‹ De l'imaginationChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des effets indirects de l'imagination sur le fœtus , et de plusieurs qualités naturelles ou acquises qu'on a faussement rapportées à son influence.

Si , d après les faits rapportés , il est hors.de doute que l'imagination peut causer plusieurs espèces de maladies, des spasmes, des convulsions, et même la mort ,. et que d'un autre côté il soit démontré que la santé de la mère influe sur celle de son fruit qui lui est subordonnée, il en résulte nécessairement que les enfans peuvent souffrir du dérèglement et des écarts de l'imagination maternelle , non par l'empreinte ou le transport direct de quelque figure ou image , mais par le trouble qu'en reçoivent la circulation et la nutrition des deux individus soumis à l'empire de la même vitalité. Le fœtus n'étant alimenté que par le sang qui lui arrive de sa mère, et ne respirant pas, ne peut, à part sa faiblesse, résister long-temps à um

interruption de la circulation qui est la seule voie par où lui arrive avec le sang l'oxigène ou l'air vital, surtout lorsque la matrice violente généralement son corps , ou pa r tiellement ses m embres par les spasmes dont elle est encore plus susceptible que les autres organes. Mais Ton conçoit que du trouble et du désordre des organes et des fonctions de la mère , il ne peut rien être produit de régulier ni de déterminé pour être transmis fidèlement et directement au fœtus, quoique Descartes prétende , dans sa Dioptrique , qu il ne serait pas difficile de démontrer de quelle manière la figure d'un objet donné est parfois transmise par les artères d'une femme enceinte , jusqu'à un membre quelconque du fœtus qu'elle porte dans son sein^ et y imprime les marques connues sous le nom à' envies , dont les savans sont si émerveillés (i) ; que Lazare Rivière (2) nous dise aussi que les fortes envies des femmes grosses , en trou-

(1) Hîc ostendere non arduum foret, quâ ratione interdùm per arterias gravidae mulieris transeat qusedam pictura delineata 7. 8. 9. satis similis objectis v. z. y. usque ad certum aliquod fœtus membrum , quem in utero gestat , et ibi istas malaciae notas imprimat , quas tantoperè docti admirantur. Renati Descartes Pri.ncipîa Philosophiœ , Dioptrice , cap. 5.

(2) Sic multae praegnantes, dùm aliquid expetunt , illius effigiem fœtui imprimunt , quia à summo illo desiderio conturbatur imaginatio , et rei appetitae effigies spiritibus imprimitur, qui quidem spiritus illam effigiem tenello fœtui facillirnè inurunt. Instifutiones medrcœ , lib. 1 , scct. 7 , cap. 6.

Liant leur imagination , impriment la figure de l'objet désiré à leurs esprits , lesquels la gravent facilement sur leur tendre fruit ; et qu'enfin Bablot, plus clairvoyant encore que ces deux auteurs, nous enseigne, l. c.,p. no, ce qui suit relativement à la poule d'Avicenne : « On ne peut s'empêcher d'admettre , avec les partisans du pouvoir de l'imagination , que le contact immédiat ne soit suffisant pour faire passer de la poule à l'œuf et de l'œuf à la poule , à travers leurs corps respectifs , une sorte de matière transpirable qui devient alors, si j'ose ainsi dire, comme le véhicule des idées de la poule. »

Voilà trois auteurs bien d'accord sur le véhicule des idées transmissibles par l'imagination. Il faut convenir que Descartes était bien peu communicatif , de n'avoir pas voulu expliquer , puisqu'il le pouvait facilement, comment des figures toutes formées par l'imagination enfilent les artères pour gagner le fœtus ou le poussin , où elles arrivent intactes et sans avoir perdu un seul trait en route , malgré le tumulte et l'extrême division de la circulation artérielle , surtout dans le placenta , et malgré le petit saut que ces figures ne manquent pas de faire d'un individu à l'autre , à cause de l'interruption des vaisseaux conducteurs. Rivière me paraît avoir fait une découverte encore plus curieuse , puisque sans nerfs ni autre

moyen de communication qui puisse faire passer ses esprits d'un individu à l'autre , il les a cependant surpris , car autrement il ne pourrait l'affirmer , à transporter et à graver sur les frêles membres du fœtus des figures Lien dessinées par une imagination maternelle troublée. Maisye ne puis m' empêcher d'admettre la découverte de Bablot comme la plus curieuse de toutes , car ses poules pondent encore plus d'idées que d'oeufs., ceux-ci ne sortant que par une porte, et les autres sortant par tous les pores avec la matière transpirable, qui, par un contact qui est immédiat malgré les plumes de la poule et la coque de l'œuf, les dépose sur le poussin, lequel , sans s'effrayer du tourbillon d'idées ou de parcelles idéales qui lui arrivent, choisit, dans le nuage de la transpiration qui en est le véhicule, les débris épars d'une figure autre que celle qu'il a , quand l'idée de cette figure est trop volumineuse pour passer par un seul pore , ou n'est pas transportable par un seul atome de matière transpirable. C'est là une chose dont l'existence est aussi claire que celle du jour , comme nous l'enseigne le même auteur , par le passage suivant qui précède immédiatement son explication , et lui sert en quelque sorte d'introduction : « Tous ceux qui voudroient tenter l'explication de ces phénomènes , dit Bablot avant de J.» tenter, pourroient être comparés à des aveugles

(267) qui expliqueroient la nature des couleurs à d'autres aveugles. Mais l'ignorance profonde où nous sommes à cet égard ne doit pas être une raison suffisante pour nous faire nier des choses dont l'existence est aussi claire que celle du jour : ce seroit alors encourir et mériter le reproche que faisoit déjà Gaîien au plus grand nombre des médecins de son temps , qui , lorsqu'une chose échappoit à la foiblesse de leurs syllogismes a la nioient hardiment, quoique son existence fût, pour ainsi dire, palpable. »

Voilà ce qui s'appelle être conséquent. Bablot explique les phénomènes attribués à l'imagination maternelle, après avoir averti que tenter cette explication , c'est ressembler à des aveugles qui voudraient expliquer la nature des couleurs. La comparaison est au moins fort bien choisie -, puisque l'auteur et les partisans de son opinion jugent du travail de l'imagination qu'ils n'ont jamais vu, comme un aveugle de naissance jugerait des couleurs. Il nous parle ensuite de notre ignorance profonde à l'égard de choses dont ï existence est aussi claire que celle du jour : l'ignorance d'une chose aussi claire que le jour est aussi un phénomène inexplicable. Ce qui est clair comme le jour 3 ce sont les taches de naissance , et personne ne les nie ; mais ce qui n'est pas aussi clair , c'est leur origine, et on nie qu'elle soit due à l'image

nation , parce qu'on ne donne aucune preuve réelle dune origine aussi absurde , et que d'ailleurs on a de bonnes raisons pour la rapporter, comme dans le règne végétal, à des vices de la nutrition. Galien n'a jamais fait de reproche à ceux qui niaient les choses absurdes et non prouvées, mais à ceux qui niaient celles qui étaient prouvées, et, pour ainsi dire, palpables. Reste donc à Bablot, pour que Galien lui soit en aide, la tâche de prouver et de rendre palpable le passage des idées ou de l'imagination d'une mère à son fruit, ou à un poussin par la transpiration et même par tel autre véhicule qui lui plaira; alors nous ne nierons plus la chose , quand même nous ne comprendrions pas comment elle s'opère.

Si je demande la preuve du passage de l'imagination de la mère dans son fruit , c'est que , selon moi , une pensée ou une image n'est qu'une manière d'être de ce qui pense ou imagine , et que la pensée et l'imagination elle-même ne sont transportables qu'avec la partie du cerveau qui pense ou imagine , comme la pesanteur ou le mouvement d'un corps ne sont transportables qu'avec le corps qui pèse ou se meut. Je ferais même volontiers grâce de la démonstration du passage des pensées ou de l'imagination d'une mère à son fruit, et de toute explication , à celui qui prouverait seulement qu'elles peuvent exister hors de

( *69) l'organe où elles naissent , car il me suffirait de les en voir détachées , pour admettre la possibilité de leur passage ou de leur transport d'un individu à l'autre. Mais la pensée n'étant que l'esprit ou le cerveau qui pense ? comme la marche n'est que l'animal qui marche, il faudrait, pour que la pensée d'une mère passât à son fruit, que son cerveau, tout occupé de cette pensée, y passât aussi; car les pensées , les désirs , les conceptions , les envies , l'imagination, etc., sont des abstractions qui désignent des attributs aussi inamovibles du sujet auquel ils appartiennent , que la marche , la pesanteur, la figure , la couleur, etc. , le sont des corps où on les observe. I/objet que désire ou qu'imagine une femme n'est que l'occasion ou la cause d'une affection intellectuelle à elle propre , qui ne passe pas plus à son fruit que n'y passerait une affection matérielle et visible, telle qu'une brûlure, une plaie, une tumeur, etc., dont le feu, un instrument tranchant ou contondant aurait été l'occasion ou la cause. Ceux qui font transmigrer des figures toutes faites de la mère à son fruit, matérialisent l'ame et ses fonctions , en leur donnant un corps et une forme dont ils croient retrouver l'empreinte sur les enfans ; mais ils n'en savent pas et n'en veulent pas apprendre davantage, tant leur petit avoir intellectuel leur paraît satisfesant. En admettant aussi l'imagination comme, cause des

( 270 ) difformités dans les autres animaux, ils ne se doutent probablement pas qu'ils se mettent dans la nécessité d'accorder une ame aux brutes comme à l'homme, ou bien d'accorder à la matière la faculté de penser et d'imaginer ; ce qui est contraire à la doctrine de Descartes \ qui ne voyait dans les bêtes que des espèces d'automates , mues par un instinct qu'il leur avait façonné selon l'exigence des préjugés de son temps. En définitive, charger avec Descartes le sang artériel , avec Rivière les esprits vitaux dont l'existence n'a jamais été prouvée , ou avec Bablot l'humeur perspirable , du transport des idées de la mère jusqu'au fœtus , et en admettre par conséquent le parcellement indéfini , ainsi que l'existence isolée et substantielle hors du cerveau dont elles sont un attribut exclusif, c'est faire preuve d'un savoir entièrement indigeste sur ce point , et substituer l'absurde imaginaire le plus grossier aux données et aux possibilités physiologiques les mieux démontrées-

Si nous quittons un instant le langage médical pour parler métaphysique et psychologie , nous dirons que c'est un tour de force réservé aux temps modernes, d'admettre une ame pensante, puis de faire voyager ses pensées sans elle , tout en soutenant qu'il est impossible que la matière pense. Cependant si la pensée n'est que l'a me

( 27* ) pensante ou affectée dune idée, il faut que , pour arriver au fœtus , les idées de la mère y passent avec son ame , autrement la matière deviendrait pensante ou affectée de pensée durant le trajet- Mais comme ]a mort, d'après mon catéchisme, est la séparation de Famé d'avec le corps , et que j'ai aussi appris que la métempsycose de Pythagore ne s^opérait que par la mort, je ne vois pas comment la mère pourrait survivre au passage de son ame dans le corps de son fruit , ni où se réfugierait Famé de celui-ci pendant que celle de sa mère façonnerait son corps , en y gravant des figures à sa fantaisie, etc. D'ailleurs , puisque la matière ne pense pas , où prendrait-on , dans l'hypothèse du transport des formes d'ohjets par l'imagination, une quantité dames suffisantes pour les jumeaux ou pour les nombreux poussins d'une couvée? car il en faudrait une pour chacun, puisqu'elle est indivisible. Malheur à la poule qui transpirerait , si toutefois la mort est aussi , chez les poules et les autres animaux, la séparation de l'ame d'avec le corps. Mais plus de poule, adieu couvée ; les poussins en coque meurent sans chaleur comme sans ame.

On oublie aussi que , pour transmettre des figures à son petit , il faudrait que les idées , les envies, les frayeurs et toutes les sensations d'une mère fussent une peinture ou une représentation

( 272 ) des objets qui les excitent ou qui en sont l'occasion, ce qui n'est pas : autrement il y aurait des idées colossales qui , telles que celles d'une montagne ou de l'univers , ne pourraient entrer dans une tête , et tant d'empreintes diverses et successives , que le cerveau en serait broyé ; car il faut supposer que l'on ne prétend pas que les figures ou les empreintes transportables se burinent sur l'aine. Comment donc l'imagination d'une femme peindra-t-elîe sur le corps d'un fœtus , ou plutôt y transportera-t-elle une figure qu'elle n'a pas? Nemo dat quod non habet , on ne donne pas ce que Ton n'a pas , dit le proverbe. On veut que , par les esprits ou un autre intermédiaire, des images soient transportées sur un fœtus ou sur des poussins , quand ces images n'existent pas réellement ; et ce qui le prouve encore, c'est que l'esprit ne conçoit que partiellement et successivement une figure ou un tableau , puisqu'on ne peut l'exécuter ou le copier que par parties , en y réfléchissant ou en l'étudiant itérativement. Je suis surpris que ceux qui ont trouvé un véhicule pour la transmigration des images fantastiques, n'aient pas encore conseillé aux peintres et aux graveurs , lorsqu'ils ont conçu un tableau, de s'envelopper le corps ou au moins la tête , d'une toile de cire ou d'un excipient aussi impressionnable qu'un fœtus ou un poussin , tel par exemple que du

( *75 ) plâtre bien détrempé , en les appliquant par un contact immédiat , pour y recevoir et y graver les tableaux qu'ils auraient imaginés, et qui sortiraient de leur imagination par les esprits ou la matière de la transpiration , comme chez les femmes grosses.

Quand, en voulant expliquer une chose qui, étant impossible, est inexplicable, on n'a réussi qu'à en faire ressortir davantage le ridicule et l'absurdité, on lui cherche un air de similitude avec quelques vérités, à la faveur desquelles on puisse la faire passer par contrebande. Puis, en supposant que ces vérités sont également dénuées de preuves , quoique cela ne soit pas , on séduit les simples par le raisonnement suivant : Il y a des choses vraies que nous ne comprenons pas , il n'est donc pas nécessaire que nous comprenions une chose pour qu'elle soit vraie ; ainsi pourquoi ne pas admettre le travail de l'imagination maternelle sur le fœtus comme réel , quoique nous ne le comprenions pas? Pourquoi? G est qu'une chose incompréhensible n'est admise comme vraie, que quand elle est d'ailleurs appuyée sur des preuves incontestables et compréhensibles; partant le travail de l'imagination de la mère sur son fruit , n'étant appuyé sur aucune preuve , et ne présentant d'ailleurs rien que d'absurde , ressemble seulement à une erreur et non à une vérité incom-

( 274) préhensible; il doit par conséquent rester dans la catégorie des choses incompréhensibles fausses, des vains rêves et des absurdités ridicules. Les médecins qui prêtent à l'imagination ce qui ne lui appartient pas , ressemblent aux prêtres qui mettent dans la religion ce qu'elle repousse ; les uns et les autres font rejeter ce qui serait admis, s'ils ne le sophistiquaient par un mauvais alliage; et c'est presque toujours pour avoir trop exigé de la crédulité des hommes simples, que l'incrédulité est venue répudier la vérité avec l'erreur. Aussi beaucoup de médecins refusent -ils toute espèce d'influence à l'imagination maternelle sur les formes du fœtus, parce qu'on n'a jamais présenté à leur esprit que son influence directe, dont la préoccupation fait seule tout l'appui.

Maupertuis, Buffon et autres ont déjà objecté que nos sensations, ne ressemblant point aux objets qui les causent, ne peuvent reproduire la figure de ces objets. L'imperturbable Bablot , que rien ne déconcerte quand il s'agit de défendre les privilèges qu'il accorde à l'imagination , croit répondre à cette objection en disant que le bâillement, le rire , la tristesse, etc., se propagent par la vue ou l'ouïe dans une société , et il ne se doute pas que cette propagation ne s'opère pas sur les autres individus par la seule imagination du premier qui bâille, rit ou pleure, mais bien par l'imagination

ou une réminiscence de chaque imitateur. Pour nous faire goûter cette belle réponse , il aurait dû enseigner auparavant que c'était aussi l'imagination ou la réminiscence des fœtus et des poussins qui, par imitation, copiait les sensations et les affections de la mère, qu'ils avaient la malacie et les mêmes envies de boire ou de manger des choses extraordinaires, les mêmes frayeurs , la vision des mêmes objets, etc.; au lieu qu'il nous dit que c'est la seule imagination de la mère qui fait les figures, et tant d'autres belles choses dont l'imagination du premier bâilleur ou rieur ne laisse aucune effigie sur ceux qui bâillent ou rient avec lui. Pour mettre les rieurs de son côté, JBablot ajoute qu'un soldat suisse fit, à une extrémité de son escadron , une bouffonnerie qui fit rire ses voisins, et successivement tous ceux qui composaient l'escadron, jusqu'au commandant lui-même qui demanda ensuite à un soldat ce qui était arrivé. Celui-ci répondit : Moi savoir pas y mais lé loustig l'être la-bas et V avoir dit queuque drôlerie. Ce qui est aussi vrai , mais moins gai , c'est que quand un chien aboie à un bout d'un village , ceux du milieu et de l'autre bout aboient aussi , et cependant ils ne connaissent pas plus ce qui fait aboyer le premier, que les Suisses de l'autre extrémité de l'escadron ne savaient ce qui avait fait rire les premiers. Mais dans ces phéno-

( a76 ) mènes , l'imagina tion du premier rieur ou aboyeur ne transmet point aux autres ce qu'il a conçu , puisqu'ils l'ignorent , et lorsqu'il le leur dit, souvent ils n'ont plus envie de rire. Ce sont des effets de l'imitation, qui, comme nous l'avons vu, est contagieuse dans plusieurs maladies et dans une infinité d'usages et d'autres circonstances, au point que si deux ou trois personnes s'arrêtaient ensemble , pour regarder fixement au-dessus d'une maison ou en l'air sans y rien voir, bientôt il se formerait autour d'elles un groupe d'autres personnes qui regarderaient de même , croyant que les premières observent quelque chose d'extraordinaire. Il en serait de même si plusieurs personnes se mettaient à poursuivre quelqu'un ou à courir vers un même point ; beaucoup d'autres ne tarderaient pas à se joindre à elles, quand même il n'y aurait aucun objet pour les attirer; mais tout cela se ferait sans aucune formation ni passage de figure d'une personne à l'autre. Ce serait un simple effet de la curiosité ou de l'imagination de chacun.

Quoiqu'on fût tenté de croire que les miracles absurdes que l'on s'est plu à prêter à l'imagination, ne doivent leur origine qu'au temps où les subtilités de la métaphysique ont commencé à subjuguer toutes les sciences par des abstractions, l'on serait néanmoins dans l'erreur, si l'on s'en tenait à cette apparence. Moïse nous apprend de

( *11 ) quels moyens se servit Jacob pour rendre sa part meilleure dans les troupeaux de Laban. Héliodore nous dit que deux Ethiopiens, le roi Hydaspe et son épouse, la reine Pursinna , engendrèrent une fille toute blanche , parce que la reine avait , au moment de la conception , les yeux fixés sur le portrait de la belle Andromède. Damascène assure avoir vu une fille velue comme un ours , parce que sa mère l'avait engendrée, lorsqu'elle avait sous les yeux la figure d'un saint Jean vêtu d'une peau avec son poil. En fesant mention de ces faits et de la femme qu'un médecin fit absoudre du soupçon d'adultère, à la faveur d'un portrait trouvé dans sa chambre, Ambroise Paré, trompé peut-être par le témoignage de saint Jérôme , donne à cette femme , qu'il désigne comme princesse , un enfant noir ; puis , comme si la médecine avait ses licences comme la poésie , il ajoute : Davantage on voit que les conins (lapins) et paons qui sont enfermés en des lieux blancs, par vertu Imaginative , engendrent leurs petits blancs. Pour faire voir que l'opinion vulgaire a peu varié sur le pouvoir de l'imagination maternelle , on a fait valoir aussi l'usage où étaient les Grecs et les Romains d'entourer les femmes enceintes de belles statues et de peintures riantes et agréables.

Je n'opposerai que l'expérience à l'assertion de Paré ,. comme je l'ai déjà fait pour celle de

( 278 ) Fernel, qui lui ressemble beaucoup ; les lapins et les paons , soit qu'on les enferme dans des lieux blancs ou de toute autre couleur , auront une progéniture qui leur ressemblera, en la considérant dans les mêmes circonstances et aux mêmes époques de la vie, car on sait que l'âge produit des cbangemens de couleurs aussi bien que la température^ les alimens et les maladies. J'en ai dit assez dans le cbapitre précédent pour faire apprécier les usages des Grecs et des Romains. Quant à la couleur blancbe des enfans des Nègres , je remarquerai qu'une leucétbiopie de naissance peut en rendre raison , et pour la couleur noire des enfans de parens blancs , je dirai que l'ictère bleu, autre maladie, suffit aux ignorans et aux gens prévenus , pour leur faire voir un négrillon au lieu d'un malade. Je renvoie ceux qui n'admettraient aucune de ces explications pour certains cas , aux quatre vers suivansde Beaumarchais dans Figaro :

Chacun sait la tendre mère Dont il a reçu le jour ; Tout le reste est un mystère :

C'est le mystère de l'amour (i)

Comme je ne crois pas aux effets de l'imagina-

(i) C'est la même pensée qui a été exprimée par Télémaque dans Homère, et qui se trouve reproduite par ces deux vers latins :

Mater quidem me dicit hujus esse ; sed ego

Nescio, nnndian enhn aliquis suum gevitorem voeit.

( 279 ) tioii tels qu'on les a expliqués avant moi, je veux, pour combattre une opinion qui n'est pas la mienne , et pour en acquérir le droit, l'étayer de toutes ses preuves , en la fesant expliquer par ceux qui la défendent. Voici ce qu'en dit Porta, p. 64 de son livre De itliraculis rerum naturalium, c'est-à-dire , Des merveilles des choses naturelles : « Empédocle a fait connaître que dans la conception , l'imagination de la femme dessinait les formes du fœtus , car les femmes ont souvent pris plaisir à voir des images et des statues , dont la ressemblance passait dans leurs enfans, et les écrits font foi qu'il leur est souvent arrivé de mettre au monde des enfans noirs et velus. En en recherchant la cause , l'on a trouvé , après bien des controverses , que les peintures placées vis-à-vis des femmes durant l'acte vénérien , et dont leurs yeux et leur esprit étaient frappés , produisaient des ressemblances dans leur progéniture. De là l'usage digne de remarque et très-saluîaire , selon moi , car je l'ai toujours conseillé dans l'occurrence, d'offrir à leur vue des images ou des statues de Cupidon , d'Adonis et de Ganimède , afin que dans l'acte vénérien, les femmes en aient l'esprit et l'imagination fortement frappés , et qu'elles en conservent long-temps l'impression durant leur grossesse. C'est ainsi que leur enfant aura la ressemblance de l'image qui aura occupé leur esprit

durant la conception , et cela n'est pas , à mon avis, d'un petit avantage. Une femme, ayant appris que j'avais plusieurs fois conseillé d'en user ainsi, n'hésita pas à se figurer devant les yeux un bel enfant de marbre blanc, tel qu'elle le désirait; n'ayant presque pas cessé de s'en occuper l'esprit durant la conception et la grossesse , cette mère mit ensuite au monde un enfant grasset^ et semblable au simulacre de marbre, avec une pâleur qui imitait un vrai marbre. L'expérience a donc fait connaître la vérité. D'autres, en adoptant le même artifice, ont eu un pareil succès (i). »

( i ) Prodidit Empedocles mulieris in conceptione visionem fœtum conformare ; nam saepè imagines et statuas adamarunt mulieres , quibus similes fœtus ediderunt, et sœpè scriptisproditur mulieres nigvos et villosos peperisse iilios ; et causam homines rimati , uni multa divexarunt ingénia , picturas in parietibus reperiere ex adverso existentes, quibusfœminae, dùm venereo fungerentur munere , oculis detinebantur, eâque cogitatione animusaffectus , similiter fœturas referebant. Undè quod usu venit, mémorise mandandum judico , et quod maxime salutare remur esse, et saepè occurrens omnibus praecepi, ut in earum conspectu , Cupidinis , Adonis et Ganymedis effigies pendeant , vel materiâ parentursolidâ ; undè venerem exercentes mulieres animo versent , et fortissimo imaginatione animus rapiatur , et gravidae diutiùs contemplentur, et partus indè genitus eum imilabitur quem ipsae coeuntes mente conceperint. Nec parùm id profecturum scio. Cum id ssepiùs praeeepissem , audivit mulier , statimque candidum marmoreum puerum benèque formatum antè oculos sibi proposuit; talis enim exoptabat formée puerum : coeundo et uterum gerendo quàm sœpissimè eum animo devolvebat , natumque posteà

fœtum ostendit mater obesulum nec à marmoreo simulacro dissi-

Y a-t-il rien de plus séduisant pour les esprits superficiels et rien de plus ridicule pour les esprits judicieux , que cette démonstration du pouvoir de l'imagination, laquelle consiste, comme je l'ai déjà fait voir, à conclure qu'il faut des modèles à l'imagination , pour que la nature fasse ce qu'elle a toujours fait et fera toujours sans modèle, en vertu des lois physiques qui l'astreignent à reproduire des individus semblables à ceux qui lui fournissent les matériaux et le moule de ses reproductions ? Quelle espèce d'enfans demandent donc Empédocle et Porta aux races blanches, avec comme sans portrait ou statue , si ce ne sont des enfans blancs ? Que dirait-on d'un médecin, ou plutôt d'un charlatan qui conseillerait aux Négresses de se figurer des enfans de marbre noir , pour avoir des négrillons semblables à ce simulacre? C'est cependant avec une pareille logique que s'accréditent les miracles de l'imagination chez les personnes qui ne jugent sainement de rien. Pour que l'expérience fît connaître la vérité, et elle ne serait pas favorable au pouvoir de l'imagination, il faudrait offrir aux regards des femmes blanches des statues ou des portraits noirs , et aux femmes des Nègres des statues ou des por-

milem, ita pallescentem , ut verum imitaretur marmor : et veritatis experientia patuit : aliquee sunt artificio laudatse suceessusque favit.

traits blancs; si par là on changeait la couleur des races en Europe et en Afrique, je n'aurais plus rien à objecter contre îe pouvoir de l'imagination, parce que flans ce cas l'expérience parlerait réellement. Quand nous voyons les Négresses reproduire leur couleur, leurs autres traits et ceux de leurs maris parmi nous , quoiqu'elles aient constamment des enfans blancs devant les yeux, et quand nous savons que , malgré la vue des Nègres en Afrique, à Haïti, etc. , les femmes blanches reproduisent aussi des enfans qui leur ressemblent et à leurs maris pour la couleur et les autres traits, n'est-ce pas une niaiserie sans égale, que d'invoquer la prétendue expérience de Porta, en opposition à toutes celles qui se répètent depuis des siècles dans tout le monde et dans toute la nature animale et végétale ? Quant aux enfans noirs et velus , j'en ai cité des exemples , où l'imagination n'était pas intervenue , et j'ai aussi indiqué des causes d'illusions dans certaines maladies. J'aurai d'ailleurs occasion d'y revenir.

Zachias , après avoir combattu par des raisons solides beaucoup d'effets attribués à l'imagination, convient ensuite , page 3oq , titre v du livre intitulé : Quesliones medico-legales , que l'imagination peut néanmoins, accidentellement, influer sur les formes ordinaires , comme le ferait un peintre qui, par accident, emprunterait quelque

chose d'un autre , quoique accoutumé à travailler d'après ses propres idées. 11 s'appuie y pour cela , de l'opinion d'Aristote et de Platon, telle qu'elle est exprimée dans les passages que j'en ai cités et appréciés. Voilà deux auteurs, dont l'un, Porta, fort de l'autorité d'Empédoele, accorde a l'imagination une puissance illimitée sur les formes et les coutumes , tandis que l'autre, Zachias , après avoir déshérité cette même imagination de heaucoup de ses prétendus effets par des preuves solides , se résigne cependant , d'après Aristote et Platon, à lui laisser une influence accidentelle et indéterminée. Il est certain que l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas d'attacher heaucoup d'importance à l'opinion du premier et de ceux qui la partagent; car tous les faits dont ils s'étaient sont mal interprétés ou hypothétiques, et portent uniquement sur cette proposition : T el phénomène a eu lieu après cela; c'est donc a cause de cela (posthoc, ergo propler hoc) : proposition qui prouve toujours au gré du désir et des préjugés j parce que l'on transforme par là en causes ordinaires et permanentes des exceptions qui rentreraient dans la règle , si on y regardait de plus près. Tout cela montre seulement que ce serait une erreur d'affranchir les anciens des préjugés actuels sur les effets de l'imagination maternelle, et que ceux même qui ont assez de

( 284) justesse dans les idées , pour ne pas se laisser subjuguer par les préjugés de leur siècle, ont de la peine à s'en garantir entièrement.

L'unanimité d'opinions chez tous les peuples , qui , dans des sciences moins sévères que la médecine , est admise comme preuve , ne peut être pour nous, en supposant par concession qu'elle existe, qu'un motif d'examen et de recherches, afin de démêler ce qu'il peut y avoir de vrai. Alors on n'a pas de peine à se convaincre , comme l'ont pressenti Aristote, Platon, Zachias, etc., qu'une imagination riante , qui ne se nourrit que d'idées agréables, influe favorablement sur la santé de la mère, et consécutivement sur celle du fœtus ; et que les chagrins, les soucis, la tristesse et la vue d'objets désagréables et choquans font un effet contraire; car il est démontré que le moral influe puissamment sur le physique par les exemples que nous en avons rapportés précédemment. Or , comme le dit encore Hippocrate , puisque l'enfant existe de la vie de sa mère , il en résulte qu'il se porte comme elle (1).

Beaucoup de médecins , éblouis par le prestige des autorités, semblent, faute d'un examen suffisant , croire à la nécessité d'une communication nerveuse entre la mère et le fœtus, telle qu'elle a

(i) Sic et puer in utero ex matre vivit, et ut valet mater, ita et puer. Hrp. , de Nature pucri , sect. ni.

été demandée par Haller, et je me souviens que le professeur Chaussier, dans le temps que je suivais ses leçons de physiologie, ne négligeait pas de faire valoir ce défaut de communication nerveuse contre le pouvoir de l'imagination maternelle. M. Bry, séduit par l'ascendant de ces deux hommes et de plusieurs autres savans, voudrait même qu'on l'admît provisoirement et par anticipation sur la découverte qu'il croit que l'on fera de nerfs qui étahlissent cette communication; il cite même, comme probabilité de celte nouvelle découverte, celle qu'a faite M. Chaussier, des vaisseaux mésentériques qui communiquent avec le cordon ombilical des enfans et des jeunes animaux. 11 est naturel que M. Bry, qui est partisan du pouvoir de l'imagination maternelle , souhaite , en se débarrassant d'une objection, avoir quelques autorités respectables de plus en faveur de son opinion. Mais, au lieu d'anticiper ainsi sur les découvertes à venir, ce qui pourrait avoir des inconvéniens très-graves en médecine , examinons plutôt la valeur de l'objection du célèbre Haller, afin de n'être pas exposés à nous perdre dans un labyrinte d'hypothèses, échafaudées successivement les unes sur les autres, Il serait trop facile d'accréditer les rêves et les erreurs, s'il ne fallait pour cela que l'espérance d'une découverte. Fautil nier l'existence des maladies héréditaires , parce

qu'il n'y a point de nerfs de communication entre la mère et son fruit , ni surtout entre le père et ses enfansï

Voici ce que dit M. Portai, /. c, article 1er., sur les transmissions héréditaires : « On ne peut douter qu'il n'y ait des maladies qui se transmettent des pères aux erifans ; ceux-ci en héritent souvent comme de leur ressemblance extérieure en général , ou seulement de leur taille, de leurs traits, de leurs regards, de leurs voix. Ils héritent aussi de leur santé, de leur force, et quelquefois de leurs maladies. Aussi Fernel , ce grand médecin de Paris, a-t-il dit (De Morb. causis , Li, cap. 11) : Maxima ortûs nostri vis est, nec parùm jelices benè nati. (Notre origine est d'une extrême importance , et très-heureux ceux qui sont bien nés.) On peut dire que si les enfans ont delà ressemblance avec leurs pères par le physique, ils leur ressemblent aussi par le moral. » Entre autres particularités héréditaires, M. Portai cite la vue à la Montmorency, espèce de strabisme commun et comme héréditaire dans cette famille; la belle voix de Garât, etc. Pour les ressemblances morales, il cite Baillou, qui, article De calculo (de la pierre) , dit : Mores ingenerantw a stirpe generisj les mœurs naissent de la souche d'une famille. M. Pinel, /. c, section irc, n'est pas moins positif, lorsqu'il s'exprime

( 287 ) tic la manière suivante : « Il serait difficile de ne point admettre une transmission héréditaire de la manie, lorsqu'on remarque en tous lieux et dans plusieurs générations successives quelques-uns des membres de certaines familles atteints de cette maladie ; c'est ce qu'atteste également une opinion populaire, des notes prises régulièrement dans des établissemens publics ou particuliers, et des recueils d'observations, publiés tant en France qu'en Angleterre et en Allemagne. » M. Forestier, dans une bonne dissertation latine , publiée en 1802 , soutient et appuie de beaucoup de preuves la même opinion. Hippocrate avait déjà , slph. 1198, enseigné qu'il était confirmé, par d'innombrables observations, que les maladies se propagent des pareils aux enfans : Morbos ex parentibus propagari in progeniem , innumeris observationibus confirmatur.

Mais si vous admettez que les parens puissent transmettre à leurs descendans, sans qu'il y ait des nerfs de communication entre les uns et les autres, certaines maladies et même une disposition à certaines maladies , lorsque celles - ci n'existent pas encore dans leurs auteurs, pourquoi exiger des nerfs pour la transmission des effets réels d une imagination déréglée , qui porte le trouble dans les fonctions vitales de la mère , auxquelles celles de son fruit sont intimement liées

et subordonnées ? Les maladies , n'étant ellesmêmes qu'un dérangement des fonctions vitales provenant de diverses causes, ont des effets identiques à ceux d'une imagination déréglée, et par conséquent le même mode de transmission que vous admettez pour les uns, doit suffire pour les autres.

« La mère , pendant la grossesse , dit encore M. Portai (/. c. , p. 4-) > n'influe- t-el le pas beaucoup sur l'enfant qu'elle porte, soit en l'assimilant en quelque manière à elle-même par la nourriture qu'elle lui donne , soit en lui fesant ressentir une partie des maux qu'elle éprouve; or, ces impressions plus ou moins fortes de la rnère sur l'enfant ne dénaturent - elles pas son moral comme son physique? » Quand à des autorités aussi respectables viennent se joindre l'expérience de tous les temps et de tous les pays , ainsi que les observations que chacun peut faire en regardant autour de lui , est-il raisonnable d'exiger des nerfs qui communiquent de la mère à l'enfant, pour que celui-ci puisse être passible des dérangemens de celle-là? Quand on remarque encore que les maladies héréditaires ne se manifestent, aussi bien que les traits de ressemblance physique, qu'à un âge plus ou moins avancé, parce que les élémens de la constitution native ne se développent que successivement, et parfois sous Tin-

( 289) fluence de circonstances qui hâtent ce développement pour les uns, et peuvent le retarder ou même le faire manquer pour d'autres, est-on autorisé par l'observation et par la raison à faire buriner dans le sein de la mère par l'action de son imagination sur son fruit , les antipathies et les idiosynerasies qui ne sont dans l'organisation de celui-ci , que comme le poussin est dans l'œuf ou le fruit dans un pépin ou une graine?

Non-seulement les effets d'une maladie et de l'imagination d'une mère sont partagés par son fruit, sans l'intermédiaire d'aucun nerf de communication, mais ridiosyncrasie (1) elle-même et la disposition aux écarts imaginaires sont aussi transmises par les parens à leur postérité, non parce que les idées et les images fantastiques de la mère y sont passées toutes formées , mais parce que les enfans sont identifiés dans leur constitution et dans leur manière d'être avec ceux qui leur prêtent tout ce qu'ils sont eux-mêmes, en leur prêtant l'existence et en les élevant. Entre plusieurs observations qui le prouvent, on connaît celle que rapporte Baillou , dans ses Epidémies, d'une famille illustre de Paris , dont le père

( i ) Idiosyncrase ou idiosynerasie , Aes mots grecs ïfîtoç , propre , q-uv f avec , et y.pccat.ç , mélange ; c'est-à-dire , me'lange de plusieurs élémens propre à chaque individu , d'où résultent son caractère , ses inclinations et ses répugnances.

( 29° ) était purgé par des purgatifs très-légers, tandis que la mère ne pouvait l'être que par des purgatifs très-violens; idiosyncrasic dont les enfans avaient hérité, dit cet auteur, les uns tenant du père , et les autres de la mère. La frayeur du roi Jacques d'Angleterre à la vue d'une épée nue , attribuée par le chevalier d'Jgby, dans son ouvrage sur la Poudre de sympathie , à l'imagination de Marie Stuart, sa mère, qui, durant sa grossesse > avait vu des seigneurs écossais tuer son secrétaire avec cette arme, dont elle reçut elle-même quelques blessures légères , en voulant le défendre, tenait également à l'idiosyncrase ou à la susceptibilité dont il avait hérité, et à l'impression que le récit de cet événement avait faite sur son esprit après sa naissance, parce qu'un jeune homme est de cire, comme dit Horace ^ pour recevoir les impression ou'on veut lui donner (cereus in vitium Jlecti)A\ est plus que probable que le roi Jacques encore à la mamelle , et avant l'âge de discernement, ne craignait pas plus une épée nue que les autres enfans du même âge , et qu'ainsi sa frayeur avait été acquise avec le discernement, sans aucune influence directe de l'imagination de sa mère dont il partageait la sensibilité par droit de naissance ou par hérédité. Une dame qui allait à la campagne (Éphém.germ,, dec. 2, an. 9, obs. 196), voyant deux hommes pendus à un gibet, se mit

( 29x ) à genoux pour prier Dieu de préserver d'un pareil malheur l'enfant qu'elle portait ; cet enfant, devenu grand , eut pour les potences et tous les lieux de justice la même révérence crue sa mère. Un jeune homme, dit Bayer (Prax. medic, § i3), ayant une fièvre ardente avec constipation, ne voulut pas prendre un cly stère par une répugnance héréditaire, disant que ses parens nea avaient jamais pu souffrir; on le força d'obéir, et il mourut. Selon Samuel Polysius {Eph. germ., dec. 1, an. 9 et 10, obs. 106), un jeune homme phthisique, par une disposition héréditaire qu'il tenait de son père, était saisi d'une sueur froide aux mains et au visage ; et près de s'évanouir à la vue de harengs ou d'une vinaigrette dont il mangeait ensuite avec appétit , lorsque ces symptômes étaient passés. Un jeune Danois, nommé Olaûs , avait aussi hérité de sa mère une telle aversion pour son nom, qu'il se frappait et tombait en convulsion lorsqu'on le prononçait. {Act. Hafn., v. 5, p. 60.)

Au lieu de voir dans de pareils faits des sympathies et des antipathies héréditaires , on a trouvé plus curieux et plus à propos d'en gratifier l'imagination maternelle. On sait avec quelle facilité certaines maladies., telles quelaphthisie , la goutte, la folie y etc., se reproduisent dans les descenclans de ceux qui en ont été atteints ; dira-

( 2Q2 ) t-on que ces maladies et autres transmises à des enfans engendres et nés avant qu'elles n'eussent été développées dans leur père, sont dues à l'imagination de leur mère qui ne les avait pas eues elle-même, et ne les avait pas soupçonnées dans son mari encore en santé? Pour que l'émotion, la frayeur et les autres affections d'une mère pussent exister aussi dans le fœtus, il faudrait que celui-ci eût déjà assez de discernement, pour en apprécier les motifs , car personne ne peut exercer pour un autre les fonctions intellectuelles par vicariat, et le cerveau d'un fœtus n'est pas plus capable des fonctions intellectuelles d'un adulte , que ses jambes , ses bras et son estomac ne sont capables des mêmes fonctions que ceux de son père ou de sa mère. L'expérience journalière prouve d'ailleurs qu'aucun enfant ni aucun animal ne sont susceptibles de frayeur en naissant, et qu'ils ne le deviennent que par leurs propres idées ou celles qu'on leur fait naître. Voilà pourquoi les enfans de Darius jouaient devant Alexandre qui venait de faire captifs leurs proches tout consternés.

Quand on a une prévention, on veut tout lui soumettre. Hoyerus (Jet. phys. gertn., v. 4> obs. 119) dit qu'une femme, n'ayant pu contenter son envie de manger des harengs , eut un enfant qui se tourmentait et suçait tout ce qu'on lui pré-

( 295 ) sentait, jusqu'à ce que sa mère s'avisât de lui donner un peu de hareng qu'il saisit avec avidité , et il fut tranquille dans la suite. Mais le travail de l'imagination sur un aliment est-il donc Lien nécessaire pour que les enfans et les petits animaux ressemblent à leurs païens et aient les mêmes goûts? Est-il bien prouvé aussi que rien autre chose que du hareng n'était capable de tranquilliser cet enfant, que sa tranquillité soit venue de ce mets? N'est-ce pas une niaiserie de dire, pour accréditer une opinion, qu'un enfant suçait tout ce qu'on lui donnait, quand la même chose s'observe pour tous, à qui il suffit de mettre le doigt dans la bouche pour qu'ils le sucent?

Les imaginistes s'accordent assez généralement à croire que ce sont les envies non satisfaites qui portent préjudice au fœtus, et cependant il est dit dans les Ephérnérides germaniques ( dec. 5 , an. 9 et 10, obs. i53), qu'une dame grosse qui désirait des écrevisses,en mangea tant, qu'elle en eut la diarrhée ^ et que la petite fille dont elle accoucha en avait un goût si décidé ^ qu'elle les mangeait toutes crues. Ces faits , et beaucoup d'autres qu'on trouve dans les auteurs, font voir que, parmi les partisans de la même prévention,, les uns font rentrer dans son domaine ce que les autres en excluent , et qu'en y fesant ainsi tout rentrer , une seule erreur suffit pour en produire des milliers.

L'idiosyncrasie, quand elle n'est pas native, a pu s'acquérir par l'exemple des parens et des autres personnes avee lesquelles on a vécu , de même que par des accidens, puis maîtriser ensuite l'esprit par la force de l'habitude. C'est ainsi qu'avant son mariage, ma femme avait contracté l'habitude de craindre les orages , avec ses parens qui tremblaient de frayeur à chaque éclair et à chaque éclat de tonnerre , ne sachant que devenir , et qu'après avoir été long-temps témoin de mon calme et de mon entière tranquillité durant les plus violens orages, elle a perdu peu à peu les transes et les saisissemens qu'elle partageait autrefois avec les siens. Je pourrais citer beaucoup de métamorphoses opérées par la révolution française , en portant les individus hors de leur sphère accoutumée, ou en les livrant à la tourmente des événemens.

Je conclus de ces faits et de ces réflexions, qu'un grand nombre de faiblesses ou d'écarts de l'esprit, attribués à l'imagination maternelle durant la grossesse , ne sont que des idiosyncrasies héréditaires ou des acquisitions dues à l'exemple, a. l'habitude ou aux préventions de l'éducation : c'est de là que naissent des antipathies quelquefois si fortes contre certains médicamens, que les malades qui les prennent facilement et avec succès à leur insu, ne les prendraient pas ou en seraient fortement incommodés, si on leur en

( 295 ) disait le nom, parce que leur esprit, frappé de crainte J produirait des spasmes qui en paralyseraient les effets naturels , ou détermineraient quelque accident, comme chez un homme de 56 ans, qui, selon Lauzonus, devint pâle et s'évanouit, parce qu'ayant de l'aversion pour le fromage, on lui dit, en plaisantant, qu'il en avait mangé dans un mets où il n'y en avait point. C'est de la même source que découle l'horreur de certaines maladies que l'on se donne gratuitement , et dont la préoccupation ou l'idée tourmente plus que ne le ferait la réalité. L'on a vu des élèves en médecine se croire atteints des maladies qu'on leur expliquait, et ne pouvoir, par cette raison, continuer l'étude de cette science. Nebelius , entr'autres, rapporte {Act. phys.riied. Germ., v. 5, p. 396 ) que , fesant un jour la description d'une fièvre intermittente , il vit un de ses disciples pâlir, puis frissonner, et avoir enfin les symptômes de la fièvre qu'il venait de décrire , quoiqu'il se portât bien auparavant, au point qu'il alla se coucher , et eut trois ou quatre paroxismes de fièvre tierce, dont il guérit parles remèdes ordinaires. Horace a dit que l'énergie et la honte passent des parens aux enfans '.fortes creanturfortlbus et bonis. Lorsque j'étais à Koenigsberg, j'ai ouï dire au célèbre philosophe Kant , qui était petit , d'une faible complexion corporelle et d'une santé dé"

( 29ti ) lieate avec une forte tête, qu'il s'était convaincu par lui-même , que l'on pouvait, par la force de l'esprit et par caractère, résister jusqu'à un certain point et pendant quelque temps aux maladies, en se roidissant contre leur invasion, sans en être effrayé , et saint Augustin dit qu'un prêtre , nommé Restitutus , avait la force d'esprit de se rendre insensible aux piqûres et aux brû- ]ures.

Selon le Mercure de juin i685, p. 273, un nommé Olivier , intendant du grand -prieur de St. -Jean , à Toulouse, avait une fille de 17 ans, qui, ayant entendu prêcher contre les femmes qui n'ont pas soin de cacher leur gorge , résolut, pour n'être plus exposée à montrer la sienne, delà couper. Ayant fait deux compresses trempées dans du vin, du sucre et de l'huile, et munie d'un rasoir , elle venait de se couper la mamelle gauche et y appliquait une des compresses , lorsque sa mère la fit appeler par une domestique. Elle sortit de sa chambre, et, après avoir fait les commissions qu'on lui avait données, y rentra avec la même résolution qu'auparavant, et se fit la même opération du côté droit que du gauche. Gomme les compresses n'empêchèrent pas qu'on ne vît du sang et qu'on n'apprît sa cruelle opération , la mère effrayée fit venir M. de la Périère, chirurgien juré de la ville, qui eut beaucoup de

( 29? ) peine à obtenir d'elle qu'elle laissât voir le mal qu'elle s'était fait. On assure que cette fille a toujours été dans son bon sens , et elle proteste que cette sanglante opération ne lui avait causé aucune douleur. C'est par une semblable préoccupation de l'esprit, que tant de néophytes ont bravé les douleurs du martyre, auxquelles plusieurs ont paru insensibles. Un homme éprouve une douleur insupportable de dents , il arrive à la porte du dentiste , et ne l'ouvre pas : la préoccupation de ce que celui-ci va lui causer de souffrance, ou la crainte d'être manqué et repris à plusieurs fois, l'ont guéri de son mal, et il n'en souffre plus. La secte des stoïciens a fourni de nombreux exemples de l'empire de l'intellect sur le physique , et le mot stoïcisme est presque devenu synonyme de courage et insensibilité. C'est également par une préoccupation intellectuelle que certains aliénés deviennent comme insensibles à la douleur. On en a vu s'endormir dans les tourmens de la torture, à laquelle la supposition d'une possession du démon les avait fait soumettre. « D'autres , dit M. Esquirol ÇDict. des Se. méd., t. vih, p. 3i3 ), persuadés qu'ils ne pouvaient mourir , le diable leur en avait donné l'assurance , allaient au supplice avec calme et tranquillité, quelquefois avec dédain. Cette sécurité dépendante d'une fausse illusion 7

d'un espoir mensonger , était prise pour une preuve incontestable de la présence du démon. J'ai vu des mélancoliques Lien convaincus qu'ils ne pouvaient mourir , qui me demandaient ce qu'ils deviendraient quand ils seraient seuls sur 3a terre , lorsque tout le monde serait mort. » N'est-ce pas aussi à la trempe de leur esprit , que certaines personnes doivent la faculté de rire , de pleurer et de s'éveiller à volonté , de résister à l'abattement et au découragement que des revers causent à d'autres personnes , et même de paralyser un accès d'épilepsie ou une autre affection nerveuse ? en ramassant toutes leurs forces pour y résister au premier indice de son invasion ? J'ai moi-même été témoin que la fdle aînée du professeur Platner de Leipsig, douée d'une bonne tête , à qui je donnais des leçons de français, lorsque j'étudiais dans cette ville, résistait aux accès de cette maladie dont elle élait affectée dans sa jeunesse , lorsqu'elle avait le temps de la réflexion avant l'invasion, que déterminait un bruit violent et inattendu , en sorte qu'elle est parvenue à se guérir radicalement , et que, mariée ensuite à un libraire, elle est devenue excellente mère de famille ; tandis qu'une de ses cousines qui avait gagné d'elle la même maladie par imitation, n'ayant pas la même force d'esprit, n'a pu se guérir. Un chirurgien distingué de

( 299 ) Paris, le docteur Roux ( Pli.- Joseph ) s'est guéri d'un strabisme dont il était affecté depuis plus de trente ans , en s'imposant par une volonté ferme la contrainte d'une vision directe, qui, difficile d'abord, est ensuite devenue facile et habituelle. Aussi est - il démontré par l'expérience que , dans les épidémies , le courage et l'assurance avec lesquels on les affronte , sont un des meilleurs préservatifs , comme le prouve un grand nombre d'exemples, entre autres, celui des médecins français qui, en Egypte, en Amérique et en Espagne, se sont trouvés exposés à la peste ou à la fièvre jaune. Si l'infortuné Mazet succomba à cette dernière , on peut croire que c'est parce que , même avant son départ, de Paris , il avait été frappé de l'idée qu'il en serait victime ; ce qui prouve qu'il avait déjà une opinion faite sur la contagion de cette maladie , avant de Favoir observée , et qu'ainsi il lui était difficile, ainsi qu'à tous ceux qui avaient la même prévention , de bien appré cier les causes d'où elle provient. Aussi les médecins qui, tels que les docteurs Ghervin , Valcntin. Devèze , Lefort, Rochoux, etc. , ne croient pas à la contagion de la fièvre jaune , dont ils ont observé les épidémies , sont-ils plus aptes à la bien traiter et moins exposés à la contracter que les autres. C'est par la même raison que dans les retraites des armées françaises de Moscou et

deLeipsig, en 1812 et i8i3, les hommes cuirassés par une ame forte et fortement trempée ont mieux résisté au froid , à la fatigue, aux privations, aux affections morales et au typhus épidémique , suite de ces deux catastrophes , que ne Je firent ceux qu'un laisser-aller d'habitude ou le découragement livra nus et à découvert à la violence des mêmes événemens. C'est par une forte préoccupation de leur bonheur futur, que les martyrs résistaient aux tourmens sans apparence de souffrance , et que les convulsionnaires de Saint -Médard supportaient qu'on leur enfonçât des clous dans les chairs , et qu'on leur donnât des coups de bûches. Une autre espèce d'exaltation, celle du patriotisme, porta Mutius Sceevola à braver les menaces de Porsenna , en plongeant devant lui sa main dans un brasier ardent , sans paraître ébranlé par la douleur ; c'est le même sentiment qui fît braver , avec tant de courage et d'héroïsme, la mort à tout l'équipage du vaisseau le Vengeur, au moment où il disparaissait sous les flots. On cite un brigand italien, qui, appliqué à la question pour lui faire avouer ses crimes, résista aux tourmens les plus violens, en répétant : ti vedo , je te vois. Echappé au gibet par son courage , il dit à ceux qui lui demandaient l'explication de ces mots: C'était la potence qui se présentait à mes yeux pour me fortifier dans

( Soi ) la dénégation. Ainsi la trempe de l'esprit, l'idiosyncrasie, une simple préoccupation , une répugnance , une attente formidable , font jouer les ressorts de l'imagination , qui est capable , dit Fienus ( Tract, de virib. imag. ) , par l'agitation qu'elle cause dans les humeurs , de produire presque toutes les maladies , parce qu'ayant le pouvoir de déterminer ces humeurs vers toutes les parties du corps, elle peut aussi causer les indispositions dont les humeurs sont susceptibles; ce qui fait qu'on a vu des personnes prendre la petite vérole ou la peste , par la crainte et la force de l'imagination, ou par le mauvais état des humeurs et la qualité pestilentielle de l'air. Il ajoute qu'un malfaiteur conduit à l'échafaud pour y subir la peine de ses crimes , mourut de la seule frayeur que lui inspira un coup que le bourreau lui donna sur le cou avec un linge mouillé. J'ai connu des femmes qui, soignant sans répugnance leurs pro^ près enfans de la petite vérole , ne prenaient pas cette maladie d'eux , et la gagnaient ensuite par d'autres enfans qui leur avaient inspiré beaucoup de répugnance et de dégoût. C'est aussi parce qu'une plus grande habitude des misères humaines affaiblit leur influence sur le moral , que les vieux médecins et les vieux infirmiers échappent plus ordinairement que les jeunes aux maladies épidémiques et contagieuses dans les

hôpitaux et ailleurs : tant il est vrai que le moral et îe physique ont l'un sur l'autre un empire réciproque. Ce qui n'est pas moins vrai , c'est que , comme l'a dit Boiîeau,

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

Puisque l'esprit , qui ne travaille guère qu'en imaginant^ peut, d'après les observations précédentes , se créer des infirmités ou s'en garantir , selon qu'il est dominé par les habitudes et les circonstances , ou qu'il les domine , je conclus que les différentes idiosyncrasies , attribuées à l'imagination maternelle, tiennent à des similitudes de constitutions héréditaires ', aussi souvent transmises par le père que par la mère, ou à des habitudes créées par l'éducation , l'imitation ou les événemens. Ces observations sont de celles que l'ignorance , la superstition , l'intérêt et la prévention ont invoquées tour à tour en faveur des miracles , de la magie , de la sorcellerie , de la démonomanie, du magnétisme animal et du pouvoir de l'imagination maternelle , selon le besoin des erreurs et des préjugés qu'il s'agissait d'accréditer \ sans s'inquiéter de connaître les possibilités naturellement laissées à l'homme , quoique cette connaissance soit rigoureusement nécessaire , pour oser classer un phénomène hors du domaine des lois physiques. Il m'a paru conve-

nable de rapporter assez de faits , pour faire apprécier à leur juste valeur les influences de l'imagination maternelle ., à laquelle les uns n'accordent rien et les autres accordent trop , parce qu'ils oublient de faire également la part des causes physiques et des causes morales dont la nature humaine éprouve l'influence. Il y a des choses qui, n'étant ni absolument vraies ni absolument fausses , doivent être expliquées , plutôt que niées ou adoptées sans restriction.

Page 1