CHAPITRE PREMIER
' tour de lui cette terre qui est son domaine. C'est à peine si , depuis tant de siècles , sa surface a gardé quelque empreinte du séjour de l'homme; un peu plus tôt, un peu plus tard, les monuments qu'il élève pour laisser au moins une trace de son passage s'effacent et tombent en poussière , et c'est un des arguments que les moralistes de tous les temps se sont plu à développer pour rabaisser notre orgueil. Ainsi l'univers est dans une indépendance à peu près complète à l'égard de l'homme ; et celui-ci pourrait disparaître, sans que le cours des choses en fût sensiblement altéré.
Cette indépendance est-elle réciproque? et l'homme renferme-t-il en lui-même, comme le monde, la formule de son développement ? Est-il un tout en face d'un autre tout; ou bien n'est-il qu'une partie? La réponse ïi'est pas douteuse. Sans doute, l'âme a, comme toute chose, sa nature et ses lois ; l'on ne saurait la concevoir comme une substance absolu-
ment dépouillée d'attributs, sans forme, sans qualité, sans détermination, une pure puissance de réfléchir le monde; sans doute, parmi les phénomènes qui s'y succèdent, il en est qu'il faut attribuer en grande partie à la vertu qui est en elle, et qui se développe suivant les lois de son être; mais il est certain aussi que presque tous sont déterminés par des causes étrangères, et qu'ainsi les lois de leur succession doivent être cherchées au dehors. La nature entière agit sur elle et l'entraîne dans sa marche. Qu'on se représente l'univers sans l'homme (je parle de l'univers physique), c'est à peine si l'on y découvre une lacune. Qu'on se figure l'âme de l'homme sans l'univers, on s'arrête effrayé devant un vide immense .et obscur.
Si la privation d'un seul sens , tel que la vue ou l'ouïe, est déjà un si grand empêchement pour l'esprit, tâchons d'imaginer l'état d'une âme semblable à la nôtre, absolument isolée du monde, tout entière close en elle-même, et vivant de son propre fonds, si toutefois c'est là vivre. Faisons une expérience, fort grossière à la vérité, mais qui ne laisse pas de donner à réfléchir. Ouvrons un livre, et biffons d'un trait