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CHAPITRE IX

dans son laboratoire, nous le faisons tous, sans cesse, sans nous en rendre compte; nous transformons autant que possible nos diverses images en images optiques, ou du moins nous les associons à de telles images, sous peine de les voir se confondre et s'effacer rapidement. Dès lors, comment s'étonner que ces images reparaissent plus souvent que les autres ?

Les idées des sons viennent au second rang; mais bien loin de celles de la vue. Il n'est pas aisé, quelque bonne volonté, quelque attention que l'on y mette, de retenir un air à la première audition. Au contraire, on se représente sans peine la figure de l'exécutant, bien qu'on la regarde d'ordinaire avec un médiocre intérêt. On peut objecter qu'un enfant auquel on lit plusieurs fois une leçon à haute voix la retient quelquefois mieux que s'il la lisait lui-même ; il faut répondre que l'enfant se rappelle dans ce cas, non la voix même du lecteur, le ton, le timbre, les inflexions, mais bien les images, images optiques pour la plupart, que la lecture éveille 4ans son esprit. Si les mots lui reviennent, c'est qu'ils sont associés à ces images. Voici une expérience qui le prouve. Lisez quelques vers à un enfant qui ne sache pas le grec, en l'aver-

tissant de les bien écouter et de les retenir s*il le peut; proposez-lui, si vous voulez, une petite récompense pour être assuré qu'il fait tous ses efforts; vous aurez beau les répéter un très-grand nombre de fois, c'est à peine s'il en retiendra quelques mots ; au contraire, écrivez le grec en caractères connus, et mettez-le-lui sous les yeux, il le récitera au bout de quelques instants.

Les sensations tactiles et musculaires viennent après celles de l'ouïe. On reconriaît au toucher un grand nombre de substances, le papier, le bois, le velours, le métal; on imagine sans peine la mollesse ou la dureté, le rugueux ou le poli de certaines surfaces; on garde un souvenir exact d'un poids auquel on a souvent prêté attention (i). Quand on veut sauter un fossé, on prend un élan suffisant pour atteindre le bord opposé, sans pourtant dépenser une force inutile. Pour lancer un projectile, il faut évidemment mesurer la force d'impulsion selon la dis-

(i) M. Bain observe qu'un employé de la poste évalue avec beaucoup d'exactitude un poids de dix grammes, et que les» marchands qui vendent à la livre apprécient très-bien la livre, ses multiples et ses sous-multiples.

tance du but à atteindre, le poids du projectile et TefFet que Ton cherche à produire. Or, toutes ces opérations supposent quelque souvenir des efforts antérieurs.

Ce qui a pu faire croire que les sensations tactiles et musculaires ne laissent pas de traces, c'est qu'on néglige en général les indications de ces deux sens pour s'attacher surtout aux images visuelles ; mais les aveugles en usent tout autrement. Pour eux, les images tactiles et musculaires forment presque toute la matière des souvenirs; le tact, continuellement exercé, acquiert une puissance et une délicatesse surprenantes. L'aisance de mouvements, l'habileté manuelle dont certains aveugles font preuve, montrent que si les images tactiles tiennent d'ordinaire peu de place dans l'esprit, ce n'est pas tant à cause de leur inaptitude à se conserver et à renaître, qu'à cause de la clarté et de l'abondance des images optiques qui nous gâtent, pour ainsi dire, et nous font dédaigner les autres. Si l'on prêtait autant d'attention aux sensations tactiles, si l'on s'appliquait à démêler les diverses faces des objets résistants et à en suivre les contours, peut-être parviendrait-on à concevoir des

images tactiles comme on fait des images visuelles. « Quelques amateurs de sculpture, dit Cabanis, jugent mieux de la beauté des formes par la main que par Toeil. Le sculpteur Ganibasius, ayant perdu la vue, ne renonça point à son art : en touchant des statues ou des corps vivants, il savait en saisir les formes et les reproduisait fidèlement. » (Rapp. du phys. et du mor.y 3** mém., § 6.)

Les sensations de saveur, toutes vives qu'elles sont, ne laissent pourtant que de faibles idées. Ces idées ne renaissent guère que lorsqu'une sensation analogue à la sensation primitive vient les réveiller, comme il arrive quand on reconnaît la saveur d'un fruit ou d'une liqueur; encore ne faut-il pas dans ce cas que la première expérience soit trop ancienne. Les aliénistes ont remarqué que les hallucinations du goût sont beaucoup moins fréquentes que celles de la vue, de l'ouïe ou du toucher; qu'elles ne se rencontrent presque jamais chez les personnes qui ont conservé l'intégrité de leur raison, et qu'elles supposent dans les organes ou dans l'âme des désordres profonds.

Si l'on garde quelque souvenir d'un bon repas, ce n'est pas tant la saveur des mets que l'on se rappelle,

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