CHAPITRE VHI
(( La connexion entre les idées de solidité et de figure nous fournit un autre exemple aussi saisissant de cette grande loi de notre nature. Nous n'avons jamais les sensations desquelles l'idée de solidité découle qu'en conjonction avec les sensations desquelles l'idée de figure découle. Si nous saisissons quelque chose de solide, nous le trouvons toujours rond ou carré ou de quelque autre figure. Les idées correspondent à leurs sensations ; si l'idée de solidité prend naissance, celle de figure nait à côté d'elle. L'idée de figure qui se forme est naturellement plus vague que celle d'étendue, parce que les figures étant innombrables, l'idée générale est excessivement complexe et, par suite, excessivement vague; mais, telle qu'elle est, l'idée de figure est toujours présente quand celle de solidité l'est, et aucun effort ne peut nous faire penser l'une sans l'autre (i). »
La répétition simultanée de deux idées finit donc par rendre la séparation de ces deux idées impossible.
Or, qu'est-ce au fond que le sentiment de la nécessité, sinon cette impossibilité absolue de concevoir
(i)Stuart Mill : Examen de la philosophie de Hamiltotty ch. xiv.
deux idées Tune sans l'autre ? Regardez-y bien ; qu'estce que la prétendue idée rationnelle de l'espace ? Rien plus que l'impossibilité de periser à un corps sSans penser en même temps à un lieu qui le contienne^ et si vous concevez cet espace comme infini, cela ne vient-il pas de ce que vous n'en pouvez penser la limite sans concevoir aussitôt un autre espace au delà ? Le principe de causalité, qu'est-ce autre chose que l'impossibilité de penser un phénomène sans un autre qui le précède toujours et sans condition. Soumettez à la même analyse les autres principes rationnels, l'idée de temps, les vérités mathématiques, les vérités morales, vous verrez que ce qui les constitue véritablement c'est une répugnance invincible de l'esprit à concevoir séparément les éléments dont ils se composent.
Or, puisqu'une association constante et invariable suffit à expliquer une semblable répugnance, pourquoi vouloir, contre le bon sens et la logique, attribuer ces idées nécessaires à une faculté distincte de l'expérience } Pourquoi méconnaître le sage précepte des scholastiques et multiplier les êtres sans nécessité? Serait-ce parce que ces idées s'imposent à l'esprit