue à se croire halluciné pour regagner ainsi sa propre estime; comme la bonne volonté vient à bout de bien des choses, on finit par y réussir, l'amour-propre aidant ; et de ce moment-là, on pense n'avoir plus rien à envier à Socrate.

Il faut cependant en prendre son parti : la plupart des gens mourront sans connaître les hallucinations autrement que par ouï-dire. Mais si rares qu'elles soient, il s'en produit bien assez, chez les grands hommes d'abord, mais surtout chez les fous, pour qu'il soit possible de les étudier et d'en déterminer le véritable caractère, I II faudrait rapporter ici un grand nombre d'exem-

pies pour ne point édifier la théorie sur un fondement insuffisant, mais ils sont si connus que j'aime mieux '

renvoyer le lecteur aux ouvrages spéciaux, les grands traités de Baîllarger et de Brierre^de Boismont, le traité des maladies mentales d'Esquirol et ceux plusrécents de Morel et de Falret (i).

Je me contente de citer quelques cas remarquables et, à ce qu'il me semble, tout à fait significatifs.. «En 1831, dit M. A. Gautier, en me rendant de Lyon à Saint- Amour, nous étions quatre dans la voiture : un ecclésiastique et moi dans le coupé, un officier et une autre personne dans l'intérieur. Cet officier avait récemment encouru des peines graves, il avait été mis en prison, expulsé de son régiment; il était envoyé à Strasbourg. Il entre fort tranquille-

(i) On peut encore consulter les ouvrages suivants :

Calmeil : De la Folie. Paris, 1845.

Michea : Des Hallucinations, de leurs causes et des maladies qu'elles caractérisent. Paris, 1846.

Lelut : l'Amulette de Pascal, 1846. — ^Du Démon de Socraie,

Maury : le Sommeil et les Rêves. — La Magie et V Astrologie dans V antiquité et au moyen âge.

Ritti : Théorie physiologique de V hallucination. Paris, 1874.

Page 1