CHAPITRE VII
regards. Trois forts, plusieurs redoutes, les batteries échelonnées, ne pouvaient pas tirer un coup de canon sans que la vue et l'ouïe fussent également impressionnées. Les combats de Villejuif, de Choisy, de Rond- Pompadour, de Creteil, se livraient en partie sous leurs yeux, et c'était dans toutes ces directions un vaet-vient continuel de troupes, d'artillerie, de convois, d'ambulances et de munitions ; le pays était rempli de soldats. Certains des pensionnaires de la maison suivaient avec intérêt les scènes successives de ce drame émouvant, mais leur nombre était restreint à un degré qui renouvelait chaque jour ma surprise. A part ces exceptions, les malades restaient indifférents, complètement étrangers à ce qui arrivait auprès d'eux ; trop émoussés datis leur sensibilité, ou trop absorbés dans la contemplation intérieure de leur délire, ils ne «prenaient aucune part aux événements extérieurs. D'autres, et ce sont ceux dont l'observation a été pour moi l'objet de l'étonnement le
# plus grand, étaient bien en état de comprendre les
événements, mais jamais ils n'en ont reconnu la nature véritable, jamais ils n'ont cru à la réalité de la guerre. Ils voyaient, ils entendaient tout ; mais inter-
i6o DE l'imagination.
prêtant tout dans le sens de leurs conceptions délirantes, ils niaient qu'il y eût là rien de sérieux et soutenaient que l'on faisait tout cela pour les tromper. Quant à l'explication, elle variait avec le délire de chacun. X... nous répétait tous les jours que cette prétendue guerre n'était qu'une comédie dont toutes les scènes avaient été réglées d'avance entre la Prusse et le gouvernement français. La preuve, c'est que toutes
les armes, fusils et canons, n'avaient jamais été chargées qu'à poudre. Tout ce que l'on disait du nombre des morts, des blessés, n'était qu'une pure invention. Si par hasard une balle avait été lancée, c'est que quelque malfaiteur l'avait frauduleusement glissée dans son fusil. Mais à coup sûr il n'y a pas eu un seul canon chargé à boulet : du bruit et rien de plus. Bien des gens, sans doute, étaient pris à cette comédie, mais lui, X..., n'était pas de ceux-là; inutile de vouloir le tromper à cet égard, il savait à quoi s'en t;enir (i). »
(i) Annales médico-psychologiques. Janvier 1872, page 83.
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