CHAPITRE IX
ordinaire, on ne voit point de raison pour qu'une image une fois entrée dans l'esprit doive jamais en sortir. Tout le monde parle de la mémoire avec une admiration mêlée de surprise, mais je ne sais comment il se fait que personne n'ait encore songé à se récrier devant l'oubli. On dirait que cette défaillance de l'esprit est ce qu'il y a au monde de plus aisé à concevoir.
Cela vient sans doute de ce que l'oubli parait la règle, le souvenir l'exception. Il semble évident que la plupart des images défilent une fois devant la conscience, puis s'éloignent sans retour, et que celles qui reviennent doivent ce rare privilège soit à un plus grand éclat lors de leur première apparition, soit à l'attention particulière qu'on leur a prêtée, désireux que l'on était de pouvoir les rappeler au besoin.
Mais d'abord, puisqu'on ne reconnaît qu'un trèspetit nombre des images qui renaissent, il est bien malaisé de décider pour les autres si elles sont anciennes ou nouvelles, et, par suite, quelle part il faut faire à la mémoire et à l'oubli.
D'ailleurs, beaucoup de faits semblent montrer que l'oubli n'est jamais complet. Il suflRt d'une conjonc-
ture favorable pour rappeler l'image que l'on croyait à jamais perdue. Le trésor de la mémoire est fidèle et ne laisse plus échapper ce qu'une fois on lui a confié.
On sait la fraîcheur et la vivacité des lointains souvenirs d'enfance qui, dans ce grand silence et ce recueillement où s'achève la vie, viennent charmer encore et endormir les vieillards. Les longues années de la jeunesse et de l'âge mûr ont passé en les respectant. Revoyons-nous après plusieurs années d'absence une ville que nous avons longtemps habitée, à mesure que nous traversons les rues et les places, le passé sort de l'oubli ; nous reconnaissons les visages amis, l'accent depuis longtemps oublié des voix qui nous sont chères; nos pas semblent nous porter d'eux-mêmes vers les lieux dont nous espérions à peine retrouver le chemin. On dirait qu'un enchanteur a touché de sa baguette un monde endormi. Ainsi dans le palais de la Belle au bois dormant, quand le terme fatal fut arrivé, chacun se réveilla, la princesse, les suivantes, les suisses à la mine vermeille ; le feu lui-même qui s'était endormi se remit à brûler. Ce réveil soudain est presque toujours agréable ; il
devient cependant pénible quand le présent fait avec le passé un trop violent contraste. On connaît la plainte immortelle d'Olympio :
« Pâle, il marchait, au bruit de son pas grave et sombre, « Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l'ombre
« Des jours qui ne sont plus
« .0 douleur ! j'ai voulu, moi, dont l'âme est troublée, « Savoir si l'urne encore conservait la liqueur, « Et voir ce qu'avait fait cette heureuse vallée « De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur !
a Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! « Nature au front serein comme vous oubliez !. « Et comme vous brisez dans vos métamorphoses « Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés ! »
Pour se réveiller ainsi, nos vieux souvenirs n'ont pas toujours besoin du choc violent de la réalité; ils reviennent quelquefois, sans cause apparente, par un travail intime et tout spontané de l'esprit. Cela arrive surtout quand les sensations extérieures font silence, et que nous nous laissons aller sans résistance à la rêverie. Les songes, qui sont le triomphe de l'activité spontanée de l'esprit, présentent de curieux exemples de ce phénomène. « Il me revenait souvent à l'esprit, dit M. Maury, et je ne savais pour quel motif, trois
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noms propres accompagnés chacun d'un nom d'une ville de France. Un jour, je tombe par hasard sur un vieux journal que je relis n'ayant rien de mieux à Élire. A la feuille des annonces, je vois l'indication d'un dépôt d'eaux minérales avec les noms des pharmaciens qui les vendaient dans les principales villes de France. Mes trois noms inconnus étaient inscrits là en face des trois villes dont le souvenir s'était associé à eux ; tout était expUqué : ma mémoire, excellente pour les mots, gardait le souvenir de ces noms associés sur lesquels mes yeux avaient dû se porter alors que je cherchais (et cela avait lieu deux mois auparavant) un dépôt d'eaux minérales, mais la circonstance m'était sortie de l'esprit sans que pour cela le souvenir fut totalement effacé; or, assurément, je n'avais pu mettre une grande attention dans une lecture aussi rapide (i). »
Si le lien qui unit les diverses idées dont se compose une image ne se brise jamais tout à fait, il peut cependant s'étendre et se relâcher singulièrement, ce qui fait que si toute image peut revenir, toute image
(i) A. Maury : L« Sommeil et les Rk'es.