SED POSTE A SUPERVENIENTE ALIQUA PASSIONE
velphlegmate, vel choiera nigrâ, vel aliis humoribus y debilitatur figura niatris , et idebpuer non potuit ejus retinere figuram. Il faudrait , ce me semble , continue Bablot , donner à ces mots aliquâ superveniente passione , une explication bien détournée du vrai sens de l'auteur, pour être, en conséquence de cette explication, fondé à nier la croyance de Galien au pouvoir de l'imagination des mères . »
On ne peut se tromper sur le vrai sens de Galien qui , dans la phrase tronquée par Bablot et la suivante , explique lui-même toute sa pensée , ainsi qu'il suit : « L'enfant ne prend pas la figure du père à cause de la faiblesse du sperme , mais le sperme plus fort et plus sain de la femme , fait prendre sa propriété au sperme de l'homme ; néanmoins s'il survient ensuite quelque passion (souffrance), soit pituite, bile noire ou autres humeurs , la figure de la mère s'affaiblit, et l'enfant ne peut en conséquence en retenir les traits. — Gomme les élémens de l'enfant s'exaltent dans la septième heure , il ne peut acquérir la figure
( 219 ) du père ni celle de la mère à cause des souffrances susdites; mais il prend celle de l'aïeule (1). » Voilà qui est clair et positif. C'est Galien luimême qui donne un démenti formel à ceux qui lui font partager les préjugés du pouvoir de l'imagination pour dessiner les formes du fœtus. Il attribue , comme le fait aussi Hippocrate y la ressemblance de l'enfant à celui des parens qui a le plus de part à la génération , en disant que le sperme le plus fort et le plus sain prédomine le plus faible, en lui donnant sa propriété ; et quand, après la conception , la mère est affectée par quelque souffrance , soit par la pituite, la bile noire ou d'autres humeurs , malgré que son sperme ou sa part à la génération ait prédominé , l'enfant qui devait lui ressembler , ressemble , selon Galien , à son aïeule , parce que les souffrances susdites affaiblissent dans celle qui le porte , les forces d'assimilation. Aussi ne dit-il pas que la figure de la mère disparaît dans l'enfant , mais qu'elle
(i) Non capit figuram patris , quia sperma est débile; sperma vero mulieris fortius etsanius yertit sperma viri in suam proprietatem ; sed posteà superveniente aliquâ passione , vel phlegmate y vel choiera nigrâ , vel aliis humoribus , debilitatur figura matris ,
et ideô puer non potuit ejus retinere figuram Quia est materia
pueri acuens se in septimâ , non potuit venire in figuram patris et matris, propter supradlctas passiones ; venit autem in figuram avise. Galen. , 1. de Spcrmate ; c. xiii ,de Naturâ Pu cri , secundùm horas humorum.
s'affaiblit (debilitatur) , et ce seul mot suffit déjà pour faire voir que Galien est loin .de se ranger du côlé de l'imagination maternelle, qui, selon ses fauteurs , détruit les formes naturelles , au lieu de ]es affaiblir, et les remplace par d'autres. Une seconde preuve évidente que Galien n'a nullement pensé à l'empire de l'imagination , c'est qu'il dit que , dans le cas dont il s'agit , l'enfant ressemble à son aïeule. Certainement, s'il eût mis l'imagination de la partie, il n'aurait pu prédire la ressemblance ni assigner un modèle fixe , sans savoir ce qui pourrait frapper ou affecter le plus la mère. Le mot passion employé par les traducteurs, et que je n'ai d'abord pas cbangé , pour n'avoir point avec eux une logomachie , me paraît impropre pour rendre le sens du grec tt^vj/ucûc ; il faut souffrance , parce que ce terme peut désigner des affections physiques ou morbides, les seules dont il s'agisse ici. Ces expressions supradi et as passiones , employées au pluriel par le traducteur latin dans la seconde phrase , ne peuvent , en effet , concorder avec aliquâ passione, employé au singulier dans la première, si l'on ne considère la pituite, la bile noire et d'autres humeurs comme une spécification distributive de la souffrance indiquée en général et vaguement par le terme qui précède ; de sorte qu'il faut dire : Néanmoins s'il survient ensuite une souffrance quelconque, soit
pituite, bile noire ou autres humeurs , etc. Le mot supradictas (susdites) démontre en outre que dans le véritable sens de Galien, il ne s'agissait que d'affections ou de souffrances physiques , puisqu'il n'y a , dans son texte , point d'affections morales précédemment désignées ou. susdites. Après cela fiez- vous aux gens à préjugés pour l'interprétation des auteurs, et courbez respectueusement sous le joug des autorités qu'ils vous opposent , lorsque vous les voyez compter dans leurs rangs ceux qui n'y sont jamais entrés et en sont le plus éloignés. Mais quand on n'a que des autorités pour faire passer une absurdité , il en faut beaucoup pour aplanir les difficultés qui l'empêchent d'arriver jusqu'à la raison. Leur maxime est y coge illos intrare ; forcez-les d'entrer.
Cependant, en interprétant mal, on peut n'être que dupe de sa prévention , et rester dans la bonne foi. André Dulaurens y est-il resté , en fesant dire à Galien ce qui suit : « Je donnai conseil à un Ethiopien , pour avoir de beaux enfans, de mettre une belle image aux pieds de son lit , et que sa femme la regardât fort attentivement lors de la copulation? » Gela est faux. Galien dit seulement qu'il sait; par une vieille histoire, qu'un homme difforme, mais riche, voulant avoir un enfant de belle forme y fit peindre un bel enfant,
et recommanda à sa femme d'en regarder le portrait durant l'acte vénérien, et que celle-ci , l'ayant regardé fixement et y ayant mis toute son attention et son esprit, accoucha d'un petit garçon qui ne ressemblait point au père, mais au portrait du tableau (i). Saint-Augustin, en rapportant la même histoire, sans autre différence que de désigner Denys-le-Tyran pour l'homme riche, dit l'avoir puisée dans Soranus, médecin du deuxième siècle, selon Eloy, et plus ancien que Galien qui, dans ses ouvrages, parle de ses médicamens , quoiqu'ils aient vécu l'un et l'autre dans le même siècle , sous Trajan et Adrien. Mais ceux qui veulent avoir l'autorité de Galien en faveur de l'imagination, disent que, s'il avait eu une opinion différente de celle du médecin qui conseilla le portrait , il s'en serait expliqué, au lieu de rapporter simplement l'histoire. Ainsi ils veulent même interpré-
(i) Non enim solis parentibus , sed proavis etiam quibusdam fœtus reddimtur similes. Porrô mihi vêtus qusedam historia indicavit , quod cùm deformis quidam opibus potens formosum vellet procrearepuerum,depinxitinlatolignoelegantemaliumpuellum, dicebatque mulieri inter cocundum , ut illam picturae figuram inspiceret. Hsec autem defixis intuens oculis, et , ut ita dicam , totam illùc mentem advertens , infantem non quidem patri , sed picto similem peperit , visu , opinor , naturae , non corpusculis quibusdam picti imaginem transmittente. Quoniam autem vir hujusmodi naturae mysteriorum imperitus , esse corpusculorum gratia sustinet. Claud. Galeni , de Theriacâ » ad Pisonem liber.
ter en leur faveur le silence des auteurs, lequel est neutre ou de la même valeur pour l'opinion contraire. Mais ce silence dont ils s'appuient, Galien ne l'a pas gardé ; car il observe d'abord que les enfans ressemblent quelquefois , non à leurs parens, mais à quelqu'un de leurs ancêtres (proavis quibusdam), et il ajoute ensuite que c'est parce qu'un homme de cette trempe ignore les mystères de la nature , qu'il attribue ce phénomène aux mouvemens des corpuscules d'Epicure et d'Asclépiade, tandis que , d'après son opinion , c'est une effet naturel. Peut - on croire qu'il aurait indiqué une autre cause de ressemblance , s'il avait admis celle qui est supposée dans cette histoire ^ et qu'il aurait taxé d'ignorant celui qui aurait eu une opinion conforme à la sienne? Pour mieux connaître encore l'opinion de Galien sur ce point , c'est dans les autres parties de ses ouvrages qu'il faut la chercher, et voici un passage qui ne laisse aucun doute à cet égard : « Ainsi , dans la copulation , l'enfant ressemble à celui dont le sperme est surabondant. Il ressemble encore à la mère, à cause qu'elle fomente le sperme du père. Cependant la prédominance d'une semence empêche quelquefois cette ressemblance, parce qu'il y a des humeurs qui s'affaiblissent par la surabondance d'une autre. Voilà pourquoi il naît quelquefois à des parens bien constitués des enfaus affectés de
( 224. ) strabisme , de claudication , de distorsion dans le nez (r). Je pense qu'il n'en faut pas davantage pour fixer les idées sur le sentiment du médecin de Pergame, dans la question qui nous occupe.
C'est y au reste , rabaisser Galien bien au-dessous de son mérite réel, de croire qu'il ait pu conseiller à une femme de regarder fixement un portrait , et d'y attacher toute son attention et son esprit durant l'acte de l'orgasme vénérien, chose difficile , pour ne pas dire impossible , et par conséquent dérisoire; ce qu'il est bon de faire observer à ceux qui admettent la vérité de l'avis et du résultat , quoiqu'il soit vulgairement reconnu que, quand l'attention se partage entre plusieurs objets, il en reste moins pour chacun (pluribus intentus , minor fit ad singula sensus) , et que pour le succès de la reproduction, comme de tout autre ouvrage, il faut y être tout entier et sans partage. Quant à la ressemblance d'un enfant avec un autre enfant, soit en nature ou en peinture, c'est chose naturelle et ordinaire ; car rien ne peut tant ressembler a un enfant qu'un autre enfant.
(i) Incoïtu, igitur, cujus sperma superabundal , illi similis infans procreatur. Similis rnatri etiam hâc causa fit , quia sperma €Jus est nutrimentuin spermatis viri. Aliquando , tamen, unosuperante humorc , non est similis illi infans cujus est sperma :nam alii humores debilitantur propter superfluiditatem alterius. Aliquando , enim , sanis genitoribusstrabo infans, vel claudus , vel naso torto nascitur. Cl. Galen. , de Spermate , cap. 5.
Les ressemblances sont même si grandes entre eux, que Ton ne peut en distinguer les sexes par la figure. Il faut donc que le médecin qui conseille à une femme enceinte de regarder le portrait d'un enfant tel qu'elle en souhaite un, compte sur l'ignorance et la sottise de celle qui l'écoute , et s'il n'est lui-même un sot et un ignorant , c'est un charlatan aussi ridicule que celui qui prétend guérir des maux qui n'existent pas, puisque le but auquel il promet de faire arriver , est immanquable sans le moyen qu'il indique. Je ne sais si c'est au portrait d'un adulte ou d'un vieillard qu'on aurait voulu que ressemblât le fils de Benys- Îe-Tyran, qui devait probablement moins l'idée de son expédient aux Grecs qu'à son compatriote Empédocle d'Agrigente , lequel , bien antérieur à Hippocrate et à Galien, vivait environ 444- ans avant l'ère chrétienne 7 et attribuait de l'importance au pouvoir de l'imagination des femmes enceintes, d'autant plus que , partisan de la doctrine de Pythagore, il adoptait, comme lui, la métempsycose ou la transmigration des âmes, et décrivait même les transmigrations par lesquelles il avait passé lui-même.
Puisque l'à-propos s'en présente, observons ici, comme en passant , que les idées des anciens sur le pouvoir de l'imagination se liaient et étaient
subordonnées à des théories philosophiques , que Jes modernes ont abandonnées en conservant, par une inconséquence ridicule , une des erreurs les plus grossières qui en soient découlées comme corollaires. On voit en effet ici , qu'admettant le passage des âmes d'un corps à l'autre , Empédocle les y fesait passer avec toutes leurs richesses imaginaires, puisqu'il prétend s'être souvenu de ses propres transmigrations ; et nous avons vu que Galien, plus raisonnable et plus conséquent qu'on ne le fait, rejette, non-seulement le système des corpuscules admis par Epicure et Asclépiade , à l'aide desquels on expliquait les effets de l'imagination, mais qu'il rejette aussi ces effets eux-mêmes. Admettant plus tard les esprits vitaux au lieu des corpuscules , on les chargea du transport des images conçues par la mère , mais seulement en ce qui concernait les objets de ses appétits , comme le dit Dominique Terelius de Lucques, dans son Traité de la Génération , publié à Lyon en 1678 , où il s'exprime ainsi : « Quand une femme est affectée de quelque désir violent d'un aliment ou d'une boisson, il est très-clair que la forme de l'objet désiré reste dans ses esprits, comme une forme et une image quelconque dans l'air ; et comme les esprits qui sont dans le fœtus dépendent des esprits de la mère, et en sont la continua-
tion , il s'ensuit qu'ils se chargent aussi de la forme de l'objet désiré par elle (1). » Il faut encore remarquer que les anciens, du témoignage desquels les modernes corroborent le leur, tout en rejetant leurs motifs et leurs raisons , limitaient le pouvoir de l'imagination , de manière à ne l'admettre que pour la durée de l'acte vénérien , comme on l'a vu dans l'histoire du tableau précité, et pour la durée de la formation de l'embryon , comme nous l'apprend encore le même Terelius, Le, en s'exprimant ainsi (2) : « La chair de îa mère, étant déjà devenue inégale et dure , ne peut prendre l'empreinte de ]a pensée qui se grave facilement dans la chair très-tendre et très -molle de l'embryon , comme dans un miroir très-poli et très-lucide; et comme elle y est profondément empreinte à cause du mouvement énergique des esprits, elle s'y fixe d'une manière entièrement indélébile. » Les mo-
(1) Cùm mulier afficitur ingenti aliquo desiderio consequendi aliquod eesculentum vel poculentum ? clarissimum est formam reiillius desideratse sic in spiritibus suis manere, ut in aère manet qusevis species et imago ; et quia spiritus quisunt in fœtu , dépendent à spiritibus matris , et continui illis sunt , hinc fit, hos etiam in se suscipere formam rei illius ab illâ excogitatse. De Generatione et Partu Hominis , etc. , lib. 2 , cap. i3 , f., 47 •
(2) Ita , quia caro matris aspera et dura jam facta est, non potest in illâ apparere quod fuit excogitatum ; sed facile quidem clarescit in carne illâ tenerrimâ ac mollissimâ embryonis , ut in speculo quodam levissimo et lucidissimo , ubi profunde cum sit impressum , propter motum illum fortem spirituum , indélébile omninô est. De Generatione , etc. , /. c.
dénies , au contraire , ont étendu l'empire de l'imagination jusque sur le fœtus tout formé , sans en apporter d'autre raison que le témoignage des anciens, qui ne l'admettaient pas dans une époque si avancée, et ne lui attribuaient que le pouvoir de dessiner des formes avant ou durant leur première ébauche , mais point celui de les changer où elles existaient. C'est ainsi qu'après avoir rejeté les prémisses qui fondent une opinion , on soutient encore celle-ci , et qu'après lui avoir donné une extension et un sens différent , on invoque encore , pour autorités \ ceux qui ne l'ont jamais admise dans ce sens et cette extension. Donnez, d'après cela, le cachet de l'infaillibilité aux opinions qui j en opposition avec la raison , n'ont pour appui que le témoignage des hommes, tels qu'il vous aura plu de les faire parler.
De ce que Platon dit que l'imagination meut et forme le corps ( imaginatio movet formatque corpus )? on en a conclu qu'il lui attribuait aussi le pouvoir de changer les formes naturelles, quoiqu'il n'ait pas dit que l'imagination maternelle meut et forme le corps, et que les mots mouvoir et former ne signifient pas changer ce qui est formé, ni imprimer des marques différentes de celles de la nature. Il ne dit pas non plus qu'elle meut et forme le corps des embryons ou des fœtus. Or il est prouvé que les adultes se tourmentent
( 229 ) et agissent d'après les idées qu'ils se forment des choses, c'est-à-dire d'après les illusions de leur imagination. Pourquoi donc , puisque sa sentence présente un sens vrai et naturel, lui donner un sens forcé, pour y trouver une opinion qu'il pouvait mieux exprimer, s'il l'avait eue , et qu'il ne manifeste pas ailleurs? Il est vrai néanmoins que ce philosophe veut que les époux réfléchissent sérieusement au moyen de donner de très-beaux enfans à la patrie , ajoutant que tous les hommes , en s'appliquant à une affaire ordinaire quelconque , s'ils s'en occupent fortement en calculant leurs moyens , ne peuvent manquer d'y réussir utilement et honorablement. Mais dans tout cela encore , il n'est pas question de l'imagination maternelle , et c'était néanmoins le cas d'en faire mention , s'il avait cru au pouvoir qu'on lui prête sur le fœtus. On doit donc en conclure que Platon pensait comme Hésiode, et que peut-être il a aussi voulu avertir les époux de ne pas contrarier l'oeuvre de la nature par des jouissances intempestives ou trop fréquentes.
Le nom d'Àristote, fils du médecin Nicomachus et disciple de Platon, a aussi été inséré parmi ceux des partisans du pouvoir de l'imagination des mères , quoique rien dans ses ouvrages ne puisse justifier cette insertion , comme nous le verrons plus tard.
On a aussi appelé au secours de la même opi-
nion Cicéron , qui a dit que la ressemblance est plus apparente dans les brutes, parce que leur intellect est dénué de raison: siniilitudo magis apparet in brutîs quorum animi sunt rationis expertes. Mais l'abbé d'Olivet ne veut entendre ce passage que de la ressemblance morale dans la traduction des Tusculanes, et quand on l'entendrait de la ressemblance physique, rien n'y décèlerait l'opinion qu'on en veut déduire.
Si nous quittons l'antiquité pour reporter nos regards plus près de nous , les génies que nous rencontrons en première ligne dans la médecine moderne, tels que Boerhaave, Haller, Portai (1)
(i) Pour ne pas trop grossir mon ouvrage par des citations , je rapporterai seulement ici le passage suivant de M. Portai.
« Les taches de la peau , plus ou moins étendues et diversement colorées, les excroissances fongueuses plus ou moins saillantes, à pédicule ou à base large , de diverses figures , qu'on a compare'es à divers fruits, fraises, cerises, groseilles, prunes, figues, à des champignons ou à des portions d'animaux , des écrevisses , des araigne'es, des poils de lapin , de lièvre, de renard , de chien, de chat, etc., etc.; ces difformités, qui sont journellement attribuées, sans aucune raison à des envies (nœvi) de la mère pendant la grossesse , ne sont-elles pas des effets des grossesses pénibles , laborieuses , et d'autres fâcheuses dispositions de la mère? Mais si de pareilles altérations peuvent se formera la peau, ne s'en formet-il pas d'autres dans les parties internes, auxquelles nous ne fesons pas attention ? Cela est plus que vraisemblable ; et , de là , n'y a-t-il pas des dispositions physiques et morales qui font que les enfans ressemblent moins à leurs parens? » Considérations sur la nature et le traitement des maladies de famille et des maladies héréditaires , 3e édit. , p. 5 , Paris , i8?4.
et autres, se prononcent contre le pouvoir attribué à l'imagination maternelle; en sorte que, d'après l'adage qui veut que l'on pèse les témoignages au lieu de les compter (testîmonia non sunt numeranda, sed ponderanda), l'opinion que la crédulité s'efforce de faire prévaloir par les autorités, succomberait sous leur poids. Comme la réputation de Van-Swieten , disciple et commentateur de Boerhaave, n'était qu'un reflet de celle de ce dernier, à qui il arrivait des lettres d'un autre hémisphère avec cette simple adresse, aBoerhaave en Europe, il semble que le triomphe décerné au médecin de Vienne par Bablot, au sujet d'une prétendue chenille en effigie, aurait pu être un peu plus modeste à côté et en opposition de celui du maître. La préoccupation qui a mis le disciple en opposition de doctrine avec son maître, s'est manifestement trahie, lorsqu'il a prétendu que la chenillecopie ressemblait à lachenilie-modèle, qu'il n'avait pas vue , comme un œuf à un œuf. Si pour nous convaincre de la possibilité d'une ressemblance parfaite de l'effigie avec son modèle , on voulait citer l'exemple de Zeuxis de Héraclée, qui , selon Pline , avait peint des grappes de raisin avec tant de vérité, que des oiseaux s'y trompèrent, et mourut, au rapport de l'histoire, 35o ans avant l'ère chrétienne , d'un accès de rire qui lui prit à la vue du portrait d'une vieille femme
peinte par lui, ou l'exemple de Parrhasius, qui avait si bien représenté un rideau^ que Zeuxis luimême , ayant fait un mouvement pour le tirer, s'avoua vaincu par son rival; si l'on voulait, disje, citer ces deux exemples, pour nous faire croire à la possibilité d'une ressemblance parfaite entre la chenille-modèle et la chenille imaginaire, dont parle Vari-Swieten , il ne serait pas prouvé , en admettant cette possibilité par lapeinture, qu'on pût également l'admettre par l'effet dune imagination mobile , incapable de se fixer sur un modèle pour l'étudier et en prendre tous les traits.
Les remarques précédentes prouvent combien il serait facile d'accréditer les plus grandes absurdités , s'il ne fallait que des témoignages sans raison ni raisonnement. Cependant , si ce n'est un bien, c'est un moindre mal que les esprits sans discernement courbent aveuglément sous le joug des autorités, ensuivant l'exemple du plus grand nombre ou des chefs de file qui dirigent la foule, parce que, livrés à eux-mêmes , ils pourraient se laisser aller à plus d'égaremens encore. Ce n'est pas toutefois qu'une crédulité trop facile soit rassurante , surtout dans un médecin, qui peut être appelé à éclairer l'opinion des autres dans les cas les plus graves, comme le fut un jour Pigray , élève cl'Ambroise Paré, dont il ne partageait pas l'opinion sur le pouvoir de l'imagination , etmé-
decin de Henri III. Le judicieux Pigray , au lieu de se laisser subjuguer par l'exemple et les préjugés de ses contemporains, eut le bonheur, par la supériorité de son discernement et de sa raison, de sauver la vie à douze personnes , tant hommes que femmes, qui, dit-il, étaient appelantes de la mort, étant accusées de sorcellerie. En citant ce fait dans son Mémoire de médecine légale , inséré dans le Journal de médecine , t. 8, p. 22 , le professeur Sue aîné ajoute : « Si tous les gens de l'art consultés par les juges eussent éLé des Pigray , nous n'aurions pas à gémir sur le triste sort de tant de victimes qui ont été sacrifiées pour des crimes imaginaires et même impossibles. » N'y a-t-il pas de quoi frémir et affliger les plus insoucians sur les égaremens de l'esprit humain subjugué par une croyance aveugle, quand on réfléchit aux persécutions , aux tourmens et aux massacres de tant de prétendus sorciers, hérétiques, possédés et autres? Pour ne parler que des premiers^ on peut juger quel était encore leur sort dans le seizième siècle , par le passage suivant de la page 177 du Résumé de l'Histoire de Lorraine, publié en 1826 par M. Henri Etienne : « Le peuple , toujours livré au merveilleux , voyait partout des sorciers ; dans l'espace de quinze ans , 900 arrêts furent rendus en Lorraine pour crime de sorcellerie; le nombre de ces malheu-
reux augmentait avec la rigueur des exécutions. » Agrippa . syndic et orateur de la ville de Metz , ayant sauvé une fille qui , accusée de ce prétendu crime, venait d'être torturée inhumainement par le grand inquisiteur , fut obligé de s'exiler pour échapper aux persécutions des moines fanatiques de cette ville. Cependant le duc Antoine défendit de procéder légèrement à la recherche des sorciers^ et de les saisir, à moins qu'il n'y eût partie formelle, c'est-à-dire un dénonciateur. Qu'on juge, d'après de pareils faits, du fondement que Fon peut établir sur l'autorité du plus grand nombre , pour arriver à la vérité , et de ce qu'il faut penser de ceux qui, comme le dit M. de Béranger :
Au char de la raison s'attelant par derrière , Veulent , à reculons , l'enfoncer dans l'ornière.
Pour y réussir, ils appellent à leur secours toutes les autorités et les intérêts privés dont l'appui n'a jamais manqué aux préjugés, à la superstition, à l'erreur et aux injustices de tout genre. Les seules autorités qu'il convient d'invoquer, sont celles qui, d'accord avec la raison, ne sont pas intéressées à s'interposer pour l'étouffer, ni préparées à l'erreur par leur éducation ; autrement il n'y a pas d'absurdités qu'elles ne pussent servir à accréditer.
Dans la multitude innombrable de faits qui le prouvent, je choisis l'histoire des Ursulines de Loudun, que l'on peut lire avec plus de détails dans le tome il\ de la Bibliothèque universelle et historique , et dans le Monde enchanté, t. iv , ch. il, de Balthasar Bekker.
« En l'an 1626, dit l'auteur du premier ouvrage, il s'établit à Loudun un cloître de religieuses de Sainte-Ursule. Elles se trouvèrent au commencement dans une grande indigence, et les autres couvens, qui étoient alors si peu éloignés de leur naissance, et qui n'étoient pas encore opulens comme ils le sont aujourd'hui, ne pouvoient subvenir à leurs nécessités. Les plus jeunes de ces filles, qui avoient l'esprit assez gai et qui ne cherchoient qu'à passer le temps , prirent l'occasion de la mort de leur directeur , et de l'opinion qu'on avoit qu'il revenoit des esprits dans la maison où elles logeoient, de faire ellesmêmes les esprits pour épouvanter les jeunes pensionnaires dont elles tiroient une partie de leur subsistance. Quelques-unes même des plus simples et des plus aagées des religieuses, qui ne savoient rien du mystère , en conçurent beaucoup de frayeur. Cela encouragea les actrices, et leur fit faire mille tours dans la maison, et chercher toutes sortes de moyens pour persuader d'autant mieux aux ignorans qu'il revenoit des esprits.
» Mignon (leur confesseur) crut alors avoir trouvé un remède infaillible pour se venger de Grandier (curé de Loudun). Pour cet effet,, il persuada à quelques-unes des religieuses qui étoient déjà accoutumées à contrefaire les esprits , de faire semblant qu'elles étoient possédées. Il les faisait aussi exercer à faire des contorsions et des postures de leur corps, semblables à celles des personnes que l'on tient pour telles, et leur faisoit entendre que c'était le véritable moyen de grossir les revenus de leur couvent. Il engagea , dans cette partie, plusieurs moines et prestres , ennemis jurés de Grandier. Enfin Ton en vint à l'exorcisme, sur quoi le diable ne manqua point de répondre par la bouche des possédés, et de dire que Grandier étoit le sorcier qui causoit tout ce mal, par le pacte qu'il avoit fait avec le diable. Ce manège dura assés de temps. A la fin , Grandier se pourveut, et se seroit peut-être encore tiré d'affaire, si ses ennemis n'avoient trouvé le secret d'intéresser le cardinal de Richelieu dans cette intrigue, en luy faisant accroire que Grandier (homme savant) avoit fait une satyre contre luy.
» Il n'en fallut pas davantage pour mettre aux champs un homme tel que luy, qui avait toute sa vie pris plaisir à la vengeance. Il donna donc commission à Laubardemont , conseiller du Roi et sa créature, qui avoit été en cette ville pour
( 237 ) faire raser les fortifications du château, et que les ennemis de Grandier avoient gagné, pour instruire le procès, et pour agir comme il 1 entendrait. Il se rendit donc sur les lieux avec un plein pouvoir , et n'eut pas beaucoup de peine à se résoudre à le faire mettre en prison ; à quoi Grandier ne s'opposa pas, quoiqu'il fût bien informé de la chose, parce qu'il se connoissoit innocent, tellement qu'il fut arresté, interrogé, exposé à la géhenne (torture), sans jamais rien avouer, et néanmoins condamné à être brûlé vif comme sorcier. »
» Sa mort ne fit pas cesser l'obséderaient, car autrement la fourbe auroit paru trop grossière ; et d'autre part les religieuses prenoient goust au grand gain qui leur revenoit de cette invention , car il n'y a voit pas un bon catholique qui n'envoyast quelque chose à ce couvent, pour secourir ces pauvres religieuses possédées , et pour subvenir aux frais des exorcistes. Cet obsèdement dura donc quelques années encore depuis ce temps-là, au grand préjudice et au déshonneur de tout ce que l'église romaine a de plus saint et de plus sacré. Mais enfin le couvent s 'étant assés enrichy, et les religieuses , lasses d'un jeu aussy fatigant qu'est ceiuy de contrefaire sans cesse les possédées , et leurs forces venant aussy à leur manquer pour cet exercice; d'ailleurs, ce qui avoit le plus contri-
bue à l'entretien des exorcistes , venant aussi à faillir, toute cette farce, qui avoit attire' presque toute la France à Loudun, cessa. »
L'auteur, qui a composé la relation sur des pièces authentiques, des procédures, etc., et que la persécution força de quitter la ville, ajoute que la faculté de médecine de Montpellier, consultée pour savoir si tout ce qu'on avait remarqué dans les prétendues possédées était naturellement possible, répondit affirmativement; que la supérieure du couvent avait dans le corps sept diables , appelés jésmodé, H aman , Grésil, Leviatan , Behemot, JBalaam et Isaacaram , chassés tous l'un après l'autre par les exorcistes. Barré, leur exorciste , qui trempait dans le complot , continue l'auteur, ayant dit à une possédée : Adora Deum creatorem tuum (adore Dieu, ton créateur), celleci répondit adoro te (je t'adore ), parce qu'elle avait mal retenu sa leçon, qui était, adoro te, Jesu Christe (je t'adore, ô Jésus-Christ! ); puis, sur la question : quem adoras P (qui adores-tu? ) répondit : Jésus Christus , au lieu de Jesum Christuniy qu'il fallait selon la grammaire. C'est d'après d'autres bévues et quiproquos pareils , de même qu'après des réponses françaises a des demandes faites en latin, etc. , qu'il échappa à un des juges assesseurs de dire tout haut : Ce diable nest pas congru.
Guy-Patin , dans sa 65e lettre , rappelle cette tragi-comédie en ces termes , à l'occasion d'un assassinat fait à Paris en décembre i65i : « Le 9 de ce mois, à neuf heures du soir, un carrosse fut attaqué par des voleurs. Le bruit qu'on fit obligea les bourgeois de sortir de leurs maisons , autant peut-être par curiosité que par charité. On tira de part et d'autre. Un des voleurs fut couché sur le carreau , et un laquais de leur parti arrêté; les autres s'enfuirent. Ce blessé mourut le lendemain sans rien dire, sans se plaindre et sans déclarer qui il était. lia été enfin reconnu : on a su qu'il était fils d'un 'maître des requêtes dit de Laubardemont , qui condamna à mort, en i635 , le pauvre curé de Loudun , Urbain Grandier , et le fit brûler tout vif, sous ombre qu'il avoit envoyé le diable dans le corps des religieuses de Loudun , que l'on faisoit apprendre à danser , afin de persuader aux sots qu'elles étoient démoniaques. Ne voilà-t-il pas une punition divine dans la famille de ce malheureux juge, pour expier en quelque façon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre prêtre, dont le sang crie vengeance? C'était bien le cas de dire ici : qualis pater, talis Jilius ; tel père, tel fils. »
Les exorcismes pratiqués sur les religieuses de Loudun, n'ont au reste rien de plus incongru que ïa plupart de ceux qui se sont pratiqués dans
( 2^0 ) d'autres circonstances; la plus grande différence, qu'on Ton puisse y remarquer , est celle des époques relativement à l'ignorance et à la crédulité du peuple.
« Gomment agissentles exorcismes, ditle docteur Virey (/. c. p. 53) ? Par les seuls moyens moraux. Pierre Pigray raconte dans sa Chirurgie (1. 7, c. i o ) » qu'une prétendue possédée fesait beaucoup de dupes au temps de Henri III. Amenée devant l'évêque d'Amiens , celui- ci ordonne à un laïc de se vêtir d'habits sacerdotaux, et de feindre de l'exorciser sur les Evangiles; mais on lut en place les épîtres de Cicéron. Le diable qui ne se doutait pas de la ruse , et ne connaissait pas le latin, s'agita avec violence , comme s'il eût ressenti déjà les tourmens de l'enfer. Le voilà donc conjuré par l'incrédule Cicéron y comme par les plus saints apôtres. Mais, dira-t-on, c'était une fausse possession ; y en a-t-il de vraies ? Pourquoi cèdent-elles à de petits moyens?... a
Il me suffit de faire voir que des croyances fausses et absurdes ont été adoptées par des autorités toutes aussi imposantes et encore plus nombreuses que celles que Ton pourrait citer en faveur du pouvoir de l'imagination maternelle, pour que chacun en tire la conséquence, que des témoignages qui ne s'accordent , ni avec le cours naturel des choses , ni avec la raison , ne peuvent
( 24i ) être allégués comme preuves de la vérité que par des ignorans ou des gens à préjugés et intéressés au maintien de Terreur. C'est parce que les médecins sont obligés par leur état de se livrer à des études approfondies et à réfléchir sur les événemens , que les professeurs de la faculté de médecine de Montpellier , supérieurs aux lumières de leur siècle , opposèrent aux ténèbres de la superstition qui couvrait encore de son crêpe lugubre la France et même -l'Europe, une décision qui fait le plus grand honneur à la médecine , aussi bien que le jugement de Guy-Patin , mais dont les médecins subjugués par le prestige des autorités telles que Bablot , eussent été incapables. Si nous voyons des gens si ardens à maintenir le peuple dans l'ignorance , en mettant la superstition à la place de la religion et l'erreur à la place de la vérité , en même temps qu'ils cherchent à obtenir des privilèges qui les rendent indépendans des lois communes, c'est que , avec de tels moyens , ils pourraient facilement , pour me servir d'un proverbe vulgaire , plumer la poule sans la faire crier , et même la condamner à être rôtie comme sorcière , quand l'appétit leur en viendrait. Au bon vieux temps que regrettent seuls ceux qui espèrent encore pouvoir jouir des abus sans avoir à en souffrir , toute la science du gouvernement des peuples se réduisait à les ber-
( 242 ) cer dans les préjugés dont on les nourrissait pour le plus grand avantage des gouvernans , et à brûler comme sorciers ceux dont l'esprit passait les limites permises au savoir et à l'usage qu'on permettait d'en faire , comme le fit sentir Eléonore Galigaï, femme de Concinni , qui , accusée de sorcellerie, après avoir été favorite de Marie de Médicis, et interrogée par ses juges qui lui demandaient de quels charmes elle s'était servie pour s'emparer de l'esprit de la reine , répondit : Du pouvoir' qu'ont les espints forts sur les âmes faibles.
Mon but étant de disposer les esprits préoccupés à entendre le pour et le contre sur les questions soumises à leur jugement , je dois , pour y réussir, montrer aussi que les passions comme les préjugés peuvent également faire illusion et empêcher de voir les choses telles qu'elles sont en réalité , comme l'a déjà fort bien fait sentir Helvétius f avant moi , dans son livre De l'Esprit ( chap. 2 , dise. 1 ) , où il s'exprime ainsi :
« Les passions , dit ce savant médecin , nous induisent en erreur, parce qu'elles fixent toute notre attention sur un côté de l'objet qu'elles nous présentent, et qu'elles ne nous permettent point de le considérer sous toutes les faces. Un roi est jaloux du titre de conquérant ; la victoire,
( 243 ) dit-il, -m'appelle au bout de la terre, je combattrai , je vaincrai , je briserai l'orgueil de mes ennemis, je chargerai leurs mains de fers, et la terreur de mon nom , comme un rempart impénétrable , défendra l'entrée de mon empire. Enivré de cet espoir, il oublie que la fortune est inconstante , que le fardeau de la misère est presque également supporté par le vainqueur et par le vaincu ; il ne sent point que le bien de ses sujets ne sert que de prétexte à sa fureur guerrière , et que c'est l'orgueil qui forge ses armes et déploie ses étendards : toute son attention est fixée sur le char et la pompe du triomphe. »
» Non moins puissante que l'orgueil , la crainte produit les mêmes effets; on la verra créer des spectres , les répandre autour des tombeaux et dans l'obscurité des bois , les offrir aux regards du voyageur effrayé , s'emparer de toutes les facultés de sod ame , et n'en laisser aucune de libre , pour considérer l'absurdité des motifs d'une terreur si vaine.
» Non-seulement les passions ne nous laissent considérer que certaines faces des objets qu'elles nous présentent, mais elles nous trompent encore, en nous montrant souvent ces objets où ils n'existent pas. On sait le conte du curé et d'une dame galante; ils avoient ouï dire que la lune étoit babitée , ils le croyoient , et , le télescope en
main , tous deux tâchoient d'en reconnoître les habitans. Si je ne me trompe , dit d'abord la dame , j'aperçois deux ombres j elles s'inclinent l'une vers l'autre; je n'en doute point , ce sont deux amans heureux... Eh ji donc y reprend le curé y les deux ombres que vous voyez , sont deux clochers d'une cathédrale. Ce conte est notre liistoire. Nous n'apercevons le plus souvent dans les cboses que ce que nous désirons y trouver ; sur la terre comme dans la lune, des passions différentes nous y feront toujours voir des amans ou des clochers. »
Dans une thèse soutenue le l\ avril 1826, à la Faculté de médecine de Paris , sous ce titre : Des Médecins physiologistes et de leur doctrine, M. Poullain, qui a servi dans les hôpitaux militaires , où est en vogue cette doctrine dont il a été lui-même partisan , et selon laquelle presque toutes les maladies se réduisent à des gastrites et à des entérites , c'est-à-dire ', à des inflammations de l'estomac et des intestins , et presque tous les moyens de guérison à des sangsues , à la diète et à de l'eau de gomme ou de guimauve ; dans cette thèse,, M. Poullain raconte qu'un médecin, attaché à un des hôpitaux de Paris , demandait un jour à un soldat en proie à la fièvre , s'il souffrait à l'estomac. Le malade dit que non. Comment vous ne souffrez pas là , lui dit le docteur en lui près-
( 245 ) sant l'épigastre ( le creux de l'estomac ) avec une main? Non, Monsieur. Et maintenant, en pressant plus fortement avec ses deux mains , vous ne soufïrez pas? Je le crois bien , répond le malade , . vous me marchez sur le ventre avec vos deux mains. Le bon sens du militaire fit rire tous les assistans , excepté le docteur physiologiste, qui était subjugé par la prévention. Selon le même auteur , à l'arrivée des malades , l'infirmier leur demandait où ils souffraient. S'ils répondaient : Auventre on j'ai la diarrhée, cela suffit, disait-il; je sais ce qu'il vous faut. À l'instant, le bon était donné pour des sangsues , et il passait un drap en alèze sous l'épigastre de celui qui avait mal au ventre , et entre les jambes de celui qui avait la diarrhée. Le chirurgien de service arrivait, questionnait les malades, et il était rare que les draps en alèze fussent dérangés , et que les sangsues ne fussent appliquées aux uns à l'épigastre , et aux autres à l'anus. Voilà des fruits de la préoccupation de l'esprit, et j'ai moi-même eu occasion d'en voir de pareils de la part de soi-disant médecins physiologistes , auxquels le titre de routiniers aveugles convient beaucoup mieux.
Les mystiques partisans du magnétisme animal, sur lequel Alexandre Bertrand a publié récemment un bon livre , nous offraient aussi une riche moisson d'absurdités dues à la préoccupation
( 246) des uns , et à Y imagination ébranlée des autres ; mais malgré ce qui se présente encore à mon esprit relativement au sujet que je traite , je sens , la nécessité d'abréger ce chapitre. On peut le considérer comme une esquisse de philosophie morale dans l'espèce, propre à faire connaître le caractère de l'esprit humain, qui , une fois subjugué dans un sens , y abonde toujours , et veut y entraîner tout ce qui l'entoure. C'est surtout quand la raison est repoussée par l'intérêt , par l'enthousiasme qui est une espèce de fanatisme, ou par le besoin de sensations extraordinaires et désordonnées , que les égaremens de l'esprit et les écarts de l'imagination deviennent incoercibles et débordent la vérité de toutes parts , pour lui couper les communications et la contenir dans un cercle de ténèbres. Ce caractère de l'esprit humain i mis en évidence par ce qui précède , nous autorise à penser que l'on a souvent vu , dans les marques de naissance, ce dont on était préoccupé, et ce qu'on désirait y voir; que par conséquent les histoires rapportées comme des effets de l'imagination maternelle sont toutes suspectes , en ce que la vérité y est méconnaissable sous les livrées de la prévention , de l'ignorance et de la crédulité. Il y en a même d'impossibles , d'autres dont la fausseté est prouvée par les contradictions de ceux qui les rapportent; quelques-unes sont
dues à la complaisance , et un grand nombre repose sur des aveux arrachés par l'obsession des assistans. Une femme accouche sans aucun pressentiment sinistre ; le visage et les chuchotemens des assistans réveillent en elle des soupçons qu'elle n'avait pas auparavant; on essaie de la rassurer,, mais la manière dont on 3e fait redouble son inquiétude, et elle veut absolument voir son enfant. Alors on ne lui cache plus rien , et on lui dit qu'il a telle marque , qu'il ressemble à telle chose qui aura sûrement frappé son imagination ou l'aura affectée durant sa grossesse, car il n'est chose qui ne ressemble plus ou moins à une autre. Si elle dit ne se souvenir de rien, on la presse de questions et de suggestions , jusqu'à ce que l'on arrive à lui faire avouer qu'un objet semblable par la forme, la couleur ou la place, a frappé ses regards , et un oui qu'on lui surprend, suffit pour enrichir le domaine de l'imagination d'une nouvelle fiction , et souvent la personne à qui on a surpris un aveu mal assuré , finit par y croire elle-même. Je nen parle que parce que j'ai connu des femmes à qui la mémoire de l'objet prétendu figuré sur leur enfant, n'était revenue que plusieurs jours après l'accouchement ^ et à l'aide des réminiscences que leur avaient suggérées des commères dont la science était infaillible sur ce chapitre.
La prévention n'est d'ailleurs pas difficile sur ces ressemblances , et j'ai appris qu'à Portieux , village des Vôges , une vache ayant fait un veau qui avait des excroissances charnues sur les épaules, on les prit pour des épaulettes dont la vache avait eu l'imagination frappée durant l'invasion des alliés ^ et comme la chose paraissait fort curieuse pour les gens crédules , on promena , pendant quelque temps , le veau dans les environs , en le montrant pour de l'argent; ce qui ferait penser qu'ici , comme pour la rupture des membres de l'enfant dont parle Malebranche , et autres cas semblables , la cupidité avait puissamment secondé l'imagination dans la création du phénomène. Cependant comme les épaulettes du petit officier quadrupède n'en imposèrent pas long-temps , on finit par le sacrifier. Quoique clans ce cas la mère n'eût dit ni oui non , il ne resta aucun doute , et il n'en reste encore aucun à présent pour bien des personnes , que son imagination avait fait des épaulettes, à ]a vérité mal dessinées, mais telles que l'imagination grossière d'une vache pouvait les faire.
Dans un cours d'accouchemens d'Alphonse Leroi , ce professeur nous raconta , en se prononçant contre les prétendus miracles de l'imagination maternelle, qu'à une époque encore peu éloignée , la Faculté de médecine de Paris avait.
été requise de nommer des commissaires pour aller constater la naissance d'un ange avec des ailes sur le dos, dans un village de la banlieue de cette ville , phénomène attesté par le curé et le maire du lieu. Les commissaires rapportèrent que l'enfant qu'on leur avait présenté et qu'ils avaient examiné } étant très-maigre et décharné , avait seulement des omoplates saillantes sur le dos, et que c'étaient leurs saillies qu'on avait regardées comme de petites ailes naissantes ^ pour en faire un ange. Mais le curé et le maire étaientils obligés de savoir que l'homme a des omoplates sur le dos , et que chez les sujets maigres ces os font saillie en soulevant la peau ? Ne suffisait-il pas que la mère de cet enfant eût vu des anges en peinture , à l'église , pour faire croire que son imagination avait travaillé d'après ces modèles y à la vérité un peu plus joufflus ; mais on ne lui demanda jamais une imitation parfaite , et puis d'ailleurs ne faut-il pas quelquefois aider un peu à la lettre ?
Le docteur Nauche a dû avoir connaissance de pareilles méprises; car, en parlant des principales causes des difformités de naissance, qu'il rapporte toutes à des accidens physiques et non à l'imagination , il dit page 435 de son traité Des Maladies de V utérus : « Le fœtus peut éprouver des changemens dans la forme de son corps. On
en voit naître dont la tête est diversement penchée sur le cou, dont les épaules sont inégalement élevées. On en a vu dont les omoplates étaient relevées, ce qui a fait dire à des personnes simples que l'enfant avait des ailes. D'autres fois le corps du fœtus éprouve un très-grand aplatissement qui l'a fait comparer à un crapaud. » Les miracles, comme on voit , sont un privilège de l'ignorance et de la prévention.
Il y a environ 4° ans qu'à Remberviller , petite ville des Vôges^ le bruit courut que madame M... était accouchée d'un petit animal, semblable à un loir, qui, s'étant aussitôt sauvé sous le lit , n'avait pas été retrouvé pour être examiné. Ici, je crois, on ne peut révoquer en doute le pouvoir de l'imagination, non de la mère, mais du plaisant qui fit ce conte pour mystifier ceux dont il voulait s'amuser; ce qui n'a pas empêché qu'il n'ait été accrédité , et qu'il ne le soit encore dans certains esprits , comme un nouvel exemple de ce que peut l'imagination d'une femme enceinte. Voilà comme tout concourt à nourrir les préjugés et les erreurs de ceux qui sont incapables de juger des choses. Cela doit d'autant moins nous étonner, que , façonnés dès notre enfance à une croyance aveugle, nous trouvons beaucoup plus commode d'adopter des opinions toutes faites , que d'en vérifier la justesse par des recherches ou un
examen que nous interdisent d'ailleurs ceux qui sont intéresse's à nous tromper.
Mais , diront peut-être ceux qui aiment à exploiter l'ignorance et les préjugés populaires à leur profit , à quoi bon détruire une croyance établie sur des autorités si imposantes et depuis si long- temps , puisqu'elle ne rend pas les hommes plus inéchans et ne change pas leur sort qui est de passer d'une erreur à une autre? Je pourrais, pour répondre à cette objection , avancer hardiment que tout le mal moral vient des égaremens de l'esprit, et les faits né manqueraient pas pour le prouver. En voici un , entr'autres, qui me paraît assez propre à démontrer que la croyance à une transmission imaginaire des affections mentales d'une mère à ses enfans , intéresse la tranquillité et la sûreté des familles et de la société en général; je vais laisser parler le Journal des Débats du 25 août i825 : « On Ut dans le Courrier du Bas- Rhin du 2 5 août : Freienwalde (Poméramie) , 8 août. Cette petite ville a été, le 26 juin dernier , le théâtre d'un crime affreux. Un cordonnier \ à son retour dçs champs , a trouvé chez lui ses quatre enfans assassinés ( l'aîné avait sept ans, et le plus jeune six mois). La mère avait disparu. Le lendemain on la trouva cachée dans un champ de blé : on l'arrêta , et dès les premières questions qu'on lui fit, elle avoua qu'elle était ' l'auteur de
l'assassinat de ses enfans $ et ajouta qu elle les avait tués à coups de marteau. On n'a remarqué en elle aucun signe d'aliénation mentale , elle se repent de son crime ; mais elle assure qu'elle a été forcée de le commettre , malgré tous les efforts qu'elle a faits pour se dompter, comme si elle avait été poussée par une puissance irrésistible. Elle a déclaré en outre que chaque fois qu'elle avait été enceinte , elle avait commis quelques vols de peu de valeur; et, comme on lui avait dit que les mauvaises actions d'une femme enceinte passaient en héritage à l'enfant qu'elle portait dans son sein , que par conséquent tous ses enfans devant devenir des voleurs avec l'âge , elle regardait comme un bonheur pour ces malheureuses créatures , d'avoir quitté le monde.»
Le professeur Pinel , dans son Traité médicophilosophique sur F aliénation mentale, sect. 7, rapporte un fait analogue : « i3o. Un missionnaire, dit-il, par ses fougueuses déclamations et l'image effrayante des tourmens de l'autre vie , ébranla si fortement l'imagination d'un vigneron crédule , que ce dernier croit être condamné aux brasiers éternels, et qu'il ne peut empêcher sa famille de subir le même sort, que par ce qu'on appelle baptême de sang ou le martyre. Il essaie d'abord de commettre un meurtre sur sa femme qui ne parvient qu'avec la plus grande peine à se-
( 255 ) chapper de ses mains; bientôt après son bras forcené se porte sur deux enfans en bas âge, et il a la barbarie de les immoler de sang- froid pour leur procurer la vie éternelle. Il est cité devant les tribunaux , et durant l'instruction de son procès, il égorge encore un criminel qui était avec lui dans le cachot, toujours dans la vue de faire une œuvre expiatoire. Son aliénation étant constatée , on le condamne à être renfermé , pour le reste de sa vie , dans les loges de Bicêtre. L'isolement d'une longue détention , toujours propre à exalter l'imagination, l'idée d'avoir échappé à la mort malgré l'arrêt qu'il suppose avoir été prononcé par les juges, aggravent son délire, et lui font penser qu'il est revêtu de la toute-puissance , ou , suivant ses expressions , qu'il est la quatrième personne de la Trinité, que sa mission spéciale est de sauver le monde par le baptême de sang , et que tous les potentats de la terre réunis ne sauraient attenter à sa vie. Son égarement est d'ailleurs partiel , comme dans tous les cas de mélancolie , et il se borne à tout ce qui se rapporte à la religion , car sur tout autre objet, il paraît jouir de la raison la plus saine ...» Pinel ajoute qu'après dix années d'un état calme et tranquille , dans une étroite réclusion , et quatre autres années d'épreuve qui semblaient rassurer sur son compte, une veille de Noël , cet aliéné forme le projet de
faire un sacrifice expiatoire de tout ce qui tomberait sous sa main : il se procure un tranchet de cordonnier, en porte un coup par derrière au surveillant qu'il manque , coupe la gorge à deux aliénés, et aurait tout massacré, si on ne l'eût promptement saisi et renfermé.
On voit à quelle inquiétude et à quelle atrocité les écarts de l'imagination peuvent mener ; il est donc vrai de dire que l'erreur, qui est une cécité de l'esprit, ne peut conduire à bien. Les deux faits précédens montrent ce que peut l'imagination sur l'intellect et le moral. Voici un autre fait qui prouve jusqu'à quel point une imagination livrée à l'inquiétude, peut influer sur la santé corporelle. M. Duchâteau, médecin et accoucheur distingué de Paris, a communiqué à la société médico-pratique de cette ville , qu'à l'aide d'une baguette flexible de gomme élastique, terminée par une fine éponge imbibée d'eau tiède ou d'huile, il a réussi plusieurs fois à retirer ou à précipiter des corps étrangers arrêtés dans l'œsophage, mais que plus communément des lingères et autres personnes ayant l'habitude , en développant des paquets attachés avec des épingles, de mettre celles-ci entre leurs lèvres ou leurs dents , ont cru vainement en avoir avalé, lorsqu'elles éprouvaient le moindre mal de gorge ou un picotement dans le pharynx; puis il ajoute qu'une
mercière , âgée de 36 ans , se plaignant de picotemens et de douleurs dans la gorge , et persuadée qu'elle avait avalé une épingle, le fit appeler, te J'introduis, continue M. Duchâteau , dans l'œsophage, et au-delà de l'endroit où elle disait sentir la pointe , l'instrument que j'ai décrit. Cette opération, que je réitère plusieurs fois de suite, n'augmente pas la douleur, mais reste infructueuse : croyant alors reconnaître l'effet d'une prévention que je ne parviendrais pas à vaincre, j'abonde dans le sens de la femme , et je tâche de la consoler, en lui affirmant que beaucoup de personnes avaient rendu très-heureusement par les selles des épingles semblables à celle qu'elle venait d'avaler; mais que cependant le long trajet que parcourrait son épingle, avant de sortir par la même voie , demandait un mois ou six semaines. En me retirant , je conseillai d'examiner les matières de toutes les selles , pour voir si l'épingle ne s'y trouvait pas, et j'ordonnai des boissons mucilagineuses.
» Je parvins , de cette manière , à donner le change à l'idée dominante de la prétendue malade, et à lui rendre un calme dont elle avait le plus grand besoin. Durant près d'un mois , elle prit patience ; elle disait sentir l'épingle qui descendait lentement dans l'estomac, et de là dans les intestins en parcourant differens points du
ventre ; mais à la fin la crainte des accidens dont elle se croyait menacée par la présence de l'épingle dans les entrailles, vint la tourmenter; ces accidens l'occupaient continuellement, et son imagination effrayée lui fesait voir la mort comme leur terme.
» Il n'y avait pas de temps à perdre, et si, comme j'inclinais à le croire , cet état était amené par la seule imagination , je ne vis de salut que dans l'exécution de l'espèce de stratagème suivant. Je recommandai à la fille de la malade de se procurer une épingle rouillée, et de la même grandeur que celle que sa mère croyait avoir avalée, de faire prendre à sa mère un lavement , de placer l'épingle rouillée dans le bassin de la chaise percée où le lavement serait rendu , et le lendemain matin y en examinant , comme elle le fesait trèssouvent avec sa mère , les matières du bassin , de faire éclater l'expression d'une grande joie à la vue de l'épingle.
» La tendresse filiale sut exécuter tout cela comme il le fallait. La malade me fit appeler aussitôt, pour me faire voir l'épingle. Je la trouvai dans l'ivresse de la joie, et je lui assurai qu'elle était guérie. Effectivement, à dater de cet instant, le moral fut remis , et les fonctions se rétablirent dans leur intégrité. Enfin un mois plus tard, c'est-à-dire, trois mois après le premier accident,
( 257 ) la santé et l'embonpoint se trouvaient complètement rétablis. La malade, dont la santé a toujours été bonne depuis, ignore encore la supercherie à laquelle elle a dû sa guérison. » V* Bulletin de la Société méd. d'émulation de Parais , n° de février 1822.
Si une imagination préoccupée peut produire des illusions telles que de faire sentir la descente et l'action d'une épingle qui n'existe pas, comme le prouve l'observation précédente , comment ne produirait-elle pas , chez les femmes que la grossesse rend encore plus susceptibles, d'autres illusions aussi vaines et capables de déranger leur santé et celle de leur fruit, surtout quand, au lieu de les tirer de l'erreur, on tâche de les y enfoncer davantage par des autorités imposantes? La prévention, qui est une préoccupation de l'esprit par une idée fixe et dominante , diffère peu d'une véritable aliénation mentale, puisqu'elle prive de la raison, à laquelle elle ferme toutes les portes de l'entendement; et si je ne devais me renfermer dans des bornes prescrites, je puiserais dans les observations sur la manie , la mélancolie, l'hystérie , l'hypocondrie , et dans l'histoire des divers cultes et de toutes les superstitions, plus de faits qu'il n'en faut pour prouver que je n'avance pas un paradoxe. J'ajouterai même que c'est aux préventions que l'imagination enfante, qu'il faut
attribuer la plupart des folies , et en cela je puis encore m appuyer de l'autorité du professeur Pinel , qui s'exprime ainsi (/. c.) : « 126. L'imagination, cette fonction de l'entendement qu'il est si difficile de contenir dans de justes bornes, quelquefois même pour l'bomme doué de la raison la plus saine , elle qui donne si souvent lieu j dans la vie civile, à tant de scènes fol les , ridicules ou déplorables, pourrait4- elle ne point devenir la source la plus féconde des illusions, des écarts et des opinions extravagantes que manifeste l'aliénation mentale? Elle rapproche ou confond les diverses sensations incomplètes que rappelle la mémoire, en forme des tableaux plus ou moins incohérens , vrais ou faux, gais ou tristes, conformes aux objets exislans, ou bizarres et fantastiques, et présente quelquefois l'ensemble le plus monstrueux et le plus mélancolique. Une femme venant à entendre sonner le tocsin à la suite de ses couches, la première année de la révolution, se trouble, s'agite et tombe dans le délire le plus sombre; elle conçoit les frayeurs les plus vives, se croit environnée d'un appareil de supplices , et pousse les cris les plus lamentables. Elle demande sans cesse à voir ses enfans ou ses proches, qu'elle assure être livrés au fer des assassins ou réduits aux extrémités les plus cruelles; elle s'en rapporte à peine à sa vue, et ne peut les reconnaître,
( 359 ) quand on les amène en sa présence. Pendant quelques jours de ce triste délire, son imagination l'emporte sur le témoignage authentique de ses sens, et les impressions les plus manifestes et les plus répétées faites sur ses organes. »
Quand Bablot dit que c'est le comble de l'impudence et du délire de rejeter l'opinion dont il est infatué, que manque- 1— il à sa prévention et à celle de ceux qui pensent comme lui , pour n'être pas taxée de folie? C'est quelle n'est que spéculative et n'entraîne à aucun acte extravagant ou désordonné. L'aliénation mentale est l'état d'un homme qui n'est plus en possession de sa raison ni de sa volonté, et comme une forte prévention contre laquelle échouent des millions de raisonnemens , est un état pareil , celle-ci ne diffère donc de celle-là que par la nature des objets souvent indifférens sur lesquels elle porte , et par la nature des actes auxquels elle entraîne. Il ne faut que comparer la prévention décrite par M. Duchâteau, avec les aliénations décrites par le professeur Pinel, pour se convaincre qu'il n'y a d'autre différence que celle que j'indique.
Il y a aussi dans les mots un prestige qui nous séduit , selon le sens que nous y attachons et l'intérêt qui nous dirige. On n'a pas oublié la chaleur des discussions que la question de la liberté de la presse fit naître dans la chambre des députés sur
Je sens et l'interprétation du mot réprimer, que quelques membres, préoccupés ou aveuglés par des intérêts particuliers, voulaient faire passer pour synonyme de prévenir , parce qu'en tuant, par des lois préventives, le fantôme qui effrayait leur imagination et contrariait leurs espérances , la répression eût été bien plus rassurante pour eux , qu'en le laissant subsister dans la restriction de certaines limites. Mais s'il se fût agi de réprimer les abus de la noblesse, du clergé ou du pouvoir ministériel de la même manière , il est à présumer que les synonymistes n'auraient plus été d'accord. Il n'y a guère de médecins qui, dans le cours de leur pratique, ne se soient vus forcés plus d'une fois de changer le nom des médicamens, soit pour les faire prendre à ceux qui prétendaient ne pouvoir les supporter , soit pour obvier aux inconvéniens que la prévention attachait à leur usage . C'est ainsi qu'ils parvenaient à guérir les affections intermittentes et à retours périodiques par l'écorce du Pérou , chez ceux qui avaient le quinquina en horreur; les affections catarrhales et fluxionnaires par le tartre stibié ou la rosée de Calabre 9 chez ceux qui regardaient l'émétique comme un poison et ne pouvaient supporter la manne; la laxité et les flux immodérés du tube intestinal par quelque préparation d'extrait thébaïque, chez ceux qui aimaient mieux mourir que de prendre de
( a6i ) l'opium. Gomme les mots sont les signes de nos idées , il suffit souvent de changer l'expression , pour faire agréer la chose , et ramener à son opinion ou à son sentiment ceux qui en étaient le plus éloignés, comme le prouve le conte d'un Suisseàqui, dit Helvétius , Le. chap. iv. dise, i, une porte des Tuileries avait été consignée avec défense d'y laisser entrer personne. Un bourgeois se présente. On n'entre pas, lui dit le Suisse. Aussi, répond le bourgeois, je ne veux point entrer, mais sortir seulement du Pont Royal. Jhl s'il s'agit de sortir, reprend le Suisse, Monsieur, vous pouvez passer. Qui le croirait? continue Helvétius , ce conte est l'histoire du peuple romain. César se présente dans la place publique, il veut s'y faire couronner , et les Romains , faute d'attacher des idées précises au mot de royauté, lui accordent sous le nom à'Imperator la puissance qu'ils lui refusent sous le nom de Rex. Chacun se dira sans doute que c'est aussi l'histoire du peuple français , que Bonaparte n'aurait probablement pas rallié à son autorité sous le titre de Roi, et qu'il y rallia successivement sous ceux de premier Consul et d' 'Empereur , jusqu'à ce que l'abus de son autorité impériale eût remis la royauté en crédit.
On arrive encore à persuader les gens d'une chose, en y rattachant leurs intérêts , et c'est
ainsi peut-être qu'après une infidélité , qu'une femme craindrait de voir trahie par la couleur ou quel qu'autre marque distinctive sur son enfant, elle adopterait volontiers les miracles de l'imagination maternelle. En changeant le mot pour celles qui éprouvent des privations et qui sont contrariées dans leurs désirs , vous leur ferez aussi adopter les mêmes miracles sous le nom d'envies, et surtout d'envies non satisfaites. Vous pouvez aller plus loin , et faire adopter à des hommes sages et instruits le pouvoir de l'imagination de la mère sur son fruit , en ne lui accordant qu'une influence indirecte. Une faut que savoir se mettre en contact d'opinion par quelque point , pour parvenir à s'entendre et à tomber d'accord , et celui qui ne voudra entendre parler ni d'envie } ni d'influence indirecte de l'imagination, vous accordera peut-être ce que vous lui demandez sous celui de malade; mais prenez garde que la moindre concession que vous ferez , sous quelque dénomination que ce soit , livre votre nom comme autorité au premier enthousiaste qui attribuera à l'imagination le pouvoir de transporter directement des images toutes formées et en quelque sorte matérielles d'un individu à l'autre. Mais aussi comment couvrir autrement que par un débordement d'autorités le ridicule d'une opinion
aussi extravagante .