‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 67 sur 150 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

grâce à ces substitutions successives qui la renouvellent et la rajeunissent, persister longtemps et tenir sous sa dépendance un gfand nombre d'images qu'elle anime de son mouvement, qu'elle entraine pour ainsi dire dans son tourbillon.

On sait ce que les littérateurs appellent le cycle troyen ou le cycle carlovingien ; c'est un ensemble de poèmes, d'ailleurs fort divers, mais qui tous, plus ou moins, parlent de Charlemagne ou du siège de Troie ; il semble qu'il y ait dans l'imagination des cycles semblables.

Un ami est mort me laissant bien des souvenirs et bien des regrets. Pendant quelques mois, son image revient sans cesse se mêler à toutes mes pensées. Je songe à un voyage que je ferai demain; quel plaisir c'aurait été de l'emmener avec moi ! Je regarde une belle campagne ; que ne peut-il l'admirer avec moi ! Je lis un bon livre ; s'il vivait, quel plaisir il aurait à le lire ! Je ris à la comédie ; comme il rirait s'il était là ! Un grand malheur me frappe; que n'est- il là pour me consoler! Cette image devient comme un centre autour duquel se groupent toutes les autres, jusqu'à ce que, la faiblesse humaine aidant, « la tristesse s'en-

vole sur les ailes du temps», et que les idées se pressent autour d'un autre centre. Écoutons Montaigne, après qu'il eut perdu Etienne de la Boétie : « Depuis le jour que je le perdis, je ne foys que traisner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous estions à moitié de tout ; il me semble que je lui desrobe sa part : j'étbis déjà si faict et accoustumé à estre deuxième partout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy. »

Il est très-intéressant d'observer chez les enfants cette sorte de cristallisation de toutes les idées autour d'une idée dominante. On promet à un enfant quelque chose qu'il désire vivement, par exemple un fusil; dès lors toutes ses idées viennent se ranger autour de cette espérance. Il est question d'une promenade dans la forêt : quel plaisir s'il avait son fusil ! Un oiseau passe : ah ! s'il avait son fusil ! On lui conte une histoire de voleurs : que n'était-il là avec son fusil ! Il lit un voyage au Brésil : l'auteur ne rencontre pas un animal quelconque, perroquet ou jaguar, que le petit lecteur ne. songe à la joie qu'il aurait de l'abattre avec son fusil.

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