‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 86 sur 150 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ridée de cause que de celle de temps ou d'espace; mais, en supposant même qu'elle expliquât la formation de ces idées, justifieraït-elle le caractère nécessaire, absolu, universel que nous leur attribuons? Nullement. Le grand nombre des expériences n'autorise pas une conclusion universelle, ni leur constance une conclusion nécessaire. Bien plus, il suflSrait que nous fussions une fois convaincus que les idées rationnelles dérivent de l'association, pour qu'aussitôt elles per-r dissent leur caractère essentiel; nous concevrions en effet sans peine que d'autres expériences fussent capables de produire des associations et partant des idées toutes différentes, et voilà que l'on supprimerait le sentiment même de la nécessité dont on prétend indiquer l'origine; car telle est la nature de ce sentiment, que qui l'explique, du même coup le détiruit. Enfin, pour un principe rationnel au moins, le principe de causalité, on peut faire voir qu'il s'explique si peu par l'expérience que l'expérience justifierait tout aussi bien, et peut-être mieux, la formation d'un principe tout contraire. Le nombre des phénomènes qui surviennent sans cause apparente est en effet beaucoup plus grand que le nombre de ceux que Vqn peut fat-

tacher à leurs antécédents. Nous ne sommes donc en aucune façon dans les conditions propres à une association indissoluble, et il nous faut au contraire une foi robuste dans le principe des causes, pour repousser la croyance au hasard, que l'expérience est toujours prêté à nous imposer si nous n'y prenons garde. Donc, puisque Ton rencontre un principe rationnel là où une association indissoluble n'a pu se former, un principe rationnel est autre chose qu'une association indisso-» lubie.

Nous allons rechercher maintenant lès conditions objectives de l'association des idées, c'est-à-dire, ainsi qu'il a été expliqué plus haut, les circonstances extérieures qui favorisent la présence simultanée des idées dans l'esprit. Ces circonstances sont aussi nombreuses qu'il y a de rapports possibles entre les objets. Les principales sont la contiguïté dans l'espace, la contiguïté dans le temps et la ressemblance.

- i» Contiguïté dans. r espace.. Il est ^l^r que lorsque

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deux choses sont voisines, elles peuvent facilement exciter en nous des sensations simultanées ou qui se succèdent à un très-court intervalle. Ainsi, il est aisé de porter rapidement les yeux ou la main de l'une à l'autre. La contiguïté dont il s'agit ici est donc la contiguïté apparente et non la contiguïté réelle. A notre égard, deux étoiles sont voisines lorsqu'elles se trouvent à peu près sur le même rayon visuel, et cela, bien que des millions de lieues les séparent ; deux maisons au contraire sont très-éloignées quand elles se trouvent à deux points opposés de l'horizon.

Comme il n'y a point d'objets plus côntigus que les différentes parties d'un même objet, il n'y a guère non plus d'association phis forte que celle que l'on observe entre les idées de ces parties, et si la chose n'a que peu d'étendue apparente, l'idée en parait absolument simple ; ainsi Tidée d'une étoile ou d'un ciron.

Après tout, puisque nous savons que les choses sont voisines, seulement parce qu'elles provoquent des sensations à peu près simultanées, on peut se demander s'il ne conviendrait pas de ramener le rapport de contiguïté dans l'espace à un ou plusieurs, rapports

de contiguïté dans le temps. Kânt a essayé cette siniplification, et, de nos jours, M. Spencer a repris la même doctrine (i).

Suivant ce profond penseur, l'idée du temps précède logiquement l'idée de l'espace et nous la donne. Ce que nous connaissons tout d'abord, c'est la succession de nos états de conscience et rien autre chose; mais suivant qu'une suite d'états A, B, C, D, peut être parcourue seulement dans un sens, ou qu'elle peut être renversée et reproduite dans un ordre quelconque, nous concevons des idées bien différentes* Lorsque nous ne pouvons intervertir l'ordre des termes de la série, nous disons que les phénomènes se succèdent dans le temps ; lorsqu'il dépend de nous de modifier cet ordre, nous disons que les phénomènes coexistent dans l'espace.

J'écoute un morceau de musique; les notes se suivent dans un ordre indépendant de ma volonté ; je ne puis à mon gré changer cet ordre, et remonter de la dernière note à la première; il y a là un rapport

(i) Leibnitz avait déjà dit : L'espace est un ordre de coexistences, comme le temps est un ordre de successions. (Édit. Dutens, II, i, 121.)

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