‹ De l'imaginationChapitre 3 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dés influences particulières et accidentelles qui peuvent agir sur les formes corporelles ou sur la beauté et la santé des enfans avant leur naissance.

L'on ne sait presque rien de positif sur les causes probables des difformités de naissance , ni sur les moyens de les prévenir; raisons bien puissantes pour ouvrir une pleine carrière aux recherches et aux observations , puisque le sujet est encore neuf. La médecine se débat ou reste muette devant les préjugés vulgaires sur les effets de l'imagination maternelle. Les écrits publiés jusqu'à ce jour, trop empreints d'une opinion exclusive, loin de chercher à dissiper ces préjugés, en y substituant la vérité appuyée de ses preuves , semblent au contraire se laisser dominer par eux, ou n'avoir jamais eu pour but de faire connaître la vérité tout entière, depuis qu'il a prévalu de

ne plus vouloir entendre , de trouver même ridicule et absurde l'opinion de ceux qui accordent quelque pouvoir à l'imagination de la mère sur la formation de l'embryon et du fœtus (1). Mais a-t-on eu soin d'y suppléer par une autre explication ? Point du tout : l'on s'est presse de fermer la discussion avant de l'avoir ouverte, et la question en est au même point, ou encore plus loin de la vérité qu'auparavant, parce que la prévention et Fexagération l'ont repoussée de chacune des deux opinions dominantes.

Ce qui me paraît avéré jusqu'à présent, c'est que les affections de l'ame ne peuvent être prises seules en considération pour expliquer les phénomènes extraordinaires de la grossesse. Il ne reste aucun doute pour moi ; que l'époque et les circonstances de la conception , la pureté de l'air que respirent les femmes enceintes , et leur genre de vie, n'aient une grande influence sur leur santé et sur celle de

(i) Uembrjon désigne le produit de la génération, ou le petit d'un animal quelconque , avant que les formes en soient bien distinctement dessinées. Ce nom est formé des deux mots grecs '^ > dedans , et de opvoi , 6pvsiv , pousser, croître. Hippocrate et les anciens médecins qui l'ont suivi, désignent parle mot de gemtura 7*OV>jç , les élérnens encore informes de la conception. L'embryon prend le nom de fœtus , du latin foverc , fotus , fomenter , fomenté, lorsque les diverses parties du corps ont pris une forme distincte et bien prononcée. Le fœtus humain s'appelle enfant, après sa naissance , du latin infans , qui ne parle pas.

(3) leur fruit. Toutes mes observations m'ont confirmé jusqu'ici que la grossesse est d'autant plus belle , c'est-à-dire , que la santé de la mère et le développement du fruit sont d'autant plus parfaits, toutes choses étant égales d'ailleurs, que l'époque de la conception se rapproche davantage de la fin des règles, et d'autant moins, au contraire, que l'irruption des menstrues était plus prochaine lors delà conception. C'est donc là un objet qu'il ne faudrait jamais négliger de prendre en considération , parce qu'il modifie singulièrement la pléthore sanguine qui a une influence si marquée , pendant tout le cours de la grossesse , sur le système nerveux, les organes de la digestion et de la respiration. Il en résulte nécessairement un excès de sensibilité nerveuse d'où dépendent souvent les écarts de l'imagination et l'irrégularité de la nutrition. Ces deux résultats de la pléthore sanguine , c'est-à-dire , les écarts de l'imagination et l1 irrégularité de la nutrition , sont coordonnés et non subordonnés l'un à l'autre, et ce serait une erreur de prendre le premier pour la cause et le second pour l'effet.

J'ai aussi remédié plus d'une fois à la malacie (1)

Ci) Malacie, du grec pa'Aayta, mollesse, désigne le malaise qu'éprouvent les femmes enceintes , parce qu'on le dérivait d'une mollesse de l'estomac qui leur fesait désirer des choses extraordinaires.

des femmes enceintes , en leur fesant habiter des appartemens plus vastes , et mieux aérés ^ ou en augmentant autrement la salubrité de l'air et du régime en général. C'est sous ce rapport surtout que le séjour de la campagne devient favorable aux femmes enceintes et aux enfans, et que les spectacles et les réunions nombreuses leur sont contraires. C'est dans les Yôges que la variété du genre de vie m'a d'abord fait remarquer les effets nuisibles d'un air impur sur la santé des femmes grosses, dont les poumons , qui servent à porter dans le saug un principe de l'air qui le régénère, suppléent ceux de leur fruit , et ne peuvent rendre à la grande circulation un sang mal régénéré, sans un pvéjudice notable pour les deux êtres dont il doit alimenter la vie. J'ai souvent eu lieu de m'apercevoir que les femmes des cultivateurs, accoutumées à sortir et à respirer l'air des champs, se trouvaient principalement incommodées dans les réunions nombreuses qui se forment en hiver dans les villages sous le nom de veillées ou de poêles , comme si l'on voulait indiquer , par ce dernier mot, que la chaleur est une des conditions du rassemblement. Les femmes accoutumées à un genre de vie sédentaire , et par conséquent à respirer un air plus épais, sont moins incommodées de celui qu'elles respirent dans ces réunions malsaines , où tout est fermé le plus her-

métiquement possible, et où chacun apporte de l'humidité, pour ne rien dire de plus. Mais elles ne sont pas moins sujettes aux fausses couches , comme cela s'observe également dans les grandes villes, quoiqu'elles se livrent à des travaux moins fatigans que les femmes des cultivateurs.

C'est en recherchant les vraies causes rnorbifiques , et non en adoptant celles qui sont , pour ainsi dire, de mode et généralement supposées , que l'accoucheur devient plus avare de saignées et de médicamens durant la grossesse. C'est assez ordinairement en quittant ses habitudes, qu'une femme devient enceinte pour la première fois, parce qu'en se mariant elle doit adopter, jusqu'à un certain point, les habitudes, les goûts et souvent l'état de son mari^, surtout dans le petit corn-merce. Ces circonstances, qui semblent indifférentes, et dont on tient rarement compte, agissent plus puissamment sur le physique des femmes grosses qu'on ne le pense , d'abord parce que les heures des repas et du sommeil se trouvent souvent changées, et en second lieu , parce qu'avec des besoins plus fréquens ou plus impérieux de manger , on mange plus rarement et davantage à la fois, soit pour n'être pas sans compagnie, soit pour ne pas déranger le cours des affaires, ou pour satisfaire un appétit disproportionné aux forces digestives. Alors , plus ou moins de som-

( 6) meil , de repos ou d'activité que de coutume , des repas plus copieux , parce qu'ils sont moins rapprochés ^ dérangent les digestions et produisent des congestions sanguines dont le mal est encore quelquefois aggravé par la qualité des mets, par des soucis ou de petites contrariétés dont aucune alliance n'est entièrement exempte.

Dans les premiers temps de mon séjour à Paris, une dame à qui j'avais donné mes soins dans une maladie grave, et qui m'accorda ensuite une grande confiance , me consulta pour une de ses filles qui avait eu un premier enfant à terme, puis trois fausses couches successives, sans que les accoucheurs et les médecins qu'elle avait consultés pour cela , eussent pu trouver le moyen de les prévenir, faute d'en connaître la cause. Les uns l'avaient saignée , d'autres lui avaient prescrit des boissons toniques et un régime alimentaire approprié à son état de grossesse. Je m'informai si Madame Richer , c'est le nom de cette femme , avait une occupation ou un état qu'elle n'eût pas exercé avant et immédiatement après son mariage, si elle n'habitait pas quelque cabinet humide et malsain. La mère me dit qu'elle était bien logée , et qu'un an environ après son mariage , son jjendre avait établi une maison de commerce de détail ; que sa fille y tenait le comptoir et ne quittait guère la boutique, qui était grande et bien

(?) aérée, étant au coin de la rue Neuve-des-Petits- Champs et de la rue Sainte-ànne. Ne trouvant pas de cause d'insalubrité dans cet état, je m'informai si la jeune dame n'était pas sujette à la constipation; la mère me répondit qu'oui, et que ne pouvant pas quitter la boutique à volonté , lorsque les acheteurs venaient, elle était souvent dans le cas de se retenir, et fesait ensuite de grands efforts pour aller à la garde-robe. Je lui dis aussitôt que c'était probablement là la cause de ses fausses couches, et qu'elle les éviterait en ne résistant plus au besoin d'aller et en prenant des lavemens, pour éviter toute espèce d'effort pour l'expulsion des matières fécales. Mon avis fut suivi , et cette femme a eu ensuite plusieurs enfans sans faire une seule fausse couche. Elle avait cependant consulté des hommes de Fart très-habiles, qui méritaient, et auxquels elle accordait toute sa confiance , n'ayant pas même voulu me consulter elle-même : mais on ne s'avise jamais de tout, .l'ai pu me. convaincre dans la suite que beaucoup de femmes grosses éprouvent les mêmes accidens , des hémorrhoïdes et des vomissemens plus fréquens par la même cause ; car la constipation est une chose fréquente dans la grossesse , et souvent si opiniâtre, qu'il devient nécessaire de faire prendre de la rhubarbe ou de l'huile de ricin dans du bouillon , ou de faire entrer deux

(8) à trois onces de manne dans un demi-lavement, plutôt que du sel, qui irrite les hémorrhoïdes lorsqu'il y en a , ou de l'huile , qui reste après la seringue, si on ne la rend miscible à l'eau par un jaune d'œuf ou quelque mucilage épais.

Les femmes qui tiennent bureau , ou qui sont chargées de la tenue des livres de commerce , de la correspondance, etc., sont exposées, ainsi que leur fruit , aux accidens nombreux qui peuvent résulter de la compression du ventre contre une table ou un comptoir , aussi bien que dans une position défavorable à la circulation du bas-ventre dans la vie sédentaire. Celles qui vendent ont à souffrir , soit en levant les bras, ou en portant des charges trop lourdes. Mais ce qui leur est plus pernicieux que tout, ainsi qu'à leur fruit , ce sont les sauts, les secousses sur les talons, lés cahots des voitures , surtout en mauvais chemins, les mouvemens brusques , principalement les mouvemens de torsion , et ceux qui se font sans que le corps soit à-plomb. Ce sont là des causes très-capables de déterminer des fausses coucbes et des difformités. Hippocrate dit, dans sou livre De naturâ pueri , qu'après des sauts réitérés sur terre, une femme avorta six jours après avoir conçu, et que le produit de la conception , à peu près semblable à un œuf cru dont on aurait ôté la coque, présentai l une enveloppe intérieure-

(9) ment injectée de sang , à travers et dans l'intérieur de laquelle on découvrait des fibres blanches et tenues au milieu d'une humeur épaisse et rouge comme de la sanie , avec quelque chose de saillant au milieu qui lui sembla être le nombril. J'ai assisté plusieurs femmes qui ont fait des fausses couches en voyage ou à la suite , à cause des cahots de la voiture , beaucoup plus dangereux encore au commencement qu'à la fin de la grossesse. En se baissant latéralement pour prendre une bûche dans un grand panier à bois profond , ma femme se sentitpiquée et fit une fausse couche à environ cinq mois , dans la journée. Si ces diverses causes peuvent produire des avortemens ? à plus forte raison peuvent-elles occasionner des déplacemens, des resserremens et des déchirures qui entraînent des difformités.

Hippocrate, à qui les partisans du pouvoir de l'imagination ont voulu faire partager leurs préjugés, mais à tort, attribue la mutilation des enfans dans la matrice à des chocs, des percussions, des chutes , ou à toute autre violence endurée par la mère, et alors l'enfant est mutilé à la partie qui a éprouvé le choc ; il meurt même si le choc a causé la rupture des membranes ou enveloppes (1). Quant à la petitesse disproportionnée de

(i) Atvero mutilari in utero puerum censeo , vetcollisione,si circà fœtum mater percussa fuerit, vel in eum ceciderit,velalian>.

( io ) l'enfant avee ses parens , à l'inégal développement des parties, à la distorsion , il en rapporte la cause a letroitesse de l'utérus, dont il assimile les effets à ceux que l'on remarque dans les arbres ou les fruits dont le développement est contrarié par des pierres, des roches ou d'autres obstacles.

Il est difficile de s'égarer avec un maître tel qu'Hippocrate , parce que, toujours guidé par l'expérience et l'observation , il ne fonde ses principes que sur des faits interprétés avec discernement. Au contraire, ceux dont tout l'avoir intellectuel repose sur des autorités , et par conséquent sur des pièces de rapports mal assorties , repoussent toute expérience et toute observation opposées à leurs idées d'emprunt, sans soupçonner que la nature est régie par des principes ou des lois analogues pour l'universalité des êtres qu'elle renferme. Voilà pourquoi, imperturbables devant les faits et les raisonnemens , ils substituent rimasination des mères aux maladies et aux accidens qui troublent le cours régulier de la nature, et lui attribuent le domaine de toutes les difformités dans l'espèce humaine, sans réfléchir que les mêmes difformités se rencontrent

vim quampiarn perpessa fuerit.Quâ vero parte colliditur, ea miltilatur puer. Quodsi vehementius etiam colliditur, ita ut quae p. u m continet membrana disrupta sit, corrurnpitur foetus , etc. hfipp. , De G en i fur à.

( H ) dans les brutes et les vége'taux où l'imagination n'existe pas. Quoique les mêmes vices de conformation se reproduisent aussi par maladies ou par accidens hors du sein maternel, sans que, de leur aveu, l'imagination y intervienne, leur intelligence, que la première idée qu'ils ont acquise, a, pour ainsi dire, frappée de sidération, ne peut tirer de tous ces faits aucune conséquence qui les rapproche de la vérité, et fasse cesser leurs contradictions.

Il ne suffit pas de parer aux accidens qui peuvent provenir des occupations de la vie et des exercices corporels; il y a aussi des causes d'insalubrité qui produisent des effets nuisibles sur la santé par leur permanence ou leur retour fréquent, comme je m'en suis convaincu plus d'une fois. À Paris, j'ai souvent eu lieu de m'apercevoir qu'à moins d'user de cette indulgence que le père de la médecine dit être plus favorable aux maladies qu'aux malades, il fallait quelquefois contrarier le goût des femmes enceintes pour certaines habitudes, et s'exposer à leur déplaire en leur interdisant la danse, et même, dans certaines circonstances, les spectacles, où elles sont d'autant plus exposées à se trouver mal , qu'elles y entrent au sortir d'un dîner copieux qui gêne la respiration et la circulation , et dont la digestion demande plus impérieusement un air pur et léger,

( " ) à part les émotions vives qu'elles peuvent y éprouver. M. de Gardanne , dans son livre De la Ménopause, 2e édit. , p. 200, s'explique ainsi sur les sensations : « Les spectacles, les tableaux, la musique, font à nos sens des impressions qui agissent plus ou moins vivement sur eux , et qui peuvent troubler notre organisation ou lui être avantageuses. Sans défendre aux femmes de jouir de ces différens plaisirs, je leur conseillerai de donner la préférence à ceux qui offriront des objets agréables à la vue, de fuir ceux qui présenteront des images trop tristes ou trop lascives. Ces impressions produisent quelquefois des songes, tableaux fidèles des objets qui nous ont affectés pendant la veille , ou représentans mensongers de ces mêmes objets : de là l'aberration de l'imagination. Ne voit-on pas cbaque jour des personnes assister à diverses pièces de théâtre , s'en aller chez elles pleurant ou riant, suivant l'impression qu'elles avaient reçue , et la conserver même très-long-temps ? »

Madame Droze , qui m'avait donné sa confiance , était parvenue , toujours très-souffrante , jusqu'au sixième mois de sa première grossesse; j'ignorais encore la cause de son malaise prolongé et de ses indispositions fréquentes, lorsque, l'allant voir un jour, je la surpris dans une petite chambre où elle avait coutume de se renfermer

avec des ouvrières qu'elle fesait travailler , ce que je n'avais pu savoir auparavant, l'ayant toujours vue dans des appartenons vastes et bien aérés. Je lui conseillai de s'interdire tout séjour dans ce cabinet y et elle ne tarda pas à se trouver beaucoup mieux, sans avoir rien fait de plus.

Ces considérations méritent d'autant plus de trouver place ici , qu'en parlant des effets de l'imagination relativement au fruit, l'on ne porte pas également son attention sur les autres circonstances dont l'influence aurait pu aussi déranger la régularité des formes naturelles. C'est ainsi que M. Bry, médecin à Angers, dans un Mémoire adressé à la Société de médecine de Paris, et inséré dans le tome 28, p. 367 du Journal général de Médecine , raconte que la femme Lamies était accouchée d'un enfant privé de l'avant-bras et de la main gauche, en attribuant cette difformité à l'imagination de la mère, qui , dit-il, avait été frappée de la vue d'un moignon semblable à celui de son enfant, chez un nommé Roquelaure , lequel avait lui-même plusieurs enfans, dont aucun n'a été atteint de cette difformité, quoiqu'elle ait aussi dû frapper l'imagination de sa propre femme. Cependant, comme il est dit dans ce mémoire que la mère de l'enfant difforme avait eu des rougeurs et des boutons à la figure , pour lesquels on lui avait appl L-

que un vésicatoire, il n'eût peut-être pas été déraisonnable de présumer que la même influence qui avait produit sur la mère des effets si marqués , dont on nous laisse ignorer la cause , pouvait avoir agi d'une manière encore plus défavorable sur les frêles et tendres tissus du fruit , en déterminant quelque part une inflammation suivie de la perte des parties désirées , comme on en voit des exemples , hors de la matrice. Le vésicatoire lui-même , conseillé à la mère sans égard pour l'enfant, pouvait encore nuire à l'un et à l'autre , non-seulement par son irritation locale en contradiction avec l'œuvre de la nature, mais aussi en tenant lieu de tout autre remède plus approprié au besoin naturel , et en agissant aussi désagréablement sur le moral que sur le physique.

M. Nauche s'exprime ainsi dans son livre Des Maladies de V utérus , p. 4^6 : « Il survient des inflammations à la peau, qui donnent lieu à la plupart des signes et aux marques plus ou moins variées que les enfans apportent sur les tégumens en naissant. D'autres fois il se manifeste des dépôts et des abcès assez considérables pour occasionner la mort ou pour détacher quelque membre. C'est ce qui fait qu'il naît des enfans avec une cuisse ou un bras de moins , et dont on trouve fréquemment les débris dans le délivre. »

On lit dans le même ouvrage , p. ^28 : « La grossesse produit des effets moins marqués dans les affections chroniques. Celles qui ne sont pas voisines de l'utérus sont cependant ralenties dans leur marche : ainsi , on voit des engorgemens aux seins , qui auraient pu se convertir en squirrhes ou en cancers, se dissiper entièrement. Les éruptions cutanées, les taches, et cette coloration de la face , connue sous le nom de masque , les douleurs rhumatismales , etc. , deviennent moins in* tenses, quand elles ne disparaissent pas entièrement. Si la grossesse détermine des affections nerveuses, il en est souvent qu'elle fait cesser. Combien de fois n'a-t-elle pas produit la guérison temporaire et même radicale de l'épilepsie , de la manie, de diverses surdités, et des affections hystériques? »

Tel est le langage d'un observateur judicieux, qui, n'étant pas ébloui par de fausses lueurs sans consistance , trouve des causes physiques à des effets physiques , en s 'aidant du flambeau de l'expérience.

Je le demande maintenant, si les éruptions cutanées, les taches de la mère, etc., diminuent ou disparaissent entièrement durant la grossesse, croit-on que ce soit au profit de l'enfant? Mais il est des gens qui ont des yeux pour voir, et qui n ont point de logique ou de jugement pour ap-

précier les effets de ce qu'ils voient. Ceux-là ne manquent pas d attribuer à l'efficacité d'un vésicatoire ou d'un autre médicament au moins inutile , pour ne rien dire de plus, une guérison apparente qui n'est que l'effet du travail de la grossesse.

Une marchande dans les Vôges mit au monde , en 1801 , un enfant dont les mains n'avaient chacune que deux doigts en forme de serres d'écrevisses, et les pieds que deux orteils de même forme. Comme cette femme avait été frappée de la vue d'un mendiant qui avait une main conformée à peu près de même, et qu'elle lui avait donné quelque chose chaque fois qu'il s'était présenté devant sa boutique, dans la crainte d'une punition divine sur son fruit , si elle se montrait insensible aux besoins des malheureux, elle ne manqua pas d'attribuer , ainsi que toutes les personnes qui eurent connaissance de cela , la difformité de son enfant au travail que la vue du mendiant avait excité dans son imagination. Cependant Madame Naudon, c'est ainsi que se nommait cette marchande , passait le temps de sa grossesse dans une petite arrière-boutique qui pouvait à peine contenir son lit, une table et quelques chaises, entre une petite cuisine et une boutique qui lui communiquait la lumière et l'air le plus pur qui y pénétrât. Ce qui est encore digne de

( i7 ) remarque , c'est que cette femme , quoique Lien constituée, sur quatre accouchemens n'en avait pas eu un seul de naturel : ses deux premiers enfans , mal tournés , étaient morts ou asphyxiés en naissant, et n'ont pas vécu; le troisième-, mal tourné aussi , et le seul dont je l'aie accouchée , était asphyxié, et s'est assez hien porté depuis; c'est une de mes élèves qui l'a accouchée de son quatrième , dont les mains et les pieds avaient la difformité indiquée ; il présentait ces derniers au passage , et n'a vécu que quelques mois chez une nourrice où j'ai été le voir. Ce qui relève l'importance de ces considérations , c'est que madame Naudon ne s'est expliquée qu'après l'accouchement sur le travail de son imagination , qu'elle dit avoir été tourmentée aussi par d'autres objets que le mendiant cité, dont la difformité n'affectait qu'une main , et différait d'ailleurs beaucoup de celle de son enfant : elle avait d'abord trouvé les pieds et les mains de son enfant semblables aux pattes d'un dindon qui s'était plusieurs fois offert à sa vue. Quoi qu'il en soit, on pourra toujours demander à ceux qui seraient tentés d'attribuer cette difformité à la vue d'un mendiant ou d'un dindon , comme ayant été des causes occasionnelles pour la mère, comment il s'est fait que , chez madame Lamies , l'imagination frappée par la vue de Roquelaure n'ait agi que sur une

( iS) extrémité , tandis que chez madame Naudon elle a agi sur les quatre extrémités , quoiqu'elle n'ait été frappée également que par une seule main difforme de la part du mendiant, et tout au pins par deux pattes de l'oiseau malencontreux : l'imagination a-t-elle donc aussi ses caprices? Si sa puissance va jusqu'à modeler des pieds sur une main , ou des mains sur des pattes d'oiseau , en substituant des images faites à plaisir aux images qu'elle a d'abord reçues , ne doit-on pas craindre qu'il ne lui arrive de modeler aussi un visage sur autre chose ? Ceux qui attribuent des choses si merveilleuses à l'imagination , ne trouveront pas celle-ci sans fondement. Au lieu d'une fantasmagorie aussi ridicule , j'aimerais mieux admettre une cause plus analogue à celles qui s'offrent journellement à nos yeux hors du sein maternel, comme serait une inflammation avec dépôt, un sphacèle, etc. , suivis du détachement des parties désirées. Cela est au moins dans le nombre des choses possibles et même vraisemblables; et puisque l'enfant en question fut amené par les pieds qu'il présentait au passage , ces deux extrémités, et les mains qui s'en rapprochent toujours dans l'utérus, avaient très-probablement éprouvé sur le col de ce viscère quelques constrictions spasmodiques , ou quelque choc capable de déterminer une inflammation, soit par l'effet d'un coït répété avant que

( M) ) la grossesse ne fût connue, ou par suite de frayeur et de contrainte dans les attitudes et les différentes positions du corps de la mère, qui était petite, vive et très-agissante.

Je connais plusieurs femmes , qui , avant leur accouchement se lésaient des illusions sur des difformités dont leurs enfans n'ont ensuite présenté aucunetrace. En 1810, je fus appelé àNoisyle-Sec près Paris, pour accoucher madame Pieusse, qui , dans l'intervalle des douleurs d'enfantement, me raconta plusieurs histoires sur les effets de l'imagination maternelle auxquelles elle croyait fortement. Sur l'observation que je lui fis, qu'il n'était peut-être jamais arrivé à une mère d'en prédire les effets , vu la multiplici té des objets qui avaient dû la frapper durant la grossesse, et que c'était toujours après la naissance des enfans, que l'on s'efforçait de retrouver dans la mémoire un objet quelconque que 3'on pût rattacher à ses illusions par une rssernblance réelle ou idéale , cette dame dit avec un air de conviction : Eh bien, Monsieur , pour vous détromper , je vous annonce que mon enfant aura une tache d'épinards au visage, j'en suis sûre, ce n'est pas un illusion. Je répondis que nous le saurions bientôt ^ et en effet l'accouchement ne tarda pas à avoir lieu. Son mari , la garde et moi nous eûmes beau l'assurer que son enfant, un beau garçon, n'avait ni

tache ni marque quelconque , la mère ne le crut que quand elle l'eut bien examiné elle-même. Cela m'étonne, dit-elle, car ce mauvais sujet, en parlant de son mari, me jeta un jour à dîner, au commencement de ma grossesse, au visage une cuillerée d'épinards , qui m'a bien tracassé l'esprit. Supposons maintenant que par une coïncidence qui n'est pas plus impossible , que de gagner à la loterie sur un numéro qu'on a rêvé, comme cela m'est arrivé sur le numéro 7, l'enfant eût eu au visage une tache brune, noire, verte ; même jaune, rouge ou olivâtre, telles qu'on en voit souvent de causes différentes , comme par hérédité, eût-il été possible de persuader à ceux qui en auraient eu connaissance , que ce if était pas la cuillerée d'épinards qui aurait été transmise tant bien que mal par l'imagination de la mère? Le docteur Girard de Lyon a rapporté tom. Ifi du Recueil périodique de la société de médecine de Pqrfc (janvier i8i5), rédigé par le docteur Sétlillot jeune, que madame Chapuis , âgée de 18 ans, s'amusait à farder et à mettre des habillemens d'homme à un chien qu'elle affectionnait; mais que devenue enceinte, elle fui tellement et si constamment tourmentée de la crainte d'accoucher d'un enfant qui lui ressemblât, ou en portât des marques , que son mari , qui aimait aussi le chien , s'en défit, sans que cela la tranquillisât : elle

( Si )

mit au monde une fille bien portante sans aucune marque ni difformité. Le même auteur rapporte la même chose ( ibid. ) de deux autres femmes, dont la première , madame Piichard , eut l'imagination très-tourmentée par la vue d'un mendiant manchot auquel elle craignait que son enfant ressemblât, et dont la seconde, madame D. ayant reçu en cadeau une belle corbeille de porcelaine contenant des pèches bien imitées , prit bientôt une envie de manger de ces fruits, laquelle augmentait journellement par l'impossibilité d'y satisfaire, et les efforts qu'elle fesait pour la combattre, dans la crainte que son enfant en fût marqué. Ces deux femmes accouchèrent aussi d'enfans bien portans , et sans aucune marque ni défaut. Il cite au contraire madame Bàrlant , qui mit au monde un fils à qui il manquait le poignet droit, et madame Rochard qui accoucha d'une fille qui portait pendue à l'oreille droite une excroissance assez semblable à une poire, et cependant ces deux dames assurèrent n'avoir eu l'imagination tourmentée par rien de semblable. L'on est donc fondé à croire qu'il n'est jamaisarrivé à une femme d'indiquer avec précision avant l'accouchement, de quelle marque serait affecté son enfant, quoiqu'il ne soit pas impossible que le hasard en fasse coïncider une avec la prédiction dans un nombre de fois illimité.

Le docteur Bodard a fait voir à la société' de médecine de Paris un enfant dont le cou, les épaules et le dos étaient velus et bruns , de manière à présenter la forme d'une palatine naturelle, appliquée sur ces parties, sans que la mère, madame Poisson , se soit souvenue de rien de semblable qui eût frappé son imagination durant sa grossesse. On peut voir la notice de ce phénomène dans le tom. 26, page 172 du Journal général de médecine y et dans le tome i3 ( août 1806 ) de la Bibliothèque médicale , page 36 1 .

Il a été fait à l'académie royale de médecine de Paris un rapport par M. Hyppolite Cloquet , dans sa séance du 18 novembre 1828, sur un jeune homme de quatorze ans , fils d'un tisserand des environs de Bordeaux, dont le corps offre plusieurs taches fauves brunes, étendues et congénitales. La plus grande de ces taches, disposée en scapulaire,occupeune partie dudos,uneépaule, une partie du bras et la surface antérieure de la poitrine; elle est couverte de poils soyeux trèscourts, lisses et couchés; une semblable tache de 3 à 4 pouces de diamètre, occupe la fesse gauche; elle est aussi revêtue de poils soyeux et courts. Sur le grand trochanter droit existe une petite tache de même aspect sur laquelle sont implantés un grand nombre de cheveux de trois à quatre pouces de longueur. Enfin il se trouve une sem-

blable tache, également couverte de poils lisses et couchés sur le lobule de l'oreille droite. Le crâne est couvert d'une grande quantité de cheveux courts, non pliqués mais crépus. Cet état anormal de la peau n'est point héréditaire , le sujet étant le premier de sa famille qui en soit affecté. Sans parler, dit le rapporteur, des sauvages de Malicolo , chez lesquels une semblable couleur de la peau revêtue de poil est naturelle, on peut citer une petite fille de Nancy dont parle Buffon , dans son Histoire de l'homme, et un Russe que le même auteur a vu à Paris , lesquels avaient des taches fauves et couvertes de poil. M. Duméril, présent à la séance, rappelle qu'il a fait il y a i5 à 16 ans un rapport sur un pareil individu, si ce n'est peut-être le même , et M. Thillaye dit aussi qu'il existe dans les cabinets de la faculté , le modèle d'un sujet qui offre les mêmes altérations. Voyez Recueil périodique de décembre 1828 rédigé par M, Gendrin.

Il a été présenté à la société de médecine de Paris dans sa séance du 19 mai 1807^ une petite fille de trois mois et demi , née à Orléans , sans extrémités thoraciques et abdominales (1). Il n'en reste d'autres traces qu'environ un pouce

( 1) On appelle extrémités thoraciques, les bras, avec les avantbras et les mains , parce que ces extrémités tiennent au thorax , qui est la poitrine. Les extrémités abdominales sont les cuisses

d'humérus ( 1 ) du côté gauche , très-mobile dan* l'articulation scapulo-humérale ( 2 ) , et terminé par une cicatrice encore asse^ marquée. Du côté droit il n'y aucune trace de hras , qu'une cicatrice peu apparente. De chaque côté du hassin (3 ) qui paraît bien conformé, il y a un petit mamelon aplati en forme de bouton correspondant à chaque cavité cotyloïde ( 4 ) et moins enfoncé du côté gauche que du côté droit ; mais on n'y sent aucun reste de fémur ; l'enfant qui est d ailleurs réguliè-

avec les jambes et les pieds , qui tiennent à V abdomen , autrement dit le bas-ventre. On appelle aussi les premières , extrémités supérieures , et les dernières , extrémités inférieures.

(1) \j humérus est l'os du bras qui va du coude à l'épaule.

(2) L'articulation scapulo-humérale , c'est la jointure de V humérus avec V épaule , appele'e en latin scapula , et composée de la clavicule t os rond et long , en forme de S , qui surmonte le thorax en devant de chaque côté , et de V omoplate , os large qui s'abaisse sur le dos derrière l'épaule.

(3) Le bassin , en latin pelvis , d'où il prend aussi le nom de cavité pelvienne , est la cavité osseuse placée au - dessous du basventre et au-dessus des cuisses. La tête , la poitrine et l'abdomen étaient jadis appelés ventre supérieur, ventre moyen, et basventre. Ainsi , il ne faut pas croire , comme cela arrive dans le monde , que le dernier nom n'indique que le bas du ventre proprement dit, car il désigne tout le ventre, depuis la poitrine jusqu'aux cuisses.

(4) La cavité cotyloïde tire son nom de sa ressemblance avec un vase en forme de petite écuelle, usité chez les Grecs; c'est le creux qui reçoit la tête du fémur ou de l'os de la cuisse , de chaque côté de la partie inférieure du bassin.

( 25 ) renient conformé , a bonne mine , et paraît jouir d'une parfaite santé. J'ai fait plusieurs questions à la mère de cet enfant sur les circonstances de sa grossesse en présence de plusieurs médecins, et entr autres de M. Roux ( Philippe-Joseph) , qui nous a dit croire beaucoup à l'influence de l'imagination , quoiqu'on ne puisse expliquer la manière dont elle agit. Cette femme dont le mari, manœuvre paveur, se nomme Sylvain Cadouet, nous a réitéré quelle ne se souvenait d'avoir eu l'imagination frappée de rien qui eût rapport à la difformité de son enfant; mais quelle avait éprouvé plusieurs saisissemens et plusieurs frayeurs , occasionnés par l'état de son mari qui avait travaillé sur leau; que d'ailleurs elle n'avait eu d'autres indispositions que celles qu'éprouvent les femmes enceintes dans les deux ou trois premiers mois de leur grossesse. « La passion de la crainte, dit le docteur Charpentier daos son Mémoire sur l'influence des passions , cause aussi une foule d'affections de l'utérus. Rien n'est plus fréquent que de voir un accès de frayeur donner lieu à la suppression des règles et même occasionner l'avortement des femmes enceintes ( i ). » Or qui peut plus peut moins ; si la frayeur cause de telles contractions de l'utérus, qu'il en résulte la mort et l'ex-

(i) Voyez Actes de la Société des Sciences physiques et médicales de Liège , première partie , Paris , 1808 , p. 269.

( 26 ) pulsion du fœtus, comme le prouve l'expérience^ pourquoi ne causerait-elle pas des contractions capables de produire l'inflammation ou le sphacèle des membres , et qu'es t-il besoin alors de deman1 der des transports d'effigie à l'imagination, quand elle n'a rêvé que des dangers sans figure corporelle ?

Supposons maintenant que parmi les milliers de femmes qui pourront voir cet enfant, le concours des circonstances qui l'ont privé de membres, se rencontre une fois par une coïncidence qui n'est pas impossible, trouverait-on beaucoup de personnes assez fortes de principes et de raisonnement, pour ne pas attribuer ce second événement à la seule influence de l'imagination maternelle , qui néanmoins n'y aurait pas eu plus de part que dans le premier cas? Mais dans la manière de raisonner de bien des gens, quand deux choses arrivent l'une après l'autre, la première est cause de la dernière : posthoc , ergo propter hoc. Au moins n'est-ce que sur la foi d'un pareil raisonnement , que le remouleur Rauquelaure, dont a parlé M. Bry, est regardé comme la cause d'une difformité analogue à la sienne, dans l'enfant de la femme Lamies , quoiqu'il se soit présenté à beaucoup d'autres femmes grosses , sans pré j udice pour leurs enfans, et particulièrement à la sienne qui , comme )c remarque l'auteur de l'observation y n'a mis au

( 27 ) monde que des enfans bien constitués. Si l'imagination sur plus de mille cas ne produit pas seulement une fois son effet, c'est une cause de difformité bien capricieuse et bien suspecte, et il est bien permis, d'après cela, de penser que lesdifformités tiennent à d'autres influences que l'on a tort de vouloir toujours méconnaître ? par respect pour des croyances de tradition et d'habitude. Hippocrate avait enseigné que l'étroitesse de la matrice de quelques femmes, pouvait devenir une cause de mutilation . Il ne faut qu'avoir éprouvé jusqu'à quel point peut aller le resserrement spasmodique de ce viscère qui , dans un accouchement laborieux, engourdit le bras des accoucheurs les plus forts, pour adopter cette cause comme très-probable d'après les saisissemens elles frayeurs réitérés que la femme Cadouet nous a dit avoir éprouvés. N'est-il pas croyable que les mutilations de son enfant auront été causées par des resserremens spasmodiques et successifs, c'est-à-dire, pour parler le langage d'Hippocrate, par une étroitesse accidentelle delà matrice qui , en interrompant la circulation et le sentiment des foibles membres dufœtus, en aura amené la mortification T et par suite la destruction? Les naturalistes n'admettent pour cause de la différence des abeilles reines et des abeilles ouvrières qu'un changement de nourriture et de la structure des cellules où

( 28) est reçu le couvain , et où se fait le développement de l'insecte.

Outre les causes indiquées, il peut exister chez la mère antérieurement à la grossesse, une cause de destruction partielle ou totale du fœtus, et c'est probablement ce qui a eu lieu dans le cas rapporté par Beclard, dans sa Dissertation inaugurale, où nous voyons qu'à l'ouverture du cadavre d'une femme qui , après un long espace de temps et trois ponctions, succomba à une hydropisie , on ne trouva de désordre que dans l'utérus qui était squirreuxet adhérent à toute la cavité du petit bassin , avec un volume double de celui que produit un enfant à terme. L'auteur ajoute que dans plusieurs de ses points ce viscère contenait des foyers purulens et isolés, remplis de débris d'enfant; que dans deux ou trois il trouva des flocons de cheveux noirs et longs de plusieurs pouces, dans d'autres , des concrétions cartilagineuses et osseuses , et qu'il en conserve une pièce très-dure qu i parai t avoir appartenu à la mâchoire supérieure et donne attache à une dent. Il est très-présumable que dans ce cas l'enfant aura péri et n'aura pu être expulsé à cause de la maladie de l'utérus, et si ce viscère peut être affecté de manière à causer la mort, pourquoi l'étant à un moindre degré et accidentellement, ne causerait-il pas d'au très maux moins violens au fœtus? Il n'y a pas de raison pour

que l'enfant qui est un produit de la mère, soit considéré comme cause première et spontanée de la maladie de celle-ci qui lui prête une existence qui tient à la sienne.

Tout cela nous autorise à conclure que les effets préjudiciables de l'imagination maternelle, ne tiennent que très-accessoirement et indirectement aux objets qui la frappent, et que c'est plutôt en elle que bors d'elle , qu'est placé le principe du mal , vu la vanité bien prouvée de la plupart des inquiétudes qui troublent si souvent le repos des mères , et sympathiquement la santé des enfans. Les médecins qui ont observé combien la grossesse , le malaise , la tristesse , la pléthore et les maladies en général, exaltent la sensibilité naturelle, et par conséquent l'imagination qui en dépend , n'auront pas de peine à croire que l'insalubrité des appartenions et du genre de vie , ainsi que des indispositions morbifiques , suffisent pour disposer les femmes à se frapper fortement de ce qui ne les affecterait pas ou que trèslégèrement en santé parfaite. Voilà pourquoi les individus difformes ne frappent que quelques femmes , sans faire aucune impression profonde sur la plupart des autres. Il en est de même de la laideur et des manières inciviles et peu mesurées, car j'ai observé que souvent aussi , elles fesaient prendre certaines personnes clans une grande

aversion par les femmes enceintes , aversion qui cesse d'ordinaire après l'accouchement, surtout quand l'enfant ne les rappelle pas aucune marque. Mais si la laideur et les manières désagréables tiennent à la famille du mari r et que l'enfant paraisse en avoir hérité, ce qui est possible par filiation et non par imagination, alors l'aversion de la mère poursuit long-temps la personne la plus laide ou la moins agréable de la famille. Une femme ne peut guère être apathique et indifférente ; elle aime ou elle hait , a dit Horace , millier vel amat velodit, et cela est vrai , principalement pour les femmes nerveuses ou d'une grande sensibilité , qui , uniquement guidées par le sentiment, ne gardent aucune mesure et s'affectent de tout avec excès. Ne suit-il pas naturellement de là , qu'en regardant l'imagination comme une cause suffisante de difformité , l'on court le plus grand risque de prendre l'effet pour la cause qui consiste réellement dans l'état de malaise et de maladie , ou au moins de prendre une cause secondaire pour une cause première ? L'on ne peut au reste disconvenir que l'image des individus difFormes qui se présentent à la vue des femmes enceintes , ne soit successivement , même rapidement remplacée par celle d'une infinité d'autres objets très-variés ? vu l'extrême mobilité des frmmes nerveuses, dont l'habitude n'est point de

n'avoir qu'une seule idée , et qu'ainsi en supposant les enfans soumis avant leur naissance à l'empreinte que laisseraient les objets dans l'imagination de leur mère , on en fait de vrais caméléons qui , prenant la forme et la couleur de tous les» objets, ne devraient rien avoir de permanent ni de commun avec leurs parens et leur race. ?

Si l'on suppose, avec quelques auteurs, que le pouvoir de l'imagination sur les formes naturelles, cesse avec l'orgasme vénérien , sans s'étendre sur les formes déjà établies, il est clair qu'alors on se trouve en contradiction avec l'opinion vulgaire, selon laquelle l'imagination, en quelque sorte avide de bizarreries, transmet au fruit durant tout le cours de la grossesse , les formes hétérogènes que le hasard peut lui offrir , au lieu des formes naturelles déjà empreintes et voulues par le concours simultané de tous les organes , dont l'action se trouverait ainsi paralysée par une force presque magique; car cette force ferait cesser toutes les actions et les influences vitales, en laissant subsister tous les phénomènes qui en prouvent la non-interruption. En admettant d'ailleurs par complaisance que la faculté dont nous parlons , ne puisse exercer son pouvoir qu'au moment où le flambeau de l'amour allume la vie d'un nouvel être , peut-on croire que ce soit seulement des formes de cet être hypothétique et encore

au néant qu'elle s'occupe, et que, si cela était, elle prendrait ses modèles sur des individus difformes, ignorés par l'amour? Si l'amour rencontrait la laideur , la laideur le tuerait. Voilà pourquoi Tondit proverbialement qu'// riest point de laides amours. Si l'imagination ou un sentiment quelconque prédominait celui de l'orgasme vénérien , l'orgasme vénérien ne serait qu'un acte automatique sous une fausse dénomination, d'où ne pourrait résulter génération , car deux sentimens différens ne peuvent avoir lieu simultanément, que le plus fort n'affaiblisse et ne détruise même le plus faible. N'est-ce pas d'ailleurs une absurdité manifeste que de supposer une forme ou une figure improvisée en un instant, par l'imagination, quand il est prouvé que l'embryon n'en a encore aucune, et qu'il reste amorphe plusieurs jours après la conception; ou de croire que la même idée imaginaire reste plusieurs jours à se former sans distraction, ce qui revient à croire qu'une femme enceinte n'a qu'une seule idée tant que la forme de son enfant n'est pas achevée.

Après avoir fait la remarque que les ressemblances n'étaient point bornées aux parties extétérieures ei physiques, mais qu'elles s'étendaient anx parties internes, dont l'imagination ne peut prendre notice , et même à l'intelligence et aux mœurs, Zacchias fait le raisonnement suivant :

Enfin , puisque Ion trouve de la ressemblance , non-seulement dans les petits des animaux parfaits, mais quelle est encore bien plus évidente dans les animaux imparfaits , et dans la reproduction des végétaux , l'on doit leur assigner à tous une seule et même cause , qui ne peut pourtant être l'imagination (i). Le même auteur remarque aussi que les opinions varient beaucoup sur le pouvoir de l'imagination maternelle , les uns ne fesant dépendre les similitudes que de l'imagination de la mère durant l'acte du coït seulement, les autres étendant le pouvoir de cette faculté sur tout le temps de la gestation y et d'autres encore fesant partager le même empire à l'imagination de l'homme durant le coït (2). Une vérité bien démontrée ne comporte pas tant de divergences dans son expression , et quand on dit en géométrie que la ligne droite est la plus courte,

(1) Denique cura similitudo natorum non solùm reperiatur in perfectis animalibus , sed multô evidentior appareat in imperfectis, imb etiam in ipsis vegetalibus mixtis, débet in omnibus una eademque causa assignari , quae tamen imaginatio esse non potest. (Pauli Zacchiae, Quœstiones medico-1 égales , lib. I, tit. V, qusest. 11, p. 3i7.)

(2) Sed haec qpinio varié explicatur, volentibus nonnullis à solâ mulieris imaginatione in actu coïtûs similitudinem provenire ; aliis non in actu coïtûs solùm , sed toto gestatîonis tempore agere imaginationem in fœtum contendentibus ; aliis vero non solùm • mulieris imaginationem esse emcientem similitudinis causam , sed etiam imaginationem viri in veneris congressu. Ibîd. , t. V, qu. 2 , p.3ia.

personne ne s avise de dire que c'est seulement en commençant de la tracer, durant tout le temps qu'on la trace , ou quand c'est un tel ou tel qui Ysl tracée.

Quoi qu'il en soit, je crois qu'il est encore trop tôt pour fermer la discussion sur l'influence des affections morales dans la reproduction des êtres, car c'est plutôt une chose à expliquer convenablement qu'à nier absolument avec quelques physiologistes. Il y a une différence immense pour la raison entre admettre l'imagination comme cause directe et principale des difformités naturelles, et entre ne pas l'admettre du tout. L'on se croit mal à propos en droit de rejeter toutes les observations relatives à son influence prétendue ou réelle, quand on a répété, avec quelques hommes célèbres, que les brutes et les plantes , qui n'ont point d'imagination, produisent aussi des individus difformes et monstrueux , et que d'ailleurs il n'y a point de nerfs qui aillent de la mère à l'enfant , pour établir une communication entre l'un et l'autre.

Plusieurs auteurs prétendent, mais sans preuves , que les brutes n'ont point d'imagination ; cependant elles rêvent et sont frappées de frayeurs vaines ; d'ailleurs, leurs déterminaisons électives et surtout leur docilité ne laissent nullement douter qu'elles n'aient aussi , comme l'homme ,

outre leur vie végétative, leur vie intellectuelle. Quand un chien ou un chat ont volé , et qu'une bonne correction a fait justice du vol, ils ne volent plus, ou s'ils recommencent , ils savent , dans la surprise , qu'ils n'ont rien de mieux à faire qu'à se sauver , et même la crainte des coups fait crier les chiens; il faut donc que leur imagination les effraie par la réminiscence des coups qu'ils ont déjà reçus pour un pareil méfait. Mais, en supposant le contraire, la seule conséquence qu'on en pourrait tirer , c'est que l'imagination ne serait pas la seule et unique cause des difformités naturelles.

Quant aux difformités du règne végétal , elles sont, comme dans le règne animal, le résultat d'une nutrition irrégulière , n'importe quelle soit la cause qui en contrarie le rythme accoutumé. Mais dans aucun cas les phénomènes d'un règne ne peuvent être admis que pour confirmer , et non pour expliquer ceux d'un autre règne ; car si la physiologie animale était en tout semblable à la physiologie végétale, et que, par exemple, on voulût expliquer la nutrition des animaux par celle des plantes , il faudrait nier l'existence de la mastication, de la déglutition, de la digestion et de plusieurs autres fonctions qui ne se rencontrent pas dans ces dernières. C'est donc à tort que ceux qui nient les effets de l'imagination de la

mère sur son fruit , veulent faire parler les bêtes et les plantes en faveur d'une opinion qui ne peut être appuyée sur l'analogie , que pour confirmer d'autres preuves plus positives et plus directes. Hippocrate avait si bien reconnu l'influence des fonctions intellectuelles sur la nutrition, qu'il nous présente le sommeil , qui est le repos de l'intelligence , comme le moment le plus favorable aux fonctions des organes nutritifs , lorsqu'il dit, dans le sixième livre des Epidémies ( sect. 5 , text. 9) 9 que le sommeil favorise les viscères de la digestion : somnus labor visceribus. Dans sa lettre au roi Démétrius , il dit encore que la tête est la source des maladies humaines : humanorum morborum caput radix est; et dans sa diététique, il s'exprime ainsi : Un long sommeil convient à ceux qui ont des renvois d'alimens pris la veille , et dont l'estomac est gonflé par des crudités ; qui postridie cibos éructant, et quibus prœcordia, nimirum cibis non concoctis, attolluntur, Us longior somnus conjèrt. Celse , l'Hippocrate latin, nous dit [liv. 1) que celui qui n'a pas digéré doit rester tout-à-fait en repos , et ne se livrer ni au travail , ni à l'exercice ni aux affaires : qui non concoxit ex toto conquiescere debety neque labori , neque exercitationi , neque negotiis se tradere. C'est d'après la même doctrine que l'école de Salerne a écrit, dans le livre publié en

( 37 ) zioo, sous son nom, et dédié à Robert, duc de Normandie et roi d'Angleterre : post cœnam stabis aut passus mille meabis, c'est-à-dire , tu chômeras en quittant le repas , ou tu feras seulement mille pas. Le langage vulgaire s'est emparé de la même vérité dans l'expression dormir la grasse matinée , parce qu'en effet le sommeil , en donnant à la digestion une élaboration plus parfaite, contribue puissamment à l'embonpoint. Dans mon enfance, il suffisait de m'éveiller très-matin, pour que j'éprouvasse des coliques avec moins d'activité et d'aptitude au travail durant la journée , et , à toutes les époques de ma vie , un instant de sommeil après avoir mangé m'a procuré un allégement de l'estomac et facilité le développement d'une nouvelle activité. Nous avons tous vu ou éprouvé qu'après un repas , surtout un repas solide , la contention de l'esprit , une frayeur, un mouvement de colère , et en général , une impression forte et insolite sur l'intellect, portent le trouble dans les fonctions digestives , et ôtent simultanément ou consécutivement l'appétit et le sommeil, qui pourrait y remédier.

C'est aux études trop rapprochées des repas et à des affections morales dont l'esprit ne se débarrasse pas ou pas assez , qu'il faut rapporter plusieurs maladies aiguës et presque toute la légion des maladies chroniques , telles que l'apoplexie x

la dyspepsie , les fièvres nerveuses , l'hypocondrie, l'hystérie, l'aliénation mentale, un grand nombre de phtisies , d'hépatalgies , de dysuries , de calculs des reins et de la vessie, de congestions, d'obstructions, etc. L'on peut dire que si le séjour des villes nuit à la longévité et à la population, c'est encore plus par la multiplicité des causes morales que par les causes physiques. Nous sommes tellement convaincus de tout cela^, que nous ne répondrions que par un rire de mépris ou de pitié à celui qui s'aviserait d'en douter y parce que la même chose ne s'observe pas également dans les brutes et dans les plantes. Tout cela prouve l'influence des facultés intellectuelles sur la nutrition et sur le physique en général. Pour qu'il ne reste aucun doute à cet égard , nous allons, dans le chapitre suivant, examiner jusqu'à quel point l'imagination peut influer sur la santé et sur les actions de l'homme.

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