‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 56 sur 150 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

et se fait le plus petit qu'il peut, comme pour donner moins de prise aux choses extérieures (i).

Quintilien recommande aux écrivains de fuir les distractions delà campagne: rien, selon lui, n'étant . plus propre à dissiper l'esprit que le bruit du vent dans les branches et les chansons des oiseaux ; toutes choses charmantes, mais qui ne laissent point le loisir de penser. Il veut que l'on travaille la nuit, dans une chambre bien close, avec une seule lumière, ou mieux encore, dans une cave^ comme faisait Démosthène (2).

A ce prix, peut-être serait-il plus sage de ne pas composer. , Heureusement, le judicieux écrivain en fait lui-même la remarque, heureusement tout n'est pas perdu pour un oiseau indiscret qui aura chanté mal à propos (3). Il faut savoir travailler en dépit des fâcheux ; il faut que la volonté triomphe des distractions inévitables et retienne de vive force la pensée

(i) On sait l'héroïque résolution de Démocrite, qui se creva les yeux, afin que rien ne vînt le distraire dans ses méditations. (Aulu-GeUe, X, 17.)

(2) Quintilien: Instit. orat., livre X, ch. m.

(3) « Non statim, si quid obstrepet, abjiciendi codices erunt et deplorandus dies. » (Instit. orat. y livre X, ch. m.)

qui l'intéresse et qui veut s'enfuir. Il faut qu'eu voyage, dans la foule, au milieu de la libre gaité d'un repas d'amis, l'esprit sache, au besoin, se faire son secret et son silence en soi-même, et cela n'est point au-dessus de sa puissance. Ce n'est pas en effet la sensation toute seule qui nous divertit de nos pensers, mais bien plutôt l'attention que nous lui prêtons. La sensation est une solliciteuse qui demande audience, mais, presque toujours, il dépend de nous de la lui accorder. Laissons-la se morfondre à la porte, si nous avons mieux à faire qu'à l'écouter, ou bien qu'elle revienne quand nous serons de loisir. A condition d'exercer cet empire sur nous-mêmes, une grande affluence de sensations, au lieu d'être un obstacle à la pensée, la rend souvent plus facile. L'esprit en devient plus agile et plus dispos. Il ressent une sorte de légère ivresse qui accroît ses forces. C'est ce que l'on observe, par exemple, en voyage; il semble que le mouvement incessant et irrégulier de la voiture, les cahots, les conversations des autres voyageurs, la nouveauté des pays que l'on traverse doivent provoquer de continuelles distractions. Chacun sait qu'il n'en est rien et qu'on ne rêve jamais mieux qu'en voyage.

Page 1