CHAPITRE IX
la renaissance d'une image, mais c'est aussi quelque chose de plus. Chacun sait combien d'images reparaissent sans être reconnues, et qu'il est aisé de prendre une simple réminiscence pour une idée originale. Tel peintre croit inventer les figures de ses tableaux, qui ne fait que des portraits ; tel musicien se croit du génie, qui n'a que de la mémoire ; et où est le poète si original qu'il ne fasse tous les jours quelque pastiche involontaire } Leibnitz rapporte un curieux exemple de réminiscence. « Jules Scaliger, dit-il, ayant célébré en vers les hommes illustres de Vérone, un certain soi-disant Brignolus, Bavarois d'origine, mais depuis établi à Vérone, lui parut en songe et se plaignit d'avoir été oublié. Jules Scaliger ne se souvenant pas d'en avoir ouï parler auparavant, ne laissa point de faire des vers élégiaques à son honneur sur ce songe. Enfin le fils de Joseph Scaliger, passant en Italie, apprit plus particulièrement qu'il y avait eu autrefois à Vérone un célèbre grammairien ou critique savant de ce nom, qui avait contribué au réta-
* blissement des belles-lettres en Italie Il y a bien
de l'apparence que Jules Scaliger avait su quelque chose de Brugnol, dont il ne se souvenait plus, et
que le songe fut en partie le renouvellement d*une ancienne idée (i) » .
Puisque la renaissance des images n'est que le rappel par une idée ou une sensation actuelle des idées qui lui sont unies, on voit bien qu'il ne saurait être question de la manière dont les images se conservent dans l'âme tout le temps qui sépare leurs apparitions successives. En fait, elles ne se conservent pas du tout. Ce qui se conserve, c'est l'esprit identique à lui-même, l'esprit qui dure avec la forme qu'il a reçue des expériences quotidiennes, les aptitudes diverses que ses actes lui ont laissées, les mystérieuses puissances dont son être s'accroît tous les jours. Quant aux images elles-mêmes, le temps les emporte comme tous les autres phénomènes ; ce qui est passé l'est pour jamais, et ce qui n'est plus rien ne saurait revenir. Ce dont on parle comme d'une image ancienne qui s'est conservée et qui reparaît est, à dire le vrai, une image nouvelle. En parler comme d'une ancienne qui revient, c'est user d'une figure de rhétorique et faire revivre ce qui .est mort. On dit à peu
(i) Leibnitz: Nouveaux Essais, livre I, ch. III, p. 74.