CHAPITRE VI
Travail de l'imagination des hommes pour expliquer le travail de l'imagination des femmes.
Je trouve que c'est une contradiction d'admettre la nécessité d'une communication nerveuse , pour que l'imagination de la mère puisse agir sur son fruit, tandis qu'on admet, d'un autre côté, des maladies imaginaires ou causées par l'imagination . et que personne n'a encore nié l'influence de la santé des parens sur celle de leurs enfans. La nécessité d'une telle communication n'est , d'ailleurs, fondée sur aucune raison solide. Supposons que l'imagination d'une femme enceinte soit frappée par une frayeur soudaine , au point de lui faire perdre connaissance, et de suspendre pour un instant, comme cela arrive quelquefois, la circulation du sang chez elle : dans ce cas , l'embryon ou le fœtus continuera-t-il à recevoir la même quantité de sang et un sang aussi bien con-
clitionné pour sa circulation particulière, parce qu'il n'y aura point de nerfs qui lui aient communiqué le même sentiment qu'à sa mère? Nierat-on ici que ]a circulation ne se trouve interrompue et dérangée dans le fruit comme dans la mère? Et faut-il autre chose qu'une communication des vaisseaux sanguins et une action nerveuse portée sur le principe de leur activité, pour que les effets s'en fassent sentir aussi jusque dans leurs dernières ramifications? Ne suffit-il pas de porter la cognée an tronc de l'arbre, pour que la sève ne parvienne plus aux derniers rameaux qui alors se flétrissent et se dessèchent? Ou ne suffitil pas de tarir la source d'un ruisseau pour influer sur la végétation des plantes disséminées dans son lit et sur ses bords? De même le spasme causé par une imagination fortement ébranlée ou déréglée, peut-il, en troublant l'ordre accoutumé de la circulation de la mère, ne pas agir aussi sur la nutrition et sur la santé du fruit? Elle est donc purement illusoire cette nécessité d'une communication nerveuse dont on a voulu faire dépendre l'influence des affections morales de la mère sur son fruit , et c'est sur quoi Ton est d'accord depuis long- temps sans le savoir, puisque l'on a toujours admis des maladies de causes morales , et reconnu la dépendance qui assujétit la santé du fruit et du nourrisson à celle de la mère et de la
nourrice. Tous les auteurs s'accordent, en traitant du choix d'une nourrice, à indiquer comme un vice et une cause suffisante de réforme, les fortes passions, parce que l'effet en est transmissible à l'enfant, non-seulement par leur action directe sur le moral, mais aussi par les qualités qu'en reçoit le lait. Mais, après avoir assujéti d'une manière si positive et si précise la santé du nourrisson aux affections morales de la nourrice, comment a-t-on pu, sans être frappé de l'inconséquence, affranchir l'embryon et le fœtus de la même dépendance à l'égard de sa mère, avec laquelle il est dans un rapport encore plus intime, outre que lui-même se trouve dans un état beaucoup plus susceptible de trouble, a raison de sa plus grande faiblesse, de sa délicatesse et de la ténuité de ses tissus organiques en général ?
Ceux qui pensent que l'on pourra un jour découvrir des nerfs de communication entre la mère et son fruit, pour avoir à répondre à une objection de moins contre leur prévention en faveur de la toute-puissance de l'imagination maternelle, n'ont sûrement pas réfléchi aux conséquences qui en résulteraient. Si des nerfs allaient de la mère au fœtus, pour communiquer les sensalions et les idées de la première au dernier, la même voie de communication devrait nécessairement transmettre aussi à la mère toutes les sen-
salions du fœtus; d'où il résulterait non-seulement que la mère saurait et sentirait tout ce qui se passe dans son fruit, mais aussi quêtant accoutumée à lui rapporter les sensations et les douleurs qui en seraient venues, elle continuerait, après l'accouchement , à les lui rapporter encore, comme font ceux à qui l'on a fait l'amputation d'un bras ou d'une jambe, lesquels pensent sentir encore leurs douleurs dans les parties dont ils sont privés. Ce qui aurait lieu chez la mère relativement à l'enfant, aurait lieu chez celui-ci relativement à celle-là. Mais s'il y avait des nerfs de communication entre ces deux individus , il en résulterait quelque chose de bien plus grave. C'est que la distension et le tiraillement de ces nerfs par le travail de l'enfantement jetteraient la mère et le fœtus dans les convulsions à chaque douleur, et que lors de leur déchirement et de leur rupture par l'accouchement, ils seraient exposés à périr tons les deux ; au moins voilà les accidens qui se manifestent dans les opérations chirurgicales et dans les blessures par le tiraillement, le déchirement et la rupture des nerfs. Or, je le demande à ceux qui présument l'existence des nerfs dont nous parlons, ces divers phénomènes ont-ils été observés sur les mères et sur les enfans , et s'ils ne l'ont pas été, peuvent-ils nous expliquer pourquoi leurs nerfs de présomption ne se comporte-
raient pas comme les autres, c'est-à-dire pourquoi ils seraient nerfs sans avoir les propriétés ni les caractères inhérens à leur nature? Ils supposent donc une chose incompatible avec les lois connues de l'économie animale.
Ce qui paraît avoir fait naître l'idée de nerfs de communication entre la mère et le fœtus , c'est, avec l'imagination, la vieille hypothèse des esprits vitaux qu'on fesait circuler dans toutes les ramifications nerveuses. Selon l'auteur d'une dissertation, insérée dans le Journal de Trévoux, d'avril îjtfô : « C'est un principe évident que, pour que les perceptions et les idées de la mère soient communes avec l'enfant renfermé dans son sein, il faut que les esprits qui ont excité dans le cerveau de la mère telles ou telles idées, passent avec la même détermination dans le cerveau de l'enfant , et que c'est une assertion dénuée de preuve , d'avancer que cette communication est impossible , parce qu'aucun nerf ne passe de la mère à l'enfant qui ne lui est uni que par les vaisseaux sanguins; qu'il est vrai que les nerfs qui peuvent se communiquer de la mère au fœtus par le cordon ombilical ne sont pas sensibles, mais qu'il ne serait pas raisonnable d'en nier l'existence , parce qu'ils sont imperceptibles, etc. »
Ainsi , d'après cet auteur , il n'est pas raisonnable de nier l'existence de ce qui n'est pas et ne
( 5o9 ) peut être d'après les lois connues de la nature; mais il est raisonnable , pour expliquer un pouvoir d'imagination supposé , d'admettre des nerfs imperceptibles, livrant passage à des esprits vitaux aussi imperceptibles , avec des idées encore imperceptibles que ces esprits charient , sans les altérer ni les diviser dans le torrent de la circulation, cependant un peu divisé lui-même. Comment donc l'auteur a-t-il pu apercevoir tant de choses imperceptibles , car il doit les avoir aperçues , puisqu'il les offre comme vraies à la crédulité ? Il y a plus ; c'est que , par un dernier coup de la baguette magique des suppositions , il faut que ces esprits , chargés chacun d une partie de l'idée voulue , viennent , de toutes les régions du corps de la mère, rapporter les débris d'idée et se réunir tous dans le même ordre qu'au point de départ, pour traverser le cordon ombilical qui leur sert de pont , s'éparpiller de nouveau dans la circulation du fœtus, puis arriver enfin au rendez-vous que leur a indiqué la mère , en portant la main sur une partie de sofar-corps durant une envie ou à la vue d'un odjet qui la frappe, etc. Rien n'est improbable , quand il ne faut que supposer ce qui est mis en question. Mais, comme il est difficile de rencontrer juste , en expliquant comment se fait une chose qui ne se fait pas, il me semble qu'avant d'expliquer comment l'imagination maternelle
( 3io ) imprime des marques ou des figures d objets déterminés aux enfans , il eût été sage de s'assurer si elle en imprime réellement, pour ne pas s'attacher, si elle n'en imprime pas, à poursuivre une vaine chimère ou à saisir une ombre insaisissable.
Si, en exigeant des nerfs qui allassent de la mère au fœtus , pour expliquer les effets de l'imagination, l'on avait supposé des images complètes en circulation dans le fluide nerveux et transmissibles par cette voie à toutes les parties pourvues de filets nerveux, il eût suffi de demander aux partisans d'une opinion aussi ridicule, qu'ils nous prouvassent l'existence de quelque image pareille hors du cerveau et égarée quelque part dans le système nerveux , et ce n'eût été qu'après avoir été satisfait sur cette première question , qu'on aurait pu raisonnablement leur faire observer qu'il n'y avait point de nerfs qui allassent de la mère au fœtus.
Nous avons vu au commencement du chapitre précédent que Descartes , Lazare Rivière et Bablot admettent, pour véhicules des idées delà mère, le sang , les esprits vitaux et l'humeur perspirable, ce qui ferait croire qu'eux aussi et ceux qui demandent des nerfs de communication entre la mère et le fœtus, ont regardé les pensées, non comme attributs inséparables de l'être pensant, mais comme des êtres isolés et substantiels , versés par le cerveau
dans le torrent de la circulation, et livrés au mouvement des humeurs et des fluides du corps des animaux.
Mais, en ne supposant point une absurdité qui déplacerait le siège et renverserait Tordre de toutes les fonctions , n'admettons que des effets consécutifs ou sympathiques , les seuls dont la raison puisse prendre notice; comment croire que des illusions imaginaires qui , telles qu'une frayeur vaine , un saisissement, une épouvante, etc., produisent chez la mère des congestions partielles , une excitation outrée ou une suspension totale de la circulation, puissent ne pas troubler le rythme accoutumé et naturel de la circulation du fruit , où. nous savons qu'une communication vasculaire transmet alors le sang en trop grande ou trop petite quantité, bien ou mal conditionné, et dans des rapports convenables ou inconvenables au but de la nature ? Pourquoi nous en laisser imposer par les autorités quand les faits parlent ? Nous voyons des fausses-couches très-fréquentes , et nous voyons aussi la mort du fœtus survenir souvent à la suite d'une frayeur vaine et purement imaginaire , ou de la pléthore, soit partielle , soit générale , et puis nous révoquons encore en doute les effets de l'imagination sur la régularité de son développement, c'est-à-dire, des effets moindres , parce que des physiologistes , respectables d'ail-
leurs , mais préoccupés , nous disent que cela ne peut avoir lieu , faute de nerfs ! Il me paraît hors de doute que l'imagination maternelle est capable de déranger la forme ou la conformation primitive, par suite du trouble qu'elle peut occasionner dans la circulation et la nutrition ; mais je ne vois rien qui puisse la faire présumer capable d'imprimer la forme d'un objet déterminé , car alors la variété et le changement des formes devraient être aussi multipliés que les objets qui frappent l'imagination, ce qui ferait que l'enfant, en naissant, démentirait nécessairement sa race, en présentant l'amalgame de toutes les bigarrures imaginaires de sa mère ; alors plus de raison pour la conservation des espèces et de leurs variétés par la génération. L'imagination seule, plus puissante que tout l'organisme , dont cependant elle n'est qu'un attribut partiel , dominerait toute la nature animée , et pourrait même la replonger dans les horreurs du chaos , en détruisant tous les cadres de l'histoire naturelle par des variétés de formes et d'organisations infinies ; ou bien un bon agronome, avec un seul échantillon de belle race, pourrait aussi , seulement en le montrant à des brebis chétives , produire un troupeau de mérinos P ou transformer la descendance d'une rosse en superbes coursiers par la seule vue d'un étalon choisi , ou même de son portrait.
Tel est le ridicule des opinions absurdes, quand on les examine dans leurs conséquences. Mais peut-on espérer de le faire sentir à ceux qui les défendent par des argumens en quelque sorte encore plus ridicules ? L'auteur qui a expliqué si évidemment dans le Journal de Trévoux , comment les images conçues par la mère se transmettent par les esprits au fœtus , n'a pas le mérite de l'invention, puisque Rivière avait la même opinion , et que Terelius de Lucques l'avait déjà enseignée , même avec plus de détails , dans son livre de la génération et delà formation de l'homme {De generatione et partu hominis) publié à Lyon en 1678. Il s'y explique delà manière suivante, 1. 2 , chap. i3. « 11 est très-facile de connaître la cause des marques et des taches qui paraissent sur les enfans , car ce ne peut être qu'une forte impression faite sur la mère par une chose qu'elle a vue ou imaginée , comme tous les hommes en sont convenus, et comme l'avouent les femmes ellesmêmes. Mais la manière dont se manifeste sur l'enfant la marque d'une chose imaginée est trèsdouteuse, et non-seulement il est très-difficile de connaître comment un tel effet dérive d'une pareille cause, mais l'entendement a beaucoup de peine à concevoir pourquoi telle marque se manifeste plutôt sur telle partie que sur telle autre , et y devient indélébile ; pourquoi aussi non-seu-
lement la marque , mais la chose elle-même s'y forme entièrement ; pourquoi encore, ce ne sont que les alimens et les boissons, et point les autres choses , dont l'enfant prend l'empreinte. Tous les écrivains paraissent avoir négligé ces questions. Pour nous , dans la vue d'y satisfaire , comme nous pourrons , nous dirons qu'à cause de l'adhérence et de la dépendance où est le fœtus relativement à sa mère, il arrive facilement qu'une forte sensation éprouvée par celle-ci se manifeste sur celui-là , et en voici la raison. Il est très-clair que, quand une femme est affectée d'un violent désir de quelque aliment ou boisson , l'image en reste dans les esprits , comme une apparence quelconque et une image restent dans l'air : or, comme les esprits qui sont dans le fœtus dépendent des esprits de la mère, et en sont la continuation, il s'ensuit qu'ils prennent en eux la forme de ce qui a occupé la pensée de celle-ci. Cependant, comme une apparence reproduite par l'air ne peut paraître que dans une partie où l'air est arrêté par un obstacle , il en est de même des images inhérentes aux esprits qui doivent aussi être arrêtés , pour qu'il y ait représentation de celleslà. Il est d'ailleurs clair que de tels esprits peuvent parfois éprouver ce reflet , parce qu'il arrive facilement, quand la mère se représente l'image de la chose dont elle est actuellement affectée ,
( 3i5 ) que, venant à toucher quelque partie de son corps, l'afflux des esprits qui s'y portent impétueusement y soit arrêté; et comme les changeniens ou mouvemens qui s'opèrent dans une partie quelconque du corps d'une femme enceinte , se reproduisent dans la même partie du fœtus , comme on peut le voir dans Hippocrate, qui, dans son livre de la génération, a dit que, quand une femme souffre dans quelque partie de son corps, il en reste une marque dans la même partie de son enfant, il s'ensuit que l'endroit où les esprits auront été arrêtés chez la mère en le touchant , sera précisément le même où les esprits s'arrêteront dans le fœtus. Néanmoins comme une figure ne peut être représentée partout où l'air est arrêté , mais seulement sur une surface lisse et polie , de même l'objet auquel a pensé la mère ne peut se manifester sur sa chair rude et déjà dure, au lieu qu'il se manifeste facilement sur la chair trèstendre et très-molle de l'embryon , comme dans un miroir bien uni et très-clair, où il devient toutà-fait indélébile, à cause de l'impression profonde que détermine le mouvement impétueux des esprits. Voilà donc comment se forment les taches sur les enf ans / pourquoi elles se forment plutôt sur une partie que sur uue autre , et pourquoi elles sont indélébiles. Maintenant comment se pourra- t-il faire , quand la mère a seulement
l'idée d'un objet , que celui-ci se dessine parfois sur l'enfant , et ressemble entièrement à l'image que s'en est faite la mère , comme des cerises sur un pied? Nous croyons assurément que cela peut arriver , parce que la force de l'imagination est quelquefois si grande, que toutes les impulsions du sexe et de la ressemblance inhérente à la semence peuvent en être neutralisées.... Au reste, on ne doit pas s'étonner que le fœtus reçoive seulement l'empreinte des choses qui se mangent et se boivent, parce que, vivant comme un animal, il ne peut être affecté que de ce qui contribue à sa conservation, comme les alimens et les boissons, ou à son détriment , comme l'a dit Hippocrate au livre cité (i). »
(i) Causa quâ noise et maculœ appareant in infantibus , facillimè equidem scitu est , cùm alia esse non possit , quàm cogitatio fortis super visa re, vel imaginatâ , ut dixerunt omnes , et ipsaemet mulieres fatentur. Sed modus quo nota excogitatae rei elucescat in ipso puero , valde dubius est ; ac non solùm satis est difficile ad cognoscendum , quomodb effectus hic ab illâ causa procédât, sed valdè arduum est mente consequi , cur potiùs in istâ parte , quàm illâ vestigium istud , et indélébile appareat , et cur quandoquenon stigma tantùm , sed res ipsa omninô efformatur ac quare esculenta solùm, vel poculenta in puero imprimantur, et nulla alia ; hsec enim omnes visi sunt praeterire. Nos ( ut nunc poterimus ), his omnibus breviter satisfacientes, dicimus, propter continuam insitionem et dependentiam quam fœtus habet à matre , facile fieri , ut , quod illa fortiter meditata est , in illo apparere possit; et ratio est, quoniam cùm mulier afficitur ingenti aliquo desiderio consequendi aliquod esculentum , vel poculentum , clarissimum est , formam rei illius desiderata; sic in spiriti-
(3*7 ) Quand il s'agit d'accréditer une erreur ou une absurdité en médecine , on peut presque toujours être sûr d'avance que le nom d'Hippocrate ne sera
bus suis manere , ut in aère manet qusevis species et imago ; et quia spiritus qui sunt in fœtu dépendent à spiritibus matris, et continui illis sunt , bine fit, hos etiam suscipere formam rei illius ab illâ excogitata? : verum sicut species per aerem multiplicata apparere non potest, nisi in aliquâ parte aeris terminati , idem similiter de imaginibus iis evenit, quse in spiritibus illis sunt , quare et hi terminum acquirant oportet , si ipsse reprsesentari debeant : quod vèro hujusmodi spiritus illum terminum quandoque possint acquirere , hinc pateat , quia dum mater habet in se speciem rei quam continué prœmeditatur, facile fit, ut, sui corporis aliquâ parte contacta ad illam concurrentes spiritus propter impetum factum terminum consequantur ; et quoniam alterationes et motus qui in parte aliquâ corporis prœgnantis mulieris facti fuerunt, fiunt etiam in eâdem parte in conceptibus ipsis , ut elici potest ex Hippocrate , dùm libro De Geniturâ dicebat , quod si mulier in aliquâ parte corporis passa sit , in eâdem etiam relinquetur vestigium in infante. Ideo in loco ubi spiritus terminarunt in matre , propter contactum in illo prœstitum , ibidem in fœtu similiter terminabunt : verum sicut in quoeumque loco , ubi terminât aer non possunt repraesentari species, sed in eo tantùm qui detersus est et politus ; ita , quia caro matris aspera et dura jam facta est , non potest in illâ apparere quod fuit excogitatum ; sed facile quidem elucescit in carne illâ tenerrimâ ac mollissimâ embryonis, ut in speculo quodam levissimo et lucidissimo , ubi profundè cùm sit impressum , propter motùm illum fortem spirituum , indélébile omnino est ; et sic jam habemus quomodô maculse in infantibus fiant , et cur potiùs in istâ parte quàm illâ et cur indélébiles- Sed qui fieri poterit, si species sola rei in animo sit, ut res quandoque omnino similis excogitatœ conspiciatur in puero efformata , ut in pede cerasa ? Profecto credimus nos istud intcrdùm posse evenire, quia tanta vis cogitationis aliquando est , ut motus omnes in semine existentes et sexûs , et similitudinis impediri possint 7 ut superioribus capitulis dictum est Quod verô ea tantùm im-
(3iS) pas oublié par ceux qui veulent en imposer a la respectueuse crédulité des ignorans. J'ai lu et relu le livre d'Hippocrate sur la génération ( De geniturâ), et je n'y ai rien trouvé de ce que lui prête l'auteur du passage cité que j'ai traduit littéralement , et qui est remarquable par la ressemblance des raisonnemens avec ceux que l'on fait encore aujourd'hui en faveur de la même chimère, quoique le temps ait fait justice de la plupart des illusions qui leur servent de base. Comme Newton n'est venu qu'après Terelius , celui-ci est excusable, n'ayant pas connu la décomposition d'un rayon lumineux, ni sa division par le prisme en sept autres diversement colorés, d'avoir substitué l'air à la lumière dans sa catoptrique, et d'avoir matérialisé les idées qui ne sont que des manières d'être ou des actions des sens , comme le mouvement d'un membre est une manière d'être ou une action de ce membre. Il supposait que ces idées ou images intellectuelles consistaient dans des effluves dont se chargeaient confusément les esprits jusqu'à la rencontre d'un obstacle qui produisît un reflet capable, en rassem-
primantur in ioetu , quse esculenta et poculenta sunt , tnirum esse non débet , quia cùm vivat ut animai , ab iis tantùm affici potest quse ad illiusconservationern faciunt , ut est cibus ac potus ; vel ad ejus detrimentum , de cjuibus dixit Hippocrates, librosuperiùs citato.De Generatione et Farta hominis, Ubriduo , auctore D. Terelio , m. 1., Lugdunr , i5;8.
( 3i9 ) blant tous les débris, de réintégrer ees images idéales à la manière d'une glaee qui, en renvoyant les rayons de lumière qui lui sont venus d'un objet, sur l'organe de la vue , en reproduit ou multiplie l'image; mais aujourd'hui comment excuser ceux qui soutiennent encore les mêmes erreurs y quand les progrès de la physiologie intellectuelle et de la philosophie ont dissipé complètement les illusions qui leur servaient autrefois de prétexte ou de fondement? L'inconséquence est telle que l'on admet, sur le témoignage des anciens , le pouvoir de l'imagination maternelle comme fondé, tout en rejetant les illusions et les preuves sur lesquelles ils le fondaient j car on doit présumer qu'à présent un homme médiocrement instruit n'admettrait pas des images visuelles en effluves dans l'air et réintégrées par son reflet, non plus que des idées diffuses et en circulation avec les esprits animaux dans les diverses régions du corps d'une femme , avec détermination, par le toucher d'une partie de son corps ^ du lieu ou ces esprits doivent aller déposer sur le fœtus les idées ou images qu'ils charient. La restriction du pouvoir imaginaire de la mère à une représentation d'alimens ou de boissons sur le fœtus, restriction qui ne prouve pas l'accord des autorités sur lesquelles on s'appuie, fait présumer que quelques-unes de ces autorités auront été
gagnées par la fausse interprétation du passage ou Hippocrate dit , dans le livre de la superfétation , s'il l'a réellement écrit : « Si les femmes enceintes ont envie de manger de la terre ou du charbon , et qu'elles en mangent, la marque en paraît sur la tête de l'enfant après la naissance. » Il n'y a d'ailleurs pas de restriction possible pour l'impression des objets comestibles et potables à l'exclusion des autres, car toutes les affections de la mère arrivent indistinctement au fœtus, si les fonctions intellectuelles de ces deux êtres sont communes entre eux, ce qui n'est pas plus soutenable que de dire que leurs actions corporelles sont les mêmes pour tous les deux , puisque cela exigerait qu'il n'y eût qu'un seul cerveau et un seul corps communs, tandis qu'il y en a deux. Si, au contraire, la vie intellectuelle du fœtus lui est propre comme sa vie de nutrition qui n'est subordonnée à la mère que pour la protection et les matériaux qu'elle lui fournit, alors les affections imaginaires ou intellectuelles de celle-ci ne passent pas plus au fœtus que ses actions corporelles, celui-ci n'étant pas plus en état de supporter les unes que les autres à cause de sa faiblesse; et quand il en souffre, ce n'est qu'indirectement, à peu près comme des assiégés souffriraient de l'imagination des assiégeans, si ceux-ci leur coupaient les vivres, ou leur en fournissaient de nuisibles.
C'est en supposant: i° la réalité de la transmission des marques de naissance par l'imagination maternelle; 2° la réalité des esprits vitaux ou animaux auxquels on ne croit plus guère depuis la découverte , ou au moins l'admission d'un fluide nerveux, que Glisson et d'autres disent avoir vu transsuder de nerfs coupés ; 3° l'existence comme substances isolées des actes de l'intellect qui ne sont que des attributs comme les actes corporels, par exemple, le mouvement; 4° la consistance sous forme d'effluves tant de la pensée que des figures visuelles d'objets; 5° leur réintégration comme êtres isolés par reflet ou heurtement, après avoir été diffuses et confusément agitées dans l'air et les esprits ; 6° un libre arbitre ou un choix de marques restreint aux alimens et aux boissons , tout-à-fait incompatible dans le fœtus avec un état passif qui lui ferait recevoir des images toutes formées par sa mère ; c'est en fesant toutes ces suppositions gratuites dont il aurait fallu commencer par établir le fondement sur des preuves solides, que Terelius a cru légitimer, dans le domaine de la raison, ses illusions qui étaient partagées par beaucoup de ses contemporains. Les histoires apocryphes , les faux miracles, la magie, la sorcellerie, la demonomanie , en un mot toutes les erreurs , tous les mensonges sacrés et profanes , admis sur témoignages , ne
Font été, qu'en supposant également dans ceux qui les attestaient, l'instruction, la sagacité, le discernement, la bonne foi, le désintéressement et l'indépendance nécessaires pour bien juger des faits et n'y rien changer. C'est encore par des suppositions , en attendant mieux , que l'on explique aujourd'hui bien des choses obscures , telles que la caloricité animale par un dégagement et une sorte de brûlement de gaz oxigène dans les poumons ; la chaleur des eaux thermales par des volcans éteints , l'é]ectricité, la décomposition de pyrites , la fermentation , ou par des feux souterrains ; le flux et reflux de la mer par l'attraction ou la pression des corps célestes sur notre atmosphère; la formation des aérolithes par le choc ou la collision et l'affinité attractive de matériaux diffusibles et en suspension dans l'atmosphère , à la manière des figures intellectuelles et visuelles dans les esprits et dans l'air, selon les idées reçues avant et après Terelius jusqu'à Malebranche, et même jusqu'à nous. Quand un système de suppositions est bien coordonné et paraît conséquent, on le consolide et on y met; pour ainsi dire , la clef de la voûte par un argument spécieux , derrière lequel peut se retrancher longtemps l'erreur, en disant qu'une théorie qui suffit à expliquer tout ce qui en fait l'objet, doit être considérée comme vraie, n'importe les modi-
iications qu'on lui fait subir au besoin pour lui acquérir ce mérite. Aussi le père Malebranche ne manque-t-il pas , pour donner à ses erreurs l'authenticité de la vérité, de dire {Recherche de la vérité, t. i, 1. il, ch. 7, p. 2^6) : « Toute supposition qui peut satisfaire à la résolution de toutes les difficultés que l'on peut former, doit passer pour un principe incontestable. » Si ce principe est incontestable, admettons donc le pouvoir de l'imagination maternelle, les esprits animaux, la catoptrique de l'air substitué à la lumière, les laits répandus substitués aux affections rhumatismales ^ fluxionnaires et autres, les gastrites et les entérites de nos jours substituées à l'irritation du foie et à l'engorgement du système de la veine-porte , dont l'estomac et les intestins souffrent sympathiquement ou par épanchemens; l'efficacité du tamponnement de la matrice dans les pertes de ce viscère, la naissance des affections morales dans le cœur, l'influence des tempéramens comme causes de nos passions, etc., etc., et tout cela pour tout le temps où l'on voudra bien se contenter du même principe, sans plus de malice qu'il n'en faut , pour accorder à l'erreur les honneurs de la vérité.
On voit que ceux qui font transmettre des figures toutes faites sur le foe tus par l'imagination de la mère, raisonnent non a pari , maisab impari et
ab absurdo, en concluant de ce que la mère ne produit ni images ni figures sur elle-même par son imagination , qu'elle doit en produire sur le fœtus , au lieu de n'admettre dans celui-ci que des désordres de même nature que ceux qu'elle éprouve elle-même. Les partisans du pouvoir imaginaire des femmes enceintes , très-divisés entre eux sur le mode de transmission des figures de l'individu où. ils conviennent qu'elles ne peuvent s'empreindre , à l'individu où ils prétendent qu'elles s'impriment , ne le sont pas moins sur les époques et les modes de la possibilité de cette transmission , car les uns ne l'admettent que durant la conception, les autres que sur l'embryon, et d'autres l'admettent à toutes les époques jusqu'à l'accouchement , plusieurs par le moyen des esprits, quelques-uns par le sang, d'autres par l'humeur de la transpiration , un petit nombre par des nerfs d'attente sur la découverte future desquels ils comptent , et quelques-uns encore par un véhicule analogue aux fluides électrique , magnétique , etc. Toutes ces divergences et ces variétés d'opinions prouvent la difficulté de concilier le transport des marques de naissance d'un individu à l'autre avec les faits et avec la raison; ce qui n'empêche pas que ses partisans . pour se dissimuler leur embarras , ne s'appuient tous les uns sur les autres , comme s'ils étaient parfaite-
ment d'accord , et ne fassent intervenir comme univoques les témoignages discordans de toutes les autorités vraies ou supposées qu'ils se donnent, afin d'écraser sous leur poids les vérités contraires à leurs préventions imperturbables. Ils diffèrent aussi sur la nature des objets propres à produire des effets transmissibles , que les uns restreignent aux alimens et aux boissons, d'autres aux envies non satisfaites, tandis que le plus grand nombre n'y met aucune restriction ; mais com ment n'en serait-il pas ainsi pour une opinion que le défaut de preuve livre à l'arbitraire le plus indéfini ? La versatilité est le caractère de l'erreur , et l'invariabilité celui de la vérité ; car deux fois deux font toujours quatre , qu'il s'agisse d'alimens, de boissons , d'envies non satisfaites ou de tout autre objet.
« Les enfans dans le sein de leur mère , dit encore le père Malebranche (/. c, 1. 2, c. 7), doivent leur être unis de la manière la plus étroite qui se puisse imaginer, et quoique leurame soit séparée de celle de leur mère, leur corps n'étant point détaché du sien, on doit penser qu'ils ont les mêmes sentimens et les mêmes passions , en un mot , toutes les mêmes pensées qui s'excitent dans l'ame à l'occasion des mouvemens qui se produisent dans le corps : car, si Ton considère seulement qu'une mère soit effrayée à la vue d'un chat, engendre un enfant
que l'horreur surprend chaque fois que cet animal se présente à lui , il est aisé d'en conclure qu'il faut que cet enfant ait vu , avec horreur et avec émotion d'esprit, ce que sa mère voyoit, lorsqu'elle le portoit dans son sein. Il y a hien d'autres exemples de la force de l'imagination des mères dans les auteurs; car non-seulement elles ont des enfans difformes, mais elles font des fruits dont elles ont souhaité de manger, des pommes , des poires, des grappes de raisins et d'autres choses semblables. Les mères imaginant et désirant fortement de manger des poires, le fœtus les imagine et les désire de même avec ardeur. Tout le monde sait qu'il y a des familles entières affligées de grandes foibîesses d'imagination , et d'autres héritières de monstruosités. Une pauvre femme eut cinq enfans d'un père aveugle , quatre garçons et une fille , qui sont nés tous aveugles. »
Planque qui, en parlant de l'imagination, /. c, rapporte les passages précédens, ajoute, d'après Hoyerus, « qu'une dame, voyant un domestique nègre suivre sa maîtresse , mit au monde un enfant semblable, et qu'une Allemande , ayant eu commerce avec un Nègre , eut un enfant dont toutes les parties du corps étaient blanches à l'exception de la verge. »
On lit dans le même volume , p. 90 et suiv. : « Dans le même journal (Eph. germ., dec. 2 ,
( 327 ) an* 9, obs. i85), on trouve l'histoire d'une dame qui , la veille de ses couches , se promenant vers le soir dans son jardin , tenoit dans les mains des groseilles ; l'enfant dont elle accoucha avoit ce fruit marqué à l'oreille droite. »
« Le Journal de Verdun ( 17 35, juill., p. 35) fait mention d'un enfant natif de Blois , dans les yeux duquel on voyoit distinctement le cadran d'une montre, peint dans ce que nous appelons l'iris , et sur lequel cadran on comptoit aisément les heures marquées en chiffres romains. La mère avoit eu un désir ardent de voir une montre dans le temps quelle étoit enceinte de cet enfant. »
« La femme d'un nommé Robinet ( ïbid, , 1711, nov. , p. 365 ) accoucha d'un fils qui est né avec la figure d'un soleil où l'on expose le Saint-Sacrement, distinctement marqué sur la poitrine ; on y voyoit même la trace de Jésus-Christ qui avoit une plus grande blancheur que le reste de la figure. La mère disoit que dans les temps qu'elle devenoit enceinte , elle avoit regardé fixement le Saint- Sacrement exposé dans le soleil. »
« Dernièrement (ibid., 1712, fév-, p. *4% on a vu un jeune Flamand, né juif, sur les yeux duquel étoit écrit le nom de Dieu. Dans l'un, il étoit écrit en hébreu, et dans l'autre en grec. Les lettres étoient jaunes comme de l'or sur une prunelle., et dans l'autre, du plus beau bleu céleste.
Bien que ce garçon eût l'œil vif, il ne voyoit de jour que foiblement ; mais il assuroit y voir la nuit assez distinctement. »
Voici comme M. Pierquin explique les événemens ci-dessus (ibid. 1712 fév. > p. i5i) : « Je considère une femme enceinte et son enfant comme deux cordes du même luth , qui sont à l'unisson ; on nesauroit toucher l'une que l'autre ne résonne, ou du moins ne tremble aussitôt. La femme regardant avec zèle le Saint-Sacrement , son enfant le voyoit comme elle , puisque la mère et l'enfant sont dans une contenance d'imagination et de sentiment. De plus, cette femme en ayant la tête toute remplie, ses esprits, agités dans son cerveau , se changèrent en cette auguste impression, et devenus encore plus mobiles par une attention redoublée, ils s'écoulèrent bientôt dans toutes les parties de son esprit ; mais ils se répandirent plus abondamment vers sa poitrine , à cause que la touchant avec ses mains jointes, elle en augmentent et fortifioit le cours dans cet endroit.
» Cependant ces esprits ainsi modifiés ne purent peindre rien de sensible sur son sein , parce que la chair en étoit trop dure et la peau assez inflexible pour résister à leur impression; mais les chairs de son enfant étant beaucoup plus souples et molles comme de la cire échauffée , et par conséquent susceptibles de toutes sortes d'arran-
( 329 ) «emens, il ne faut pas s'étonner si ses esprits , mis à l'unisson avec ceux de sa mère et remués par la vue du Saint-Sacrement , imprimèrent sur 3a peau tendre de sa poitrine, où ils dévoient être plus agissans qu'en tout autre endroit, la figure du soleil dans lequel on expose l'hostie consacrée.
» Si l'on doit accorder que les esprits animaux peuvent transmettre la représentation des objets, et les tracer ensuite en petit sur le fœtus, gros alors comme une abeille , puisque les rajons de lumière qui viennent des objets, et qui ont tant de ressemblance avec ces esprits , portent si exactement les images dans nos yeux , et les impriment en miniature sur la rétine; enfin comme ]es esprits qui sortent de la masse glanduleuse du cerveau (après avoir reçu, dans le centre ovale r des modifications , expressions des traces qu'ils y rencontrent) , coulent d'une manière penchante dans Jes corps cannelés , puis descendent vers les autres parties du corps , il s'ensuit qu'ils doivent presque toujours imprimer à la renverse , sur 3a peau du fœtus, les fantaisies de la mère; c'est pourquoi ce soleil , tourné sur la poitrine , est renversé de haut en bas. »
Selon Malebranche, la mère et le fœtus ont chacun leur ame séparée; mais comme leurs corps sont étroitement unis , celle du fœtus n'est
pour rien dans ce qui le concerne, et il n'y a que celle de la mère qui ait des fonctions qui sont communes et les mêmes pour les deux individus , au point que la mère ne peut imaginer ni désirer une poire ou d'autres fruits, que le fœtus ne les imagine et ne les désire de même, et s'il ne les mange aussi avec elle , il croit les manger, puisque lui et sa mère ont, selon notre auteur , les mêmes sentimens et les mêmes passions; ce qui n'est guère d'accord avec l'expérience, qui nous fait voir journellement que des femmes maigres et malades, parce qu'elles ont été épuisées de souffrances durant toute leur grossesse , mettent au monde de gros enfans bien portans qui ne paraissent nullement avoir éprouvé les mêmes maux , et , à coup sûr , ils n'ont pas eu leurs vomissemens ni leurs maux d'estomac, si on en juge par la limpidité des eaux de l'amnios. Selon cet auteur, ce n'est plus par filiation, mais c'est par imagination que des familles entières sont affligées de grandes faiblesses d'imagination , et qu'un père aveugle a des enfans qui lui ressemblent. Ainsi renions les transmissions héréditaires par les races , et brûlons les ouvrages de ceux qui ont écrit sur les maladies propagées par filiation , tels que ceux de MM. Portai, Pinel , Esquirol , et autres , puisque l'imagination suffit à tout. Attendons-nous à voir un jour les
( 35i ) imaginistes réformer toutes les notions zoologiques, et nous enseigner le secret de produire des mulets , des jumarts et des hybrides de tout genre, en produisant à la vue dune jument saillie par un entier de son espèce, un animal d'espèce différente , tel qu'un âne , un taureau , etc.
Quant à Pierquin , il met d'abord la mère et le fœtus a l'unisson , comme deux cordes d'un même luth , quoique le corps de l'une et celui de l'autre ne fassent pas un seul et même instrument, et qu'entre leurs tissus il n'y ait pas non plus le même rapport qu'entre les cordes d'un même luth ; afin que la première regardant avec zèle le Saint-Sacrement, son fruit le voie comme elle , bien qu'il ne fasse guère clair dans la matrice, et que les yeux d'un enfant gros comme une abeille soient bien petits et encore bien faibles. Ce premier pas fait, l'auteur renonce un instant à l'unisson , pour donner à la mère une chair dure et une peau inflexible , capable de résister à l'impression , et au fœtus des chairs beaucoup plus souples et molles comme de la cire échauffée , pour recevoir l'impression des esprits, car ceux-ci impriment, pourvu qu'ils trouvent un papier convenable, c'est-à-dire des chairs souples et molles, et l'on doit accorder, vu qu'ils ont tant de ressemblance avec la lumière , qu'ils tracent en petit , sur le fœtus , gros
alors comme une abeille, la figure des objets à la renverse , comme celle-ci les imprime en miniature sur la rétine : et voilà pourquoi le soleil tourné sur la poitrine est renversé le haut en bas*
On pourrait objecter que toute comparaison cloche ( omnis comparatio claudicat ) , en ce que la corde du luth que Ton pince est celle qui résonne le plus fort , et qu'elle ne communique à l'autre qu'une agitation de l'air ou des vibrations beaucoup plus faibles que celles qu elle éprouve elle-même , au lieu que dans l'unisson de la mère avec son fruit , la corde qui communique les vibrations à l'autre ne résonne pas, étant faite d'une chair dure et inflexible , et n'a rien de ce qu'elle communique ; il faut donc que cela s'explique par le principe que l'on donne ce que l'on n'a pas , malgré l'adage contraire : Nemo dat quod non habet. Ce qu'il y a de plus curieux dans l'explication de Pierquin, ce ne sont pas seulement la contenance d'imagination et de sentiment, commune a la mère et au fœtus , et l'intervention de la masse glanduleuse , du centre ovale , des corps cannelés , et des autres étamines par où doivent passer les esprits ; mais ce sont les parties de V esprit de la mère et le changement de ses esprits en une auguste impression dans le fruit , sans les empêcher de devenir encore plus mobiles par une
attention redoublée, et de s'écouler bientôt dans toutes les parties de son corps , etc. Il faut que ce Pierquin ait été un homme bien savant, pour expliquer aussi pertinemment comment se fait une chose qui ne se fait pas , et ne pourrait se faire sans l'extinction du genre humain, qu'il serait impossible de propager par la génération , si un fœtus gros comme une abeille, et même plus gros, devait éprouver les mêmes sentimens et affections que sa mère , et à un degré beaucoup plus violent , à raison de la nature de ses tissus, qui , de l'aveu de tous les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle, sont d'une ténuité, et par conséquent d'une susceptibilité extrême. Je ne sais si, connaissant si bien le mécanisme des opérations ou plutôt des impressions intellectuelles > ce savant était fils d'imprimeur ou de graveur ; mais il savait aussi que la lumière grave et imprime à la renverse sur la rétine la ligure des objets que nous voyons. Mais puisqu'il savait tant de belles choses , il n'aurait pas dû nous laisser ignorer de qui sont les impressions des objets que nous voyons en songe durant les nuits les plus obscures , où la lumière n'imprime plus, et comment un coup sur l'orbite imprime aussi des étincelles de feu la nuit comme le jour, etc.
Il ne faut pas un grand fonds de connaissances métaphysiques, pour savoir que la perception d'un
(334 ) objet n'est pas plus l'effet de l'impression de sa figure dans la rétine ou sur une autre partie du corps , que la perception d'une couleur, telle que le rouge, le jaune, le bleu, le vert, etc., n'est l'effet de l'application de cette couleur sur la rétine ou ailleurs , puisqu'il suffit , pour avoir une variété de couleurs , que la lumière soit modifiée par le prisme, l'arc-en-ciel , ou la diversité des surfaces où elle tombe. Nous ne pouvons concevoir aucun objet , sans que notre esprit le note sous une forme, sous une couleur, dans un temps et dans un espace, pour le sortir du cliaos ou de la confusion des êtres , et le reconnaître. S'il en était autrement, et que les objets imprimassent leur forme ou figure dans l'esprit, tout le monde les verrait de la même manière, et l'erreur serait impossible à l'égard des formes et des couleurs, ce qui n'est pas. Pour se convaincre de ce que j'avance, il ne faut que réflécbir aux visions d'objets qui n'existent pas, à l'impossibilité pour certaines personnes de distinguer le vert du bleu, etc. , ou si l'on veut à l'arc-en-ciel , qui n'est qu'une illusion produite par la réfraction et le reflet de la lumière dans l'eau, suspendue en vapeur dans l'air, non en forme d'arc comme nous le voyons, ni en couleurs réellement variées dans l'objet, mais par le prestige d'une excitation visuelle dans l'esprit de celui qui est convenable-
( 335 ) ment placé pour cela ; car la grandeur de l'arc varie selon le point de vue , et perd entièrement sa forme et la variété de ses couleurs pour quiconque n'est pas entre le soleil et la nue ; d'où je conclus que les formes et les figures variées sous lesquelles l'esprit nous présente les objets, dépendent des modifications que leurs surfaces font subir à la lumière, considérée comme cause occasionnelle , et de l'excitation qui en résulte pour les sens ou l'esprit , considéré comme cause efficiente ou productive. Les verres qui grossissent et ceux qui rapetissent les objets, de même que les illusions fantasmagoriques , prouvent également que c'est la vue qui figure les objets , et non les objets qui peignent leur forme et leur couleur dans la vue.
Convenons que Terelius a été un peu moins ridicule dans ses explications, qui, moins délayées dans un fatras d'expressions amphigouriques et contradictoires, sont les mêmes à la lumière près, à laquelle il substituait l'air, parce qu'elle n'était pas connue de son temps comme aujourd'hui. Mais comment compter sur la véracité , le discernement et la bonne foi de gens capables d'un tel assemblage d'absur dites et de fausses suppositions engrenées les unes dans les autres? Dans un cas, on choisit un fœtus gros comme une abeille pour y graver des figures t ou y incorporer des esprits
( 536 ) changés en figures , et dans un autre cas , on lui imprime des groseilles la veille de sa naissance ; chez un troisième , c'est le nom de Dieu que l'on voit écrit sur la prunelle en grec et en hébreu , et chez un quatrième , c'est l'iris qui présente un cadran où l'on comptait aisément les heures , marquées en chiffres romains , et il semble qu'il n'y manquait que l'aiguille et le mouvement pour avoir une montre vivante. N'y reconnaît-on pas les épaulettes du veau de Portieux, les ailes de lange des environs de Paris, ou le conte du curé et de la dame galante , qui , le télescope en mains , observaient la lune , et y voyaient chacun ce dont il était préoccupé, et ce qu'il désirait y voir? Ou bien, comme tant de choses réunies en un si petit espace que la prunelle et l'iris demandaient , pour être aperçues , des yeux armés d'un microscope, peut-être commandé et piété dans l'intérêt d'une fraude pieuse , ne serait-il pas arrivé ce qui arriva un jour à un astrologue- qui prétendait avoir découvert dans la lune un animal monstrueux et inconnu, parce qu'une souris s'était introduite à son insu dans son télescope? Ne saiton pas que les fanatiques sont visionnaires à l'égal et au-delà de ceux qui n'ont qu'une prévention ordinaire , et se permettent de petites menteries sous le nom de fraudes pieuses , qu'ils se pardonnent réciproquement en faveur des motifs et de
(337) l'intention? Ce qui ne laisse guère de doute sur l'origine du cadran peint dans l'iris d'un enfant de Blois, de la figure du soleil sur la poitrine de Robinet et de l'empreinte du nom de Dieu dans les yeux d'un juif flamand, c'est que., de nos jours , les missionnaires et leur ouailles , comme on peut le voir dans le plaidoyer de M. Dupin aîné, pour le Constitutionnel en 182 5 -, nous régalent encore de semblables merveilles , et que dans tous les temps l'ignorance et la superstition ont enfanté de faux miracles, accrochés les uns aux autres , parce que le mal engendre le mal, et que le succès d'une mystification fait espérer le succès de plusieurs autres. Quoique l'habile défenseur précité et le jugement rendu par la Cour royale de Paris sur son éloquente plaidoierie , aient mis hors de doute la réalité des pieuses supercheries dont la publication avait été attaquée comme calomnieuse par le parti qui exploite 3a crédulité publique, l'humiliation d'une défaite aussi honteuse n'a pas découragé les apôtres du mensonge et de la superstition, parce qu'ils savent que les idées ascétiques produisent une sorte d'enchantement qui leur soumet tous ceux qui en sont imbus, en dépit de tout argument et de la raison qu'ils font abjurer à leurs adeptes, sous prétexte que c'est un guide orgueilleux et trompeur; comme si Dieu, en nous la donnant, avait
( 538.) voulu nous égarer pour avoir lieu de nous punir, îl faudrait plusieurs volumes pour recueillir les miracles et les récits fabuleux de tout genre, que l'intérêt et l'ignorance ont fait éclore, et dont la crédulité s'est alimentée dans tous les temps. C'est l'ignorance de ce qui est naturel qui accrédite le surnaturel, et un ancien proverbe grec dit que les miracles sont la pâture des sots : ^œvjxciTœ juœçoîg. Mais pour augmenter le nombre des sots, il faut maintenir le peuple dans l'ignorance, en le rendant pauvre et fanatique, parce que la pauvreté l'empêche de s'instruire, et que le fanatisme lui fait croire qu'il a toute la science qu'il lui est permis d'acquérir. Horace le savait bien, lorsqu'en parlant d'une croyance ridicule et absurde, il en léguait le privilège aux Juifs superstitieux, par ces mots : Credal judœus Apella, non ego. Nos parasites d'un autre siècle en savent aussi quelque chose, à en juger par la peine qu'ils se donnent pour imprimer à l'esprit humain une marche rétrograde, en faussant l'instruction du peuple pour mieux l'exploiter à leur profit. Il suffit d'avoir entendu quelques-uns de nos missionnaires, ou de lire les feuilles publiques , pour se convaincre que notre époque, si elle est moins crédule, grâce aux progrès de la civilisation, est encore fertile en miracles propres à alimenter la superstition. Entre plusieurs exemples qui le prouvent, en voici
(339) un assez récent, rapporté dans le Constitutionnel du. i3 juin 1827,, et qu'aucune accusation juridique ni aucun article officiel n'ont démenti.
« Le système d'abrutissement des classes inférieures est poursuivi avec persévérance \ est-il dit dans cette feuille; si cela continue , les bûchers s'allumeront et l'on brûlera les sorciers. On est déjà presque arrivé là ; a-t-on oublié ce qui s'est passé dans les départemens des Landes et du Rhône? Nous avons parlé de la croix apparue en Poitou , avec certificat' des gendarmes, et pour laquelle monseigneur levéque de Châlons a fait une procession générale ; nous avons parié aussi de l'enfant merveilleux de Champagne , etc. Voici quelque chose de plus fort que tout cela.
» Un petit imprimé, de la dimension consacrée dans ces sortes de publications , nous est parvenu de Rennes , où il se vend cinq centimes, dans la ville comme dans les marchés des environs, avec accompagnement de quelques amulettes de plomb. Il a pour titre : Evénement miraculeux arrivé dans la commune de Bolbequet , le iZ mai 1826, département de la Loire , arrondissement de Saint-Etienne en Forêt , veille de la Pentecôte. Ici nous devons faire une remarque: c'est qu'en général ces relations , destinées à alimenter la crédulité des simples, sont imprimées à une assez
grande distance du lieu où s'est passé le prétendu miracle. Celle qui concerne l'enfant des environs de Reims, a été imprimée à Castres , et celle-ci, qui nous apprend avec tant d'assurance le miracle du Forêt, l'a été à Rennes. On a sans doute voulu la mettre ainsi sous la protection de M. le ministre de l'intérieur ; nous engageons le bibliomane à se procurer cette pièce , qui sera peutêtre un jour plus précieuse qu'un Elzévir , car elle constatera qu'au dix-neuvième siècle , certaines gens fesaient , aux dépens du pauvre peuple, un trafic de telles sottises, que nos neveux refuseront de le croire. Or donc , dans la commune de Bolbequet, il y a une chapelle , connue à plus de vingt-cinq lieues à la ronde , où repose la relique de saint Main et quelques autres. Toutes les personnes qui y vont avec dévotion , se trouvent guéries de la lèpre qu'on appelle le mal de saint Main , de la migraine qu'on appelle le mal de tête , et de plusieurs autres maladies contagieuses } pourvu qu'on porte les croix et médailles qui se vendent avec la relation. Au pied de cette chapelle , il y a un arbre d'une grande vieillesse et d'une grosseur extraordinaire. Comme cet arbre jetait de l'obscurité dans la chapelle et gênait l'entrée de la porte , les administrateurs de la commune décidèrent de l'abattre et de le vendre pour l'entretien de la chapelle.
( 54i ) L arbre fut adjugé, et dès le lendemain , un marchand de Lois en gros et en détail y envoya ses ouvriers ; mais quelle fut leur surprise, lorsque le premier coup de hache se fit entendre' Nous allons maintenant laisser parler Fauteur de la légende de Rennes, en conservant fidèlement la pureté du texte ; un pareil style est trop digne du sujet pour qu'il soit permis de l'altérer :
« Des Oiseaux, comme jamais on n'en avait vu de semblables, sont arrivés dans les branches de cet arbre, faisant des cris épouvantables, même frappant sur les têtes et sur les épaules de ces ouvriers, qui, se regardant les uns les autres , disaient : « Voilà une chose bien étonnante et bien » surprenante; ordinairement quand, on abat un » arbre , les oiseaux s'envolent dans les champs , 5> ceux-là viennent nous faire résistance. » Ils se mirent à les regarder voltiger dans l'arbre; ils ont aperçu un arc-en-ciel qui cernait peu à peu l'arbre et la chapelle, où il paraissait quelques rayons du soleil lumineux. Ils ont vu l'arbre se diviser en deux. Quelle a été leur plus grande surprise ! C'est qu'ils ont aperçu l'image de N.-S. J.-G. en croix, aussi brillante comme le soleil; ces hommes se sont prosternés à genoux et ont fait leurs prières; de là ils sont retournés dans la commune pour rendre compte de ce qu'ils avaient vu. v
Suit le discours des ouvriers à l'acquéreur de l'arbre.
« Monsieur, nous ne pouvons pas continuer l'ouvrage que vous nous avez commandé. Nous avons vu des signes dans les astres et des oiseaux qui nous l'ont défendu. Donnez-vous la peine de venir sur les lieux , et vous verrez la vérité. M. G. a pris la route pour se transporter sur les lieux , et plusieurs personnes qui étaient là , de la même commune ; pour rendre mille actions de grâces à celui de qui dépend notre existence. Dès qu'ils ont aperçu ce crucifix 5 elles se sont prosternées à genoux et ont fait leur prière. M. G. s'est avancé jusque sous l'arbre , et se moquant de ses ouvriers et leur disant : « C'est un crucifix que l'on a placé » là pour me donner de la terreur , pour que cet )) arbre ne soit pas abattu; vous pouvez travailler , « il ne vous arrivera rien, et je vous paierai la » somme que nous avons convenu. » Les ouvriers lui ont répondu : « Vous nous donneriez 6 fr. par » coup de bâche , nous n'y travaillerions pas , » M. G., travaillez vous-même. » M. G., tout en colère , maltraitant ses ouvriers , leur a dit : « Don- » nez-moi la hache ! je travaillerai plutôt huit jours » et huit nuits, afin que cet arbre soit abattu. » Dès que le premier coup de hache s'est fait entendre , un tremblement de terre a eu lieu sous ses pieds , une grande tempête s'est élevée autour
de 1 arbre et de la chapelle; iî a resté comme immobile sans pouvoir continuer l'ouvrage , tant il a été saisi de peur. 11 a eu besoin de ses ouvriers pour l'emporter chez lui comme un homme mort. En arrivant chez lui , on l'a couché sans connaissance , et dans les vingt-quatre heures il est mort, sans avoir eu le temps de demander à Dieu la rémission de ses péchés. »
« Bref, M. le curé s'y transporta le lendemain processionnellement et y chanta la messe, et on aperçut encore un rayon lumineux que l'on ne pouvait^/ xer* Ce prodige, miraculeux a duré l'espace de dix minutes , puis a disparu. Mais troisième miracle : « Quelle a été la surprise de M. le curé, d'apercevoir une lettre qu'il était impossible de toucher î » Cependant, à la fin de la messe , il la prit , la toucha et la lut au peuple , après avoir donné la bénédiction. Or, cette lettre, dont nous fesons grâce, n'est attribuée à rien moins qu'à Dieu lui-même. Suit un cantique sur l'air de Judith , dont on se figure aisément la niaiserie et la platitude, tel enfin qu'on peut l'attendre du talent d'un poète de la congrégation. »
La véracité du journal dont j'emprunte la narration , est d'autant moins suspecte ici, que, ne flattant pas les ministres ni le parti qui aime à exploiter la crédulité du peuple, il n'a pu compter sur aucune faveur ni sur aucune indulgence
de leur part, et qu'ayant déjà été l'objet de plusieurs accusations mal fondées , il n'aurait point échappé à un nouveau procès , s'il avait supposé ou dénaturé les faits qu'il rapporte. On ne peut, d'ailleurs, douter de la connivence on de l'incurie du ministère public pour les auteurs des jongleries superstitieuses qu'il tolère bénévolement , et laisse circuler inaperçues, après avoir donné tant de preuves de sa vigilance et de son zèle inquisitorial contre les écrivains d'un esprit différent, tel entre autres que M. Touquet, qui a été condamné à une amende de 1,000 fr., outre les frais, etc., pour avoir publié l'Evangile sans y joindre la partie dès miracles. L'énormité de l'amende, comparée au délit, prouve l'importance de la partie omise aux yeux du parti dominant. Mais ce parti est d'autant plus inconséquent, qu'en permettant ou favorisant les relations de faux miracles, il laisse attaquer indirectement l'authenticité des autres, parce que ceux qui se voient trompés d'un côté, se croient aussi trompés de l'autre, quand l'instruction et le discernement ne les rendent pas capables défaire la différence. Ce ne sont point là les caractères de la véritable religion. Avoir ce qui se passe, ne croirait-on pas que, pour certaines gens, la religion consisterait à stupéfier le peuple , au lieu de l'éclairer et de le rendre meilleur , et que l'art de gouverner serait l'art de l'exploiter.
Saint Augustin, 1 aigle de l'église latine, s'est lui-même élevé contre le zèle qui mêle le faux avec le vrai, lorsqu'il dit : Que notre religion ne soit pas l'œuvre de nos fantaisies } car la vérité , quelle quelle soit , vaut mieux que tout ce qui peut être imaginé par le caprice (1). Le pieux archevêque de Cambrai, Fénélon , dans son livre De l'Education des Filles , a aussi pensé à prévenir les pièges et les abus où une fausse dévotion pourrait entraîner la jeunesse, en s exprimant ainsi : C'est d'accoutumer les fuies a n'admettre pas légèrement certaines histoires sans authorité, et a ne s' attacher pas a certaines dévotions qu'un zèle indiscret introduit ' } sans attendre que l'église les approuve. Il est donc permis , d'après les cvénemens dont nous avons nous-mêmes été témoins, et d'après des témoignages aussi respectables, de conclure que, puisqu'une dévotion mal entendue et la prévention ont de tout temps mis le mensonge à côté de la vérité, il serait peu raisonnable d'admettre comme indubitables l'histoire de la figure du soleil du Saint-Sacrement sur la poitrine d'un enfant, celle de l'impression du nom de Dieu dans la prunelle d'un juif flamand, et celle de l'existence d'un cadran
(i) Non sit religio nostrain phantasmatibus nostris, melius est enim qualecunque verum, quàm omne quidquid pro arbitrio fingi potest. Aug. , De Vera Religione , cap. 45.
( 346) dans l'iris d'un enfant de Blois. etc. Mais en supposant qu'il y eût quelque chose de réel dans ces événemens , ce ne serait pas une raison de les attribuer à une cause surnaturelle , ou à l'imagination maternelle , comme je vais le faire voir , afin qu'on ne m'accuse pas d'imiter Blondel , à qui on a reproché de nier les faits qu'il ne pouvait expliquer; parce que, si on les nie, quand la fausseté en est évidente, ceux qui les ont controuvés ou dénaturés , tirent de là un argument ad liominem , en supposant l'embarras ou la mauvaise foi de celui qu'ils n'ont pu tromper (1).
Tous les médecins savent que le cerveau trace des digitations, et que les vaisseaux laissent l'empreinte de leur forme et de leur distribution sur la table interne du crâne , qui est certainement plus dure que la chair d'une femme grosse, estimée cependant trop dure pour recevoir les impressions qu'on lui donne la faculté de produire sur son fruit. On nous dit aussi que celui-ci est
(i) Jacques Blondel , docteur en médecine et membre du collège royal de Londres , a combattu avec avantage l'opinion de ceux qui attribuent les marques de naissance à l'imagination maternelle , en fesant voir qu'on ne peut administrer aucune preuve réelle de ce système. Il attribue les vices de conformation de naissance à un de'faut d'organisation de l'œuf ou des parties de l'embryon. Il a publie' à Londres , en 1727 , un traité , traduit en français sous ce titre : Dissertation physique sur la force de l'imagination des femmes enceintes sur le fœtus. Paris, chez Guérin. i745.
(347 ) comme une chair coulante et gros seulement comme une abeille , lorsqu'il reçoit des empreintes; mais comme les causes ou les modèles ne coïncident pas toujours avec cet état du fœtus , on donne aussi à l'imagination de la mère la force de produire des groseilles sur lui la veille de l'accouchement, où il doit être déjà un peu dur et plus gros qu'une abeille. Il y a mieux. Kerkering (Specîlegium anat. obs. 3 ) , et , après lui , Bablot (/.<?., p. 77 ) ? tous deux partisans trèszélés du pouvoir de l'imagination maternelle , racontent qu'un collecteur fesant vendre sur la place publique le blé d'un paysan qui n'avait pu payer ses contributions , fut aperçu par une vieille femme qui le frappa trois ou quatre fois sur le dos, en lui criant : Que fais-tu, malheureux? Dès ce jour-là, disent41s, le collecteur sentit à l'endroit où la femme l'avait touché , un petit tubercule qui, trois jours après, avait la grosseur d'un œuf de poule , et dont les progrès furent si rapides , qu'au bout de trois ans il s'était converti en une tumeur semblable à un sac de blé, « Plusieurs esprits foibles , ajoute Bablot, attribuoient la cause de cette tumeur à un sort que la vieille avoit jeté sur cet avide publicain ; mais qui ne voit , dit Kerkering , que le sort n'étoit rien autre chose que l'imagination même de cet homme superstitieux , qui se crut ensorcelé par la vieille
qui l'avoit frappé sur le dos? D'autres l'attribuoient à une punition divine. » I/on voit que chacun donne aux événemens la couleur de sa prévention. Une croyance est comme un principe , en l'adoptant on n'en rejette aucune conséquence, et voilà comment l'absurde découle de l'absurde. Une tumeur énorme se forme , par un dépôt ou une sécrétion vicieuse, sur le dos d'un homme; on se souvient qu'il a fait vendre le blé d'un paysan, et qu'une femme lui a donné trois coups sur le dos : vite on en conclut que c'est un sort, une punition divine , un effet de l'imagination, et, pour le prouver, on prête à la tumeur la forme d'un sac de blé. La coïncidence de deux événemens rapprochés l'un de l'autre est, pour ceux dont l'opinion est formée d'avance , une preuve irréfragable que l'un est la cause, et l'autre l'effet. De même , la poitrine d'un enfant porte l'empreinte de l'irradiation des vaisseaux du placenta ou d'un autre plexus vasculaire, qui s'y seront dessinés comme ceux du cerveau se dessinent sur le crâne; vite on en conclut que c'est un effet de l'imagination maternelle, et, pour le prouver, on lui prête la figure d'un soleil du Saint- Sacrement , parce qu'on obtient de la mère l'aveu qu'elle a regardé celui-ci , sans réfléchir que bien d'autres femmes l'ont regardé aussi plusieurs fois dans l'année, sans qu'il en soit résulté un pareil
( % ) effet. Le cordor, ombilical ayant aussi laissé son empreinte, est regardé comme la tige ou le support de la figure , que Ton renverse hypothétiquenient dans la rétine, afin d'expliquer pourquoi elle est tournée de bas en haut sur la poitrine de l'enfant. Quant aux lettres et aux chiffres aperçus dans la prunelle et dans l'iris de deux autres enfans , il n'a fallu qu'un renflement des vaisseaux ou une légère saillie des fibres de ces parties irritées par la lumière, pour que la loupe y fit trouver ce qu'on désirait y voir. Voilà comment ce qui est naturel devient miraculeux par la facilité que l'on se donne d'accommoder les effets à leurs causes supposées, sans s'inquiéter des contradictions où l'on est jeté par les circonstances qui trahissent la vérité, surtout pour l'empreinte du nom de Dieu en grec sur un œil et en hébreu sur l'autre , quoiqu'il n'y ait pas eu de modèle pour cela , et aussi pour la figure du cadran sur l'iris que la mère n'avait sûrement pas touchée, pour déterminer ses esprits à l'y peindre, etc. Au reste, Pierquin réveille lui-même le soupçon de la supercherie, en continuant ainsi :
« Pour les yeux du jeune Flamand, né juif, ils me paroissent admirables , je crois qu'il n'y a rien de si singulier dans les auteurs. Nous lisons bien que Pyrrhus avoit les dents tout d'une pièce ,
que l'on voyoit sur le rang d'en haut le mot lion en grec , et. sur celui d'en bas le mot roi aussi en grec; mais il est à présumer qu'on avoit gravé ces mots en lettres grecques, et que c'étoit un artifice de ce prince, pour donner crédita sa mâchoire monstrueuse , et pour faire entendre à ses sujets , qu'il était un roi généreux et inlrépide comme un lion.'
» On ne peut pas dire la même chose des lettres qui composent le nom substantif de Dieu en hébreu et en grec , que tant de gens ont vu sur les yeux de cet homme, car la prunelle, qui est une continuation de la pie- mère, est trop délicate et trop sensible pour souffrir des impressions artificielles... Il est donc plus raisonnable de penser que ces mots augustes sont formés par un assemblage heureux des ligamens ciliaires qui se nuancent assez aisément dans les yeux bleus, et qui quelquefois y figurent des camayeux, ou par une forte imagination de la mère; car elle pourroit bien avoir considéré durant sa grossesse avec trop d'attention, quelque portrait ou statue bizarre des anciens qui auroienteu les yeux peints ainsi. »
Ces derniers mots prouvent ladifïiculté défaire rentrer le phénomène dont il s'agit dans le domaine de l'imagination, faute d'un modèle semblable que la mère, ne sachant ni le grec ni l'hébreu, n'eût d'ailleurs pu garder dans sa mémoire
( 35x ) ni même saisir dans son ensemble ; et cependant on lui en fait hommage, tant il est difficile de n'être pas dupe de sa prévention. L'on juge sainement, et l'on taxe avec raison de supercherie le fait rapporté sur 3a mâchoire de Pyrrhus, parce qu'on n'a pas adopté une croyance d'où il découle comme une conséquence. C'est le contraire relativement au pouvoir de l'imagination maternelle et à ses miracles, qui , étant admis comme choses indubitables, ne laissent à l'esprit que l'option entre une crédulité aveugle et une explication basée sur des suppositions vaines et ridicules des phénomènes qui s' y rattachent* En effet , il n'est pas aisé de croire qu'on ait vu le nom de Dieu écrit sur la prunelle d'un enfant autrement que par les yeux de la foi et de la préoccupation ; en sorte que l'artifice pourrait consister seulement dans une illusion accréditée par un faux zèle ou par l'intérêt de ceux qui exploitent la crédulité et l'ignorance à leur profit. Cette conjecture devient plus vraisemblable par l'impossibilité où l'on a mis la plupart des témoins d'en juger par euxmêmes , en choisissant des mots dans l'hébreu et le grec , deux langues qui ne sont nullemen l vulgaires. Cette circonstance suffirait même seule pour faire déclarer apocryphe xmfait que tant de gens ont vu, dit l'auteur, tandis que si peu de gens ont pu le voir et en juger par eux-mêmes. Ceux qui , en état de voir et de juger ? n'ont pas
relevé la supercherie , avaient de bonnes raisons pour se taire, et l'on en a toujours , quand il s'agit de fronder les préjugés , et de se mettre à dos un parti puissant, si l'on aime sa tranquillité, et que la presse ne soit pas libre. Le journaliste éclaircit encore plus le nuage , en ajoutant ce qui suit : « On ma remis la lettre d'un religieux, dans laquelle il me marque qu'il a vu enterrer à Paris , dans la paroisse de Saint- Gërmain-i'Auxerrois , la mère de l'enfant qui avait le nom de Dieu écrit dans les yeux; qu'il examina à son aise les yeux de ce garçon , que le nom n'était ni en hébreu ni en grec , mais en bon latin j qu'il n'y avait point de couleur d'or, ni de bleu céleste, ces lettres étant d'un bel émail ; qu'elles étaient placées dans cet espace de l'oeil entre la prunelle et le cercle de l'œil ; que sa prunelle était de la couleur d'une ardoise neuve , et qu'il voyait parfaitement bien le jour. De tout cela, ce religieux conclut que cet enfant est né de parens catholiques et non pas juifs , et que le mémoire qu'on m'en avait communiqué n'était pas correct.
» Ce religieux peut bien s'être trompé luimême , en confondant le garçon de la mère catholique avec celui de la mère juive.. . Tout cela me persuade assez que ce sont deux garçons différens , en qui la Providence ou la nature ont opéré des effets semblables. »
J'ai passé ies raisons alléguées pour établir des probabilités d'opinion , parce que je voulais seulement montrer que le religieux accuse d'inexactitude le premier récit d'un phénomène qui lui paraissait trop beau pour l'enfant d'une juive, et qu'il est lui-même soupçonné d'erreur ou de quiproquo par le journaliste qui, au lieu de suspecter l'un et l'autre récit , les adopte tous les deux. Ainsi l'absurdité fait pulluler les absurdités.
Le Mercure de décembre 1697, et le Journal des Savans , de janvier 1698, avaient déjà fait mention d'un enfant de Tours , nommé Louis Corbeau , sur la langue duquel on voyait différentes lettres, que des personnes savantes et pieuses, ainsi que plusieurs médecins, ont dit n'être point l'effet d'une envie que la mère aurait eue , cela ne pouvant procéder d'aucune idée formée par l'imagination de cette mère , parce que ces lettres changent tous les jours , et que même quelquefois il n'y a rien du tout.
Le changement journalier des lettres , qui est le motif allégué ici , pour ne pas les attribuer à l'imagination maternelle , ne serait pas une raison suffisante pour tous les partisans de son pouvoir merveilleux ; car on lui fait souvent honneur d'une représentation de prétendues fraises, cerises, framboises , etc., que Ton croit voir dans
( 354) des verrues ou excroissances charnues dont on fixe la manifestation imitative à l'époque de la maturité de ces fruits.
Mais ce n'est pas seulement dans les corps terrestres que Ton a observé des mots et des lettres mystérieuses , car on en a aussi découvert dans les corps célestes, comme le rapporte Thomas Brown , médecin anglais , dans son Essai sur les erreurs du temps (t. n, ch. i4> p» 144)^ ou son traducteur le fait parler ainsi : « Nous aurions de la peine à découvrir dans les cieux certains mots hébraïques , composés de grandes et de petites étoiles , qu'y découvrent les spectateurs cabalistiques , où ils prétendent lire les événemens futurs. Ainsi des étoiles qui sont dans la tête de Méduse, ils composent le mot chai ab , et y trouvent la désolation de Javan ou de la Grèce. Mais de pareilles visions ne méritent pas d'être relevées. »
L'auteur anglais apprécie les visions des cabalistes à leur juste valeur, en disant qu'elles ne valent pas la peine d'être relevées. Si je relève quelques visions pareilles . ce n'est pas que j'y attache plus d'importance que lui ; mais c'est parce que je sais que bien des femmes y en attachent trop, lorsqu'elles ont l'esprit frappé de quelque objet durant leur grosesse.
Reste à deviner maintenant si ce sont les mots
hébraïques trouvés dans les corps célestes ou les lettres de la langue de Corbeau , visible ou non visible , selon le plus ou moins d eréthisme de ses fibres, les effets de la lumière et la disposition des observateurs , qui auront fait imaginer l'apparence du nom de Dieu dans la prunelle d'un autre enfant, ou si on en aura tiré l'idée de la mâchoire de Pyrrhus , pour réchauffer la foi des âmes tièdes, par des miracles qu'il est toujours si facile d'enraciner dans l'ignorance par des suppositions ; puis , pour achever de dissiper les doutes des moins crédules , on aura , en allant toujours de plus fort en plus fort, comme au théâtre RAudinos , imaginé un cadran peint en chiffres romains sur l'iris d'un autre oeil , puis la figure d'un soleil du Saint- Sacrement , renversé de haut en bas , etc. , d'après le principe que l'erreur doit renforcer l'erreur. Pour les dévots outrés et les fanatiques , c'est oeuvre pieuse et méritoire d'accréditer tout ce qui leur semble propre à gagner des âmes à Dieu , au préjudice du diable , comme si Dieu n'était pas assez puissant pour faire ce qui lui convient sans leur secours ; et vu que , sans craindre de pécher , ils n'osent douter ni examiner, avant de croire, ce que les prêtres leur disent , s'il s'en trouve un qui leur débite une fable merveilleuse , les échos ne lui manquent jamais pour la répéter. D'ailleurs le succès
d'une industrie multiplie ceux qui l'exercent, et îe nombre des imposteurs se régla toujours sur celui des gens crédules ; en sorte qu'on ne peut favoriser l'ignorance, qui est la source de la crédulité , sans encourager la fraude.
C'est ainsi qu'à l'aide de l'ignorance et de la supercherie , secondées l'une par l'autre , la terre se remplit de mensonges sacrés et profanes, qu'un visionnaire devient prophète ou sorcier, qu'un fou estpossédé du démon , qu'il se trouve dans le corps d'une femme enceinte des légions d'esprits à îa disposition de son imagination , pour opérer toutes sortes de merveilles sur son fruit, qui est négrillon par l'effet d'un regard , s'il a l'iclère bleu, et qui cesse de l'être par un autre regard , s'il est atteint de leucéthiopie, etc. Au surplus, il est moins amusant d'apprendre à connaître les maladies et les anomalies de la génération, que d'admirer îes prodiges de l'imagination maternelle et les phénomènes d'un monde enchanté où l'on fait partager à Dieu sa puissance avec le diable, en restant spectateur du combat. Les erreurs poussent des racines d'autant plus profondes dans le peuple, qu'elles sont partagées par beaucoup de personnes instruites et de bonne foi , telles que Descartes, Ambroise Paré, le père Malebranche et plusieurs autres. Il ne faut même que de la confiance dans les lumières d'une personne que l'on
aime ou que l'on révère , pour en imposer à la raison au point de ne pouvoir plus être détrompé. Voilà pourquoi le peuple a toujours vu avec indifférence et sans indignation persécuter et même condamner à mort comme impies, athées, hérétiques, rehelles, sorciers, matérialistes, novateurs, etc., ceux qui, révoltés des préjugés de leur siècle et des misères qui en résultaient, ont essayé de rendre à la vérité le terrain usurpé par l'erreur, en rétablissant la raison dans ses droits imprescriptibles. Mais ce qui prouve mieux que toutes mes réflexions, combien l'habitude des illusions et le succès des impostures deviennent contagieux, ce sont les phénomènes suivans rapportés par Planque (Le, p. i/±2 et suiv.). Portant plus l'empreinte de l'imagination des hommes que de celle des femmes, ils feront voir que les concessions que je fais à la prévention , en acceptant comme vrais les faits dont elle s'appuie , pourraient lui être refusées , d'après une expérience qui date de loin, et que Pline l'Ancien connaissait déjà; autrement il n'aurait pas dit « qu'il n'y a pas de mensonge , si impudent qu'il soit, en faveur duquel il n'y ait témoignage : » Nullum tant impudens mendacium est quod teste careat,
« Je suis persuadé, dit Gaharliep (Eph. germ., dec. 3, an. 7 et 8, obs. 56 , p. 85 ), que les prin-
eipales parties dans la formation et la perfection du fœtus y sont dues à Famé de la mère ; car on voit, quand il est même formé et parvenu à sa perfection , diverses métamorphoses qui s'opèrent dans lui. La fantaisie de la mère ajoute, ôte , augmente , diminue la figure , la couleur , et autres accidens ; elle change , elle mutile , elle rétablit, elle détruit et même anéantit les membres déjà formés et parfaits, et ce qui plus est, elle transgresse les lois de la nature.
» Une princesse entendit du bruit , et se mettant à la fenêtre, elle vit abattre la main d'un homme qui vouloit parer un coup qu'on lui pottoit sur la tête : quatre jours après, elle accoucha d'un prince à qui la main droite manquoit.
Mon fils aîné, ajoute Gaharlierp, vint au monde avec la main droite luxée et courbée , parce que y huit jours avant qu'il naquît , sa mère , qui étoit dans une voiture, aperçut un pauvre qui avoitla main droite dans cet état. J'ai corrigé ce défaut par le moyen de bandages. Mon fils aîné , de mon second mariage , porte une tache brune , de la longueur du doigt, près de l'ombilic, parce que sa mère , se promenant avec moi dans le jardin t sur le soir, avoit senti sur son visage tomber une araignée , qu'elle rejeta sans savoir ce que c'était. Cette idée confuse, tracée dans l'esprit de la mère, s'imprima sur l'enfant dont elle étoit
( 359 ) grosse, dans un semblable endroit quelle toucha légèrement' après avoir repoussé l'araignée. Ma fille est née avec les cheveux rouges, parce que sa mère, quatre jours avant ses couches, avoit vu , en allant à la messe , les cheveux rouges d'une demoiselle qui descendoit d'un carrosse. »
« Il y a un rapport entre la mère et le fœtus dont nous ne connoissons pas bien encore les causes. Une dame enceinte {Mercure, août 1734, p. 317), étant tombée malade, reçut quelques lavemens d'huile qu'elle ne rendit point. Elle accoucha à terme d'une fille qui rendit par haut et par bas une quantité considérable d'huile pure et point du tout altérée. »
« La femme d'un baron mangeoitavec une avidité extrême une crème de gruau avec des raisins, dit Gaharlierp (7. c.,p. 87); elle accoucha le lendemain d'un enfant couvert de|ces mêmes raisins, qui se détachèrent en les lavant. Une femme se contenta sur une envie qu'elle avoit de manger de la laitue : elle mit au monde un enfant couver!; de ce légume. »
« Une femme , à Vienne , mangea, la veille de ses couches, des fraises (ibid., dec. 1, an. 3, obs. 268) ; son enfant étoit couvert de ce fruit. Singuerdius parle d'une femme qui mangea des légumes dont elle avoit envie ; elle accoucha le lendemain d'un enfant dont le haut de la tête en
étoit couvert. Une autre femme désiroit de manger de la farine , elle se contenta : une demiheure après, elle accoucha d'un enfant qui tenoit dans ses mains de cette même farine. »]
« La force de l'imagination de la mère exerce son empire sur le fœtus non- seulement des hommes , mais encore sur ceux des autres animaux. Une vache pleine, ayant aperçu par derrière un cerf, fit un veau qui avoit la queue d'un cerf. » (Ibid., dec. 2 , an. 6, ohs. 3o. )
« Ma cuisinière , dit Grugerus {ibid., ohs. 4-3), vuidant un hrochet , avoit jeté le foie avec les entrailles ; une canne s'étoit jetée dessus et se défendoit contre la cuisinière qui vouloit le lui ôter; cette canne fit un œuf le lendemain, qui avoit la figure de ce foie, le dedans étoit une chair spongieuse et sanguinolente. »
« Une poule, ayant fait son nid dans un coin, étoit épouvantée par un milan , qui venoit voler tous les jours vis-à-vis d'elle, de sorte qu'elle étoit à tout moment dans la frayeur [ibid., dec. 2, an. 4? ohs. l^\ , append. p. 206); il sortit des propres œufs de cette poule trois milans qui., étant devenus grands, faisoient voir le caractère d'oiseau de proie. »
« Un houcher de Marni, en Italie [Mercure, i683, sept., p. 199), ouvrant un mouton, il y a deux mois, trouva dans son ventre des figures
( 36i ) extraordinaires qui y étoient marquées : celles des couteaux étoient couleur de sang du côté que Ton s'en sert pour couper. C'est ce que le marquis de Petrella a écrit de Pérouge , comme témoin oculaire, au seigneur Hypolito Ricci de Florence. Ils croient que ce mouton , animal timide de sa nature, avoit vu les couteaux sanglans dans la boutique du boucher , et que cette vue avoit fait les mêmes impressions dans ses entrailles que la vue de certains objets fait aux femmes grosses. » « Une poule fit un œuf d'une grosseur extraordinaire qui présentoit à l'extérieur, vers le sommet de la coque, la figure d'un serpent et de toutes ses parties. Pour rendre raison de ce phénomène, on peut supposer que cette poule aperçut un serpent, et que son imagination frappée en a imprimé la figure sur l'œuf, en sortant de 1 ovaire (Eph. germ., dec. 2 , an. i, obs. 16). On trouva à Tivoli un œuf avec l'empreinte du soleil et d'une comète , dont parle M. de Blegny ( Zod. gai., an. 3, fév., obs. 8). On trouve dans le Journal des Savans, de l'année 1681, janv., p. 25, la relation suivante : La nuit du lundi 2 décembre dernier, environ les huit heures qui répondent à une heure après minuit , selon notre manière de compter , une poule qui n'a voit pas encore fait d'œufs, après avoir chanté d'une façon extraordinaire, ensuite d'un grand bruit, fit un
œuf d'une grosseur beaucoup au-delà de la naturelle , marqué non pas d'une comète . comme le peuple l'a cru , mais de plusieurs étoiles. »
« Si tout cela est bien vrai, ajoute Planque, ce ne seroit pas le premier prodige de cette nature qui auroit paru en Italie, pendant les éclipses et les comètes; car, sans parler des croix qui parurent en Calabre sur le linge, lors de la comète de i663, on a fait voir autrefois à M. Cassini, dans la ville de Bologne, une coque d'œuf sur laquelle on voyoit un soleil en relief, parfaitement bien marqué , et on assura que cet œuf a voit été pondu dans le temps d'une éclipse. »
Le même auteur rapporte encore , pag. 5i , qite la fille d'un ministre pleurait son sort , ayant eu le malheur de naître avec des yeux de veau , la mère ayant regardé avec attention la tète de cet animal; et pag. 3.56; il dit, d'après la Gazette } que le 17 de septembre 1682, il est né à Anvers un fœtus dont la peau de la tête et des épaules était couverte de poils de chat, parce que sa mère étant grosse, avait été effrayée d'un chat qu'on avait mis sur son cou.
Voilà des histoires, et Planque en rapporte beaucoup d'autres aussi incroyables, qui aujourd'hui ne seraient admises comme vraies par aucun homme instruit , et c'est précisément parce qu'elles ne seraient plus accueillies par la crédu-
lité qu'on ne les lui impose plus, et qu'on a cessé d'en inventer de pareilles. Beaucoup de faits cités avec confiance, comme preuves du pouvoir de l'imagination maternelle, ont eu des Gaharlieps pour auteurs. Il a même fallu qu'ils fussent communs pour oser couvrir sérieusement un enfant des raisins et des laitues mangés la veille par sa mère , afin d'agrandir la voie et le passage des idées d'un individu à l'autre. La force imaginative de la princesse qui abat, sans instrument tranchant, le poignet d'un enfant à terme, celle de la vache qui fait une queue de cerf, comme celle de Portieux avait fait des épaulettes , celle de la poule qui fait éclore des milans de ses propres œufs , celle du mouton qui change ses propres chairs en couteaux sang! ans , quoiqu'il soit convenu entre les partisans de cette force d'imagination de ne pas livrer des chairs dures à ses caprices ; à moins que ce ne soit pour former des sacs de blé sur les épaules, etc. ; voilà des tours de force qu'on ne peut admettre que quand on est bien convaincu de l'infaillibilité des témoignages des gens prévenus. Les yeux de veau et les poils de chat ont des caractères si distinctifs, qu'on ne peut s'y tromper , lorsqu'ils se rencontrent sur des enfans ; des œufs avec des empreintes de soleil, de comète, de serpent, d'étoiles, ne sont pas des choses plus surprenantes que des
( 564 ) soleils sur la poitrine, des noms augustes ou un cadran dans la prunelle ou l'iris d'un œil, et il ne faut que connaître tout ce dont l'imagination d'une femme ou d'une bête est capable, pour croire à ces phénomènes., quoique l'on n'ait pas encore trouvé l'imagination femelle qui a tracé des croix sur le linge en Calabre , qu'on ne sache pas trop comment une éclipse peut servir de modèle pour dessiner un soleil , et qu'on nous laisse ignorer où les imaginations femelles ont pris des modèles pour graver en lettres grecques et hébraïques le nom de Dieu dans les yeux d'un enfant.
Beaucoup d'auteurs , fourvoyés dans le labyrinthe des suppositions , par lesquelles on a voulu démontrer l'influence de l'imagination maternelle, perdant de vue la véritable question, ont cru que, pour mettre hors de doute le système de cette influence qu'ils défendaient , il ne fallait , après une grande énumération d'autorités, que prouver l'existence d'une communication immédiate entre la mère et le fœtus ; ce qui n'est nullement la chose à prouver, puisque cette communication, en établissant le passage du sang de la mère au fœtus par des canaux qui lui sont propres, n'établit pas que ces mêmes canaux livrent aussi passage à ses sensations et à ses idées dans ce liquide, ni tout autre véhicule. C'est par suite de cette divagation qu'un athlète, armé de tous les moyens
d'attaque et de défense de son parti, a cru faire triompher son opinion dans le Journal de Verdun ( 17/1-6, déc, p. 4-10)? Par les raison nemens suivans , rapportés aussi par Planque ( /. c, p. 120 et ss. ) :
« Je dis d'abord qu'il est évident qu'il n'y a qu'une seule voie de connaître la réalité d'un phénomène dans l'ordre naturel, et cette voie unique est l'observation , et cette observation part du témoignage de personnes dignes de foi , qui rapportent les choses fidèlement , comme elles les ont vues , ou sur la parole de gens intègres; elle peut être appelée certitude morale, et si l'observation est fondée sur l'examen de la chose même , par ses causes , cela fait l'expérience réelle, et c'est le concours de ces deux espèces d'expériences bien avérées , qui forme la certitude physique ou la démonstration des faits. Examinons si des observations , revêtues de ces caractères, peuvent s'appliquer à l'un et à l'autre sentiment.
» Pour établir le pouvoir de l'imagination vive des mères, ou la communication du sang et des esprits animaux au fœtus, il semble qu'il n'y auroit qu'à jeter la vue sur mille exemples de l'histoire naturelle , qui nous apprennent qu'il y a tous les jours des communications d'esprits ou de matières subtiles d'un corps à un autre , quoi-
que de différentes espèces et de différens genres , sans qu'il y ait même entre eux aucune connexion ni contiguïté. Je pourrois rapporter à cette occasion les effets surprenans de la fameuse encre de sympathie, ceux des matières magnétiques et électriques; mais ces effets sont étrangers, à plusieurs égards, à la matière que je traite: je ne fais que les indiquer, comme aussi j'annonce seulement la manière dont Jean-Baptiste Porta, Napolitain, enseigne qu'il faut s'y prendre pour avoir des faisans de diverses couleurs ; je passe aussi sous silence l'industrie dont usent certaines personnes pour avoir des lapins de différentes couleurs, en leur attachant au col quelques rubans variés. Je ne parlerai point non plus de l'usage de certaines femmes, de jeter la vue , pendant leur grossesse , sur de belles figures ; je passe tout d'un coup à des exemples d'une autorité respectable. Le père Malebranche donne quelques exemples de l'imagination vive des femmes sur les enfàns renfermés dans leur sein. Permettez-moi de les rapporter littéralement.
» Il y a environ sept à huit ans , dit cet auteur, que l'on voyoit aux Incurables un jeune homme qui étoit né fou , et dont le corps étoit rompu dans les mêmes endroits dans lesquels on rompt les criminels. 11 a vécu près de vingt ans en cet état , plusieurs personnes l'ont vu , et la
( 367 ) reine mère, étant allée visiter cet hôpital, eut la curiosité de le voir , même de toucher les bras et les jambes de ce jeune homme , aux endroits où ils étaient rompus.
» Il n'y a pas un an qu'une femme ayant considéré avec trop d'application le tableau de saint Pie i dont on célébroit la fête et la canonisation , accoucha d'un enfant qui ressembloit parfaitement à la représentation de ce saint : il avoit îe visage d'un vieillard, autant qu'en est capable un enfant qui n'a point de barbe ; ses bras étoient croisés sur sa poitrine , ses yeux tournés vers le ciel , et il avoit très-peu de front , parce que l'imti£fe de ce saint étant élevée vers la voûte de l'église , en regardant îe ciel , n'avoit aussi presque point de front : il avoit une espèce de mitre renversée sur ses épaules avec plusieurs marques rondes aux endroits où les mitres sont couvertes de pierreries : enfin cet enfant ressembloit fort au tableau sur lequel la mère l'avoit Formé, par la force de son imagination. C'est une chose que tout Paris a pu voir , aussi bien que moi, parce qu'on l'a conservé assez long-temps dans l'esprit de vin . »
Arrêtons-nous un instant à l'examen de ce qui précède. Quand l'auteur dit que l'observation est la voie unique de connaître la réalité d'un -phénomène dans l'ordre naturel ? et que cette obser-
vation part du témoignage de personnes dignes de foi y il est tout-à-fait hors de la question , puisqu'il n'y a point de controverse sur les faits, comme faits , mais uniquement sur leur cause ; et, en supposant que cette cause soit l'imagination maternelle, je défie un homme de bonne foi de dire qu'il l'a observée et vue travailler sur le fœtus : donc la preuve que l'auteur veut tirer de l'observation est inapplicable au cas dont il s'agit; il prouve ce qu'on ne lui conteste pas actuellement, et qu'il n'importe nullement de prouver. Quant à la communication qui existe par la circulation du sang de la mère au fœtus , c'est aussi un fait qui n'est pas contesté , et qu? par conséquent ne fait rien à la question qu'il faut prouver. Pour les esprits animaux , V encre de sympathie , les matières magnétiques et électriques , en supposant qu'ils établissent une communication entre la mère et son fruit , il n'en résulterait pas qu'ils passassent d'un individu à l'autre avec des attributs qui leur sont étrangers, tels que les idées, et je ne pense pas que des gens Intègres et de bonne fol , dont l'auteur invoque la parole et le témoignage , se vantent d'avoir jamais observé des idées ou des images d'objets attachées à ces moyens de communication, qui dès-lors ne prouvent rien. J'ai déjà apprécié auparavant les bons et naïfs conseils de Porta , et
( 369) j'en appelle de nouveau à des expériences bien faîtes, pour prouver la futilité et la fausseté des résultats qu'on prétend obtenir d'une présentation de couleurs variées à des lapines ou à d'autres femelles. Arrivons à l'enfant rompu que le père Malebranche , la reine- mère et d'autres personnes ont vu aux Incurables. Nous admettons que des personnes aussi respectables ont vu cet enfant et ses membres rompus , puisqu'elles ont pu observer cela; mais comme elles n'ont pu observer l'imagination de sa mère occupée à les rompre, nous ne pouvons admettre leur crédulité comme une preuve, car une erreur adoptée par des milliers de personnes respectables, reste toujours erreur, et ne se convertit pas par là en une vérité. Reste donc en faveur de l'imagination le témoignage de sa mère. Si l'on prétend qu'elle était infaillible, sans préjugé, intègre et de bonne foi, il faut le dire franchement, et ne pas substituer à son assertion le témoignage de toutes les personnes respectables , mais confiantes et prévenues , qui , l'ayant crue sur parole , n'ont pas pris la peine d'examiner si elle se trompait , ni si elle les trompait. Mais, de ce que des gens prévenus n'examinent pas ce qui favorise leur prévention , il ne s'ensuit pas que l'examen en soit interdit à d'autres.
Qu'est-ce que l'imagination ? C'est le cerveau
( 37° ) en tant qu'il imagine ou forme des images, comme la vision est l'œil en tant qu'il voit ; car l'imagination ni la vue ne peuvent exister ni se concevoir seules et isoléesde toute substance, puisque ce ne sont que des actes et des accidens de substances ', or est-il possible que le cerveau, en concevant une image, imprime au sang ou à tout autre véhicule qu'on voudra supposer , une action et une impétuosité capables d'aller rompre les membres d'un fœtus , sans que la mère en éprouve un dommage encore plus grand, puisque le cours du sang se ralentit nécessairement dans son passage d'absorption d'un individu à l'autre? Serait-il possible que le placenta ne se détachât et qu'il n'y eût pas une hémorrhagie foudroyante , si le sang se portait à la matrice avec une violence propre , non à rompre des membres ; mais seulement à dilater fortement les vaisseaux? Mais , objecterez-vous peut-être, la vue peut bien fasciner et même tuer , pourquoi l'imagination serait-elle moins puissante? La vue ne fascine ni ne tue les aveugles sur lesquels elle n'agit pas même, et le mal qu'elle fait aux voyans prend sa source dans leur propre imagination , et non dans celle d'un autre individu , tandis que c'est le contraire que vous admettez pour l'imagination de la mère, à laquelle vous faites faire le mal dans l'individu où elle n'est pas.
( fy\ ) Quelques auteurs ont supposé que les fractures de l'individu dont parle Poratorien Malebranche , auraient pu avoir pour cause une cupidité criminelle., afin d'appi loyer les âmes bienfesantes et sensibles. Comme si la cupidité réunie à la misère n'avait jamais porté au crime , quoique cette dernière soit un mauvais conseil {turpiasuadetegestas ) , les partisans du pouvoir de l'imagination ont regardé cette suspicion comme injurieuse à ■l'humanité, et, selon Bablot(/. c. p. 17 3), « le crime qu'elle suppose est impossible , il n'est pas dans la nature, car les seuls tours de force dont lagueuserie soit capable , selon lui , c'est de simuler des maladies ou des infirmités, et si des mères ont quelquefois fait périr leurs enfans, c'était par pitié, et pour les soustraire aux horreurs d'une faim dévorante qui leur rendrait le fardeau de la vie mille fois plus cruel que la mort. » Si cela est vrai \ les hommes seraient bien plus cruels que les femmes , car on sait que Brut us , Constantin, surnommé le grand par les prêtres qu'il protégeait pour appuyer son ambition , Pierre premier , czar de Russie, etc. , ont fait périr leurs fils par d'autre motifs que pour les soustraire aux horreurs dune faim dévorante. Mais n'allons pas prendre nos exemples si loin de la misère. Tous les journaux ont fait mention d'un fait rapporté de la manière suivante dans le Moniteur du 29
juin 1827 : « On voyait depuis plusieurs jours sur le Pont-Neuf un jeune mendiant, couché sur un peu de paille, ayant une jambe à demi nue passée derrière sa tête, et invoquant la commisération publique. Tous les passans étaient vivement touchés à la vue des infirmités et de la jolie figure de ce jeune enfant , et chacun s'empressait de lui faire la charité. La mère, placée dans les environs, venait de temps en temps recueillir la recette, fruit de son cruel stratagème. Mais un jour des agens de police font approcher un fiacre., et en présence du public qui entourait le jeune Deschassée, ils enlèvent l'enfant, et le conduisent à la préfecture de police. La mère accourut aussitôt en poussan t des cris déchirans , et , d'après les dépositions des agens de police , peu s'en fallut que son désespoir n'excitât quelques désordres.
» Le jeune Deschassée , qui ne paroissait plus que boiter légèrement , et la mère très-proprement vêtue, ont comparu hier devant le tribunal de police correctionnel f sous la prévention de mendicité, en feignant des plaies et des infirmités. Sur les conclusions de M. Levavasseur, avocat du Roi , qui s'est élevé avec force contre ces barbares spéculations sur la pitié publique, le tribunal lésant application des articles 276 et 66 du Code pénal, a acquitté le jeune mendiant comme
ayant agi sans discernement, et l'a condamné néanmoins à être renfermé pendant trois ans dans une maison de correction, La mère, qui ployait tous les matins la jambe de son enfant et le transportait sur le Pont-Neuf, a été condamnée à six semaines d'emprisonnement et aux dépens.» Dira-t-on ici que la mère du jeune Deschassée ne s'était pas exposée à casser et à luxer la jambe de son enfant, en lui imprimant un mouvement si opposé au naturel ? Mais'si elle avait réellement cassé le membre et estropié son enfant , c'est-àdire, si sa barbarie avait eu un degré de plus, n'estil pas probable que jamais on n'en aurait rien su, puisqu'elle n'aurait pas été soupçonnée, et qu'au lieu de la traduire à la police , on se serait borné à plaindre son sort et celui de son enfant en le secourant? M. Marco t, dans un Mémoire sur un enfant monstrueux , inséré dans ceux de l'Académie des sciences, in-12 , année 1716, p. 425, a remarqué qu'à Rome, le témoignage de l'extrême indigence n'était pas reçu en justice, et nous disons proverbialement, ventre affamé 11 a pas d' oreilles j ce qui prouve que dans tous les temps on a suspecté ceux dont les besoins parleraient plus haut que leur conscience; et c'est peut-être pour avoir des masses plus dociles à leur suggestions, que ceux qui regrettent les privilèges ont voulu multiplier le nombre des malheureux par
les entraves qu'ils mettent à une éducation capable de les rendre plus intelligens 9 et par là plus propres à un travail lucratif Quoi qu'il en soit de la cause qui a produit les fractures de l'enfant dont a parlé Malebranche , comme un soupçon et une supposition ne font pas preuve , nous admettrons , sinon l'impossibilité , au moins Finvraissemblance d'une barbarie aussi atroce que celle d'une mère qui aurait fracturé les membres de son enfant par cupidité, et nous la supposerons même assez bornée pour n'avoir pas pensé à chercher dans les hôpitaux, après la naissance de son enfant , des secours curatifs qui ne lui auraient pas été refusés. Alors nous remarquerons que l'observation médicale a fait connaître que l'ostéomalacie, le rachitisme , le vice cancéreux, le vice scorbutique, etc., rendent les os très-fragiles, les disposent à se rompre spontanément par l'action des muscles , le poids du corps , ou par le moindre choc.
I/on sait aussi que les os paraissent quelquefois fracturés, parce que leurs épiphyses ne sont pas soudées, lorsque la siphilis ou une maladie a empêché ou perverti l'ossification; ce dont Buffon (Hist. nat. , t. il, p. l\of\ ) rapporte des exemples; et lorsque la soudure des épiphyses s'est faite , la substance des os manque quelquefois de consistance. « Une chose remarquable , dit
M. Piorry (Dict. des Sciences médîc, t. xxxvm, p. 493 ) , c'est que , malgré cette mollesse, les os sont susceptibles de se fracturer , ce qui leur arrive facilement , si on cherche à les plier brusquement. » C'est ce que font plusieurs sagesfemmes en accouchant et en emmaillottanl les enfans. Le même médecin ajoute {ibid.y p. 446) ' « Faut-il encore rapprocher de l'ostéomalacie la fragilité des os qui s'observe dans certaines maladies? Si Ton s'en rapporte au plus grand nombre des pathologistes , il paraît qu'il n'y a pas de ramollissement , que le phosphate de chaux prédomine, et que le parenchyme organisé diminuant progressivement, les os se fracturent au moindre choc par la même raison qu'un de ces organes , après avoir été calciné , se brise beaucoup plus facilement que lorsqu'il a conservé son intégrité. M. le professeur Boyer paraît ne pas avoir une opinion semblable, et croit au contraire que cette fragilité est accompagnée d'ostéomaiacie. »
Le virus vénérien carie non-seulement les os, mais il les rend aussi fragiles et cassans , ce dont Duverney cite plusieurs exemples dans ses ouvrages. Le scorbut produit parfois le même effet sur les os. Saillant a lu, en février 1776, à la Faculté et à la Société royale de médecine de Paris, un mémoire historique , imprimé depuis , sur la
maladie singulière de la veuve Mélin, dite la femme aux ongles , dont les membres les plus difformes furent conservés dans de l'esprit de vin, comme chose rare et très-curieuse , dans une armoire de la Faculté , sur laqudle était le portrait de la malade avec l'inscription suivante, en latin et en français , d'après laquelle on peut prendre une idée de cette maladie :
Sont déposés les principaux membres
et le portrait
de Louise-Françoise Bousquillot, veuve Mélin,
femme
que ses ongles monstrueux ,
la contorsion de ses membres,
la friabilité de ses os
et de nombreuses difformités
ont rendue remarquable.
On n'admiroit pas moins
l'invincible constance
avec laquelle elle supporta ses maux ,
la piété sincère dont elle fut toujours pénétrée,
et toutes les vertus qui décoroient son ame.
Elle mourut le ig décembre 177^,
dans la 47e année de son âge et la 2^ de sa maladie.
Elle étoit attaquée d'une plique polonoise
non développée :
maladie rare en France.