CHAPITRE VII
Qui voudra s'observer avec soin reconnaîtra sans peine qu'il est presque toujours dominé de cette façon par quelque idée maitresse. Le nombre des idées qui se succèdent ainsi dans tout le cours de la vie est bien moins grand qu'on ne le supposerait tout d'abord. ^ Parfois, une pensée unique est comme l'âme d'une vie tout entière: conçue dès l'enfance, elle grandit pendant la jeunesse; l'âge mûr consacre ses forces à la réaliser ; et la vieillesse se repose dans la joie de Tavoiji achevée, bu s'éieint avec le regret de n'avoir pu l'accomplir. Quand une fois on a démêlé ce petit nombre d'idées qui dominent la vie d'un homme, toute la suite de sa conduite, son esprit et son caractère deviennent faciles à comprendre. C'est l'ensemble des idées de cette sorte communes à un peuple ou à un temps qui constituent comme la physionomie particulière de ce pays ou de ce temps ; et l'historien ou le critique n'ont rien fait, tant qu'ils ne les ont pas trouvées.
Toutes les images qui surviennent ne sauraient
pourtant trouver ainsi leur place et s'y tenir paisible-
ment. Il en est qui sont en contradiction trop formelle pour que la lutte puisse finir par une transaction. Les images qui surviennent ne sont quelquefois ni assez fortes pour chasser les pensées contraires, ni non plus assez faibles pour que la conscience les ignore. Le conflit peut alors se prolonger, et chacun sait par sa propre expérience combien il est pénible et fatigant. C'est proprement l'état de distraction ; l'esprit est tiré en tous sens, sans pouvoir se reposer nulle part. On observe cela, par exemple, lorsqu'après une lecture intéressante, on se livre à quelque travail difiicile. L'âme reste longtemps partagée entre les souvenirs de la lecture qui arrivent en foule, quelque effort que l'on fasse pour les écarter, et les idées toutes différentes auxquelles on veut être attentif; et cette sorte d'anxiété ne cesse pas avant que l'une des deux séries d'idées ait pris définitivement le dessus.
Une crainte instinctive nous éloigne de tout ce qui peut amener un état si fâcheux. Quand on cherche à retrouver quelque pensée intéressante, une conversation qui roule sur un sujet tout à fait différent est particulièrement désagréable. Si c'est une mélodie qui