CHAPITRE VIII
meurent ignorants, l'espèce humaine ne saura rien. Or, ou bien le premier homme, quel qu'il fût, avait déjà à quelque degré cette tendance qui, fortifiée, accrue, est devenue chez nous une idée rationnelle, et alors comment Favait-il acquise ? C'est ce que l'hérédité n'explique certainement point. Ou s'il ne l'avait pas, comment l'a-t-il transmise à ses fils?
Mais ne voit-on pas que si ce raisonnement vaut contre la théorie qui prétend expliquer les vérités rationnelles par la transmission héréditaire de certaines tendances, il vaut également contre celle qui les attri* bue aux habitudes individuelles de chacun? Ces habitudes ne sont-elles pas en eflfet un héritage que chaque •jour laisse au suivant et par quoi l'on se succède en quelque sorte à soi-même? J'accorde, si l'on veut, qu'à force de voir des phénomènes précédés de leur cause (et c'est, pour le dire en passant, ce que l'expérience n'a jamais pu me montrer. Hume l'a bien fait voir), j'aie fini par associer si étroitement ces deux idées que je ne puisse plus les séparer ; je suppose qu'il ait fallu mille expériences pour rendre cette association indissoluble. Mais aussi l'on m'accordera qi\e, dès la première expérience, ùi^e association, aussi faible que
i88 D£ l'imagination.
Ton voudra, commençait à se former, et qu'elle entraînait dès lors une tendance à croire que les choses se passeraient désormais comme elles s'étaient passées la première fois ; cette tendance n'est certes pas le résultat de l'habitude et rien dans l'expérience toute seule ne l'explique ni ne la justifie. Voilà donc que, du premier coup, l'esprit se sert de l'expérience comme d'un point d'appui pour prendre son élan et la dépasser, voilà qu'il se mêle aux choses, les interprète et les transforme. Voilà, en un mot, qu'il raisonne, et atteste ainsi qu'il est déjà en possession de deux prémisses; l'expérience ne lui en fournissant qu'une, il faut bien qu'il trouve l'autre dans son propre fonds; à moins d'admettre que l'on puisse tirer une conclu-, sion quelconque d'une mineure toute seule, il faut bien qu'une majeure vienne s'y joindre; or cette majeure, d'où vient-elle, si ce n'est de l'esprit même, et pour lui donner son nom ordinaire, de la raison ? Bien loin donc que les tendances résultant de l'association puissent expliquer la raison, c'est la raison au contraire qui les explique et les justifie ; elle en est la cause et non pas l'effet.
L'association ne rend donc pas mieux compte de