CHAPITRE II
Des effets directs de l'imagination sur l'homme et les animaux.
On entend par imagination cette faculté de l'entendement qui y excite des images ou des représentations d'objets , perceptibles ou non par les sens extérieurs. Son activité et ses égaremens peuvent déranger le sommeil , la digestion , la circulation et les autres fonctions de l'économie animale , puisque c'est dans le miroir magique de cette faculté que les objets les plus imperceptibles et les plus ordinaires se transforment en colosses et en monstres; mais c'est aussi sous le cbarme de ses illusions , que se cachent ou disparaissent une grande partie des maux qui affligent l'humanité.
Quand la vue d'une personne affligée attriste , que la vue d'une personne riante et gaie réjouit >
que la vue ou la réminiscence d'une saleté dégoûte et fait vomir, que la vue de quelqu'un qui mange des fruits acerbes ou des mets de haut goût agace les dents ou excite un afflux de salive, que le sentiment d'un danger ôte les moyens de s'y soustraire, qu'un regard amoureux agite les sens , qu'une menace ou un regard sinistre glace d'effroi ou trouble le repos , n'est-ce pas au travail de l'imagination qu^il faut rapporter tous ces phénomènes ?
Si vis mejlere , flendum. est tibi prima ,
dit Horace ( Àrs poetica ), c'est-à-dire, « si » vous voulez que je pleure , il faut que vous » pleuriez d'abord vous-même. »
Mettez ensemble des personnes tristes et mélancoliques, elles le deviennent davantage. Jetez au milieu d'elles un fou jovial, des enfans joyeux, quelque plaisant avec un travers ridicule , quelque original divertissant , à l'instant tous les visages laissent tomber leur masque rembruni en se déridant. Toute une société se livre à la joie la plus expansive et la plus bruyante , un cri perçant rompt le tumulte, et l'on voit paraître un enfant ou une femme éplorés sur la perte de ce qu'ils ont déplus cher, ou bien c'est la nouvelle inattendue d'un grand malheur, une lettre avec un cachet noir ; vous voyez aussitôt toutes les phy-
sionomies changer y les yeux se gonfler et les larmes remplacer les ris. C'est à cette contagion sympathique que sont dus les grands effets et les succès du théâtre.
Une famille s'était mise à table et mangeait avec appétit , lorsque celui qui retournait une salade de laitue ramène au-dessus des feuilles un crapeau que la cuisinière y avait jeté avec l'eau d'un puits en la lavant. À l'instant, l'appétit de tous les convives est remplacé par le dégoût , les nausées et les vomissemens : effet de l'imagination que la vue d'une salade aux crapauds ne peut affecter aussi agréablement qu'une salade aux œufs rouges , dont le peuple aime à se régaler au printemps dans les guinguettes des environs de Paris.
Un riche particulier dont la femme venait d'être inhumée, voyant des femmes sortir de chez lui avec une grande cruche pleine de vin , va y goûter ; il les gronde de ce qu'elles emportent son vin; on lui dit que c'est celui qui a servi à laver le cadavre de sa femme; il en prend une telle aversion , qu'il en meurt.
Borrichius rapporte, dans le journal de Copenhague (vol. 5, obs. 49 )> qu'un des principaux habitans de cette ville qui encourageait sa femme à prendre une médecine apportée pour la purger , alla à la garde-robe avant elle, et vomit deux fois.
Au rapport de Meyer (Eph. germ., cent. 1 et 2, obs. 129 ) , un habitant de Breslau s'élant fait apporter une médecine , sa femme , sans avoir manifesté d'aversion pour les purgations , en eut l'imagination si frappée , qu'elle alla haut et bas , même avec du sang et des hoquets, et ne se rétablit qu'avec peine.
Donatus assure (Hist. mirab., 1. 6, c. 3) qu'il a connu plusieurs personnes qui étaient purgées par la senle odeur d'un purgatif, etShultzius raconte {Eph. germ.y dec. 1, an. 5, obs. 4-3) qu'une religieuse n'avait jamais senti l'odeur d'une médecine sans en être purgée ; qu'un ministre , en voyant une médecine qu'on lui apportait , en fut aussi bien purgé que s'il l'eût prise , et qu'un enfant de neuf ans, affecté, depuis plusieurs années, d'une fièvre tierce avec embarras du ventre , au mot d'un cly stère qu'on allait lui donner , fut purgé copieusement et guéri.
Telle est l'influence du moral sur les organes de la digestion , et cependant ils n'y sont qu'accidentellement soumis, car nous verrons plus tard qu'ils exécutent leurs fonctions , à notre insu et indépendamment de la volonté , durant le sommeil avec plus de perfection que durant la veille ; vérité qui se confirme ici, puisque le sommeil, qui est le repos plus ou moins complet des organes de l'intellect, interrompt nécessairement ou
diminue l'activité du moral, et par conséquent de l'imagination. Voilà pourquoi un somnambule qui s'égare sur les toits ou au bord d'un précipice, évitera le danger qu'il court ; mais si on l'éveille, son imagination, frappée de ce danger, trouble ses sens, distrait son attention, et il tombe dans l'abîme. C'est par la même raison que des guerriers, dont la bravoure avait déjà ébranlé les colonnes ennemies , laissent échapper la victoire qui s'attachait à leurs drapeaux , lorsque le bruit inopiné de la mort d'un chef qui avait leur confiance , ou une terreur panique venant à frapper leur imagination , déconcerte leurs efforts et fait fléchir leurs bras. Dans les guerres de la galanterie, n'est-ce point l'imagination qui, donnant à un regard l'expression d'un désir amoureux , enflamme un jeune homme et lui fait tout oser pour l'objet qui le captive ? Dans d'autres circonstances , une menace ou le regard sinistre d'un ennemi puissant paralyse tous les moyens de défense , et c'est ce que désignent les expressions glacer d'effroi , saisir de frayeur , parce qu'on reste alors immobile , comme si on était saisi par quelqu'un , ou glacé. Dans toutes les situations de la vie , c'est à l'imagination qu'est due la crainte qui enfante ou accroît les dangers, la circonspection qui les fait éviter et l'espérance qui les fait surmonter.
De la Roque raconte , dans son journal de médecine (juin 1686 , p. 4-4) qu'une femme , se souvenant comme par hasard d'avoir vu un homme paralytique d'un hras , sentit son bras s'engourdir tout d'un coup. Elle alla prendre une bouteille d'eau-de-vie pour s'en frotter ; mais n'ayant pas la force de la tenir , elle la laissa échapper et la cassa. Incontinent son esprit fut frappé de Tidée d'un homme paralytique de tout un côté , et elle le devint au même instant. Sa frayeur augmentant, elle craignit de devenir impotente de tout le corps , et en même temps elle éprouva une perte générale de mouvement et de sentiment avec une grande difficulté de respirer. On accourut au bruit de sa chute , et lorsqu'après une saignée et un vomitif, elle eut repris ses sens , elle raconta elle-même comment tous ces accidens lui étaient arrivés. Nul doute qu'elle n'y fût prédisposée , et que ses appréhensions ne fussent venues, au moins en partie, de cette prédisposition; mais elles durent aussi en hâter le développement.
Un homme corpulent arrive à l'ouverture du cadavre de son frère qu'il n'avait vu depuis seize ans. Le cadavre n'était qu'un peloton de graisse, et comme celui-ci n'était pas moins gras, dit Grizelius (.£);/*. germ., dec. 1, an. 3, obs. 45), la peur le prend, et il tombe à demi mort et sans connaissance. Grizelius s'avisa de dire qu'il allait se
presser de finir , pour faire l'ouverture du cadavre de l'autre, qui, épouvanté , prit la fuite. Ainsi la frayeur d'un danger plus imminent fit cesser l'effet de la peur d'un danger plus éloigné.
Kerkring dit {Spécul. anat., obs. 4-1 ) qu'une pauvre femme, n'ayant pas obtenul'auinône qu'elle demandait à une darne, lui dit qu'elle mourrait dans six mois. Quand cette dame eut atteint ce terme , elle eut une si grande peur, qu'elle mourut en effet.
Une femme de quarante ans avait un procès contre une autre femme de cinquante ans. Celleci ayant perdu sa cause, dit Hoyerus, (Eph,germ., cent. 7 et 8 obs., 76) , cita son adversaire dans la vallée de Josaphat et mourut peu après. La femme citée mourut aussi de peur.
L'histoire rapporte qu'après la suppression des Templiers, prononcée en i3i2 parle pape Clément V, à la sollicitation de Philippe-le-Bel , roi de France, qui les trouvait trop puissans, et contre le sentiment du concile deVienne en Dauphiné, Jacques de Molay, grand-rnaître de l'ordre, et Guy , grand-prieur de Normandie , furent condamnés à être brûlés vifs, le 11 mai i3i5, sur le place Dauphiné à Paris , sous prétexte d'hérésie, mais au fond parce qu'ils avaient refusé des aveux sollicités pour la justification de leurs persécuteurs. « Au milieu des flammes , dit Anquelil
(46) (Histoire de France, tom 3, p. 368 de la 2« édit.), et jusqu'au dernier soupir, ils protestèrent de leur innocence, et citèrent le roi et le pape au tribunal de Dieu, Clément dans quarante jours, et Philippe dans l'année. Le peuple, témoin de la constance de ces deux infortunés, donna des larmes àleur fin tragique, et crut qu'ils mouraient innocens. Il fut encore confirmé dans cette nouvelle opinion par la mort des deux auteurs de cette catastrophe, qui arriva au terme marqué par leurs victimes. »
Voilà des événemens dont la coïncidence avec le terme marqué par la prédiction , peut s'interpréter au gré des préjugés de chacun , mais dont la crainte, surtout quand elle est renforcée par le remords, peut être considérée comme une des causes les plus probables. La fascination, l'enchantement et le sortilège , ne sont eux - mêmes que des fantômes créés par une imagination si facile à s'exalter, qu'il suffit d'un signe bien ou mal interprété, pour lui soumettre l'empire de tous les sens. C'est ainsi que dans les contrées inhabitées de l'Amérique et ailleurs, l'oiseau, effrayé par le regard avide et enflammé d'un serpent qui rampe au pied de l'arbre où il est perché, veut inutilement tendre les ailes pour s'envoler; l'image qu'il se fait du danger paralyse tous ses mouvemens, il reste immobile et tombe bientôt devant la tête
de son hideux ennemi qui le dévore. Tel un voyageur isolé, découvrant dans un désert un animal féroce , au regard de feu , tend tous ses muscles pour se sauver , et reste immobile parce qu'il veut trop Lien courir. C'est aussi ce qui arrive dans un rêve effrayant par le saisissement que prodni t un danger fantastique, et c'est probablement une pareille fascination que Virgile a voulu désigner par le vers suivant de sa 3e églogue.
Nescio quis teneros oculus mihi fascinât agnos.
« Je ne sais quel regard me fascine mes tendres agneaux. »
D'après une expérience de Vanhelmont, rapportée dans son ouvrage de l'Origine de la médecine (De Or tu medicinœ ), et répétée par l'abbé Rousseau, autrement appelé lecapucin du Louvre, en mettant un crapaud dans un vase profond d'où il ne puisse sortir, et en le regardant fixement , l'homme produit sur lui une frayeur telle qu'après plusieurs efforts pour sortir, il se retourne, regarde lui-même fixement; puis expire au bout de quelques minutes. Au j ugement de Vanhelmont, c'est le sentiment exalté de la peur qui le suffoquée Selon l'abbé Rousseau, le regard de cet animal ne serait pas toujours sans effet pour l'homme lui-même : il raconte que, dans ses quatre premiers essais, il avait réussi aie tuer par son regard, et qu'il s'était acquis la réputation d'un saint par une de ces expériences,
( 48 ) faite en présence d'un musulman en Egypte ^ où ce hideux reptile est regardé comme une production du diable. La cinquième épreuve manqua, et voici comme il s'exprime sur la sixième : « Ayant voulu faire pour la dernière fois la même chose à Lyon , revenant des pays orientaux , bien loin que le crapaud mourût, j'en pensai mourir moimême. Cet animal , après avoir tenté inutilement de sortir, se tourna vers moi, et s'enflant extraordinairement, s'élevant sur ses quatre pattes, il soufflait impétueusement sans remuer de sa place et me regardait aussi sans remuer les yeux que je voyais sensiblement rougir et s'enflammer. 11 me prit à l'instant une faiblesse universelle qui alla tout d'un coup jusqu'à l'évanouissement, accompagnée d'une sueur froide, et d'un relâchement par les selles et les urines ; de sorte qu'on me crut mort. Je n'avais rien pour lors de plus présent que delà thériaque et de la poudre de vipère , dont on me donna une grande dose qui me fit revenir, et je continuai d'en prendre soir et matin, pendant huit jours que la faiblesse me dura. C'est peut-être le basilic de quelques auteurs qu'on prétend qui tue de la vue, ou du moins il a la même vertu. » Voyez Secrets et remèdes éprouvés par l'abbé Rousseau, ci-devant capucin et médecin de Sa Majesté. Paris, 1693. Chap. X- On pourrait élever ici une question incidente, savoir si un animal qui attache son regard sur un ennemi
ou une victime a l'intention préméditée ou réfléchie de le fasciner ou de le faire périr en l'effrayant. Je crois que l'on peut répondre par l'affirmative , au moins pour plusieurs cas; car, dans la négative, je ne vois pas comment on expliquerait les efforts du crapaud pour se rendre plus hideux en se gonflam et s'élevant sur ses quatre pattes avec un souffle impétueux, nia quoi on attribuerait les cris effrayans des autres animaux près de leurs victimes. ïlestvrai que, selon Métrodore dans Pline {Histoire nat., 1. 28, cap. i4)et Lacépède {-Histoire des serpeJis, 1789, p. 355 et 4-09)? ce serait à des exhalaisons infectes et nauséabondes, telles qu'elles font reconnaître à l'odorat des nègres et des sauvages la présence des serpens dans les savannes, qu'il faudrait rapporter . la fascination opérée par ces reptiles sur les oiseaux, les écureuils, etc. : opinion admise aussi par plusieurs Anglais qui ont voyagé en Amérique, tels que Lawson, Gatesby, Brickel, Golden, Beverley, etc. D'autres, comme Barton, Vosmaer, Sledmann, Bartram , etc., nient la puissance enchanteresse des serpens, et néanmoins le dernier dit que tous les sauvages de l'Amérique du nord reconnaissent dans les serpens une force cachée ( vis abdita ) , comme les anciens en admettaient une dans le regard du basilic.
Brown, médecin anglais, dit, dans son Essai
sur les erreurs populaires (y o\.\,\>. M9), qu'ayant renfermé une vipère, un crapaud et une taupe dans un verre , celle-ci tua et mangea presqu'entièrement les deux autres; ce qui laisse présumer que la supériorité de la taupe, qui distingue à peine le jour, a tenu, au moins en partie, à ce quelle n'a pu être fascinée par le regard, ni effrayée par l'aspect des deux autres.
Un élève distingué, celui dont le professeur se fait le plus de gloire, interrogé devant un brillant auditoire, reste muet, ce qui ne lui est jamais arrivé en présence de ses camarades ; un acteur se croit sûr de son rôle qu'il sait imperturbablement y les applaudissemens l'attendent , et , à la vue des spectateurs , il bégaie et ne sait plus ce qu'il doit dire ; un jeune époux touche enfin au bonheur pour lequel il soupire depuis long temps, et l'excès de son ardeur qui a échauffé son imagination, produisant l'effet d'un congrès juridique , le laisse en défaut auprès de sa jeune épouse; et le désappointement ou le dépit d'une pareille défection dont on ne cherche point la cause dans le trouble de ses sens et dans l'imagination où elle est , ne peut être pour les gens simples et ignorans que l'effet d'un maléfice, d'un sort , ou de l'influence maligne d'un être jaloux de leur bonheur qui, selon l'expression vulgaire, s'amuse à nouer Faiguillette : croyance ridicule qui s'est répan-
due chez tous les peuples, qui a été recueillie par les poètes , les savans , les historiens , et même par les pères de 1 église, saint Jérôme, saint Thomas, saint Augustin, etc. « C'est à la puis sance de cet absurde préjugé, dit le docteur Pari set (p. 2i3 du vol. Ier du Dict. des sciences médicales), que les noueurs d'aiguillette de tous les tempsdoivent la leur. Autrefois cette puissance était fort étendue; elle s'attaquait aux princes comme aux simples particuliers. Aujourd'hui cette puissance est infiniment plus bornée, une raison plus éclairée, et surtout plus générale, a relégué les noueurs d'aiguillette dans la classe la plus abjecte des sorciers. Pour exercer la sorcellerie dont ils se vantent, ils ont soin de choisir des hommes simples comme eux. Tout le charme consiste à frapper fortement leur imagination déjà prévenue, par un mot, un geste, un regard, une menace de la voix ou de la main, par quelque signe extraordinaire , et comme l'appréhension du mal suffit souvent pour le produire, il arrive que le préjugé ayant préparé l'événement , l'événement à son tour renforce le préjugé : cercle vicieux que l'on peut regarder comme un des scandales de l'esprit humain, lequel ne peut souvent s'affranchir de ce double piège , que par un artifice aussi grossier que celui qui l'a d'abord abusé; de sorte qu'il a tout à la fois a rougir du mal et du remède. » l\.
« Une vive commotion morale , dit M. Ësquirol (ibid. t. 8 , p. 3oc)), une frayeur, la crainte d avoir reçu un sort , un regard affecté ou menaçant, une prédication véhémente , la forée de l'imitation suffisent pour faire éclater l'accès de démonomanie. La possession n'a eu souvent pour cause que le regard d'un sorcier. L'influence d'un regard amoureux sur une jeune personne, les effets d'un regard colère, menaçant , sur un esprit prévenu ou timide , n'eussent-ils pas suffi pour rendre compte de la fascination par le regard , sans avoir besoin de recourir à un pouvoir surnaturel et diabolique? »
Concluons de tout cela ; que la puissance occulte des êtres malfesaus est principalement dans l'imagination des plus faibles et des plus timides. De tout temps, l'ignorance et l'admiration ont fait intervenir la sorcellerie ou la Divinité dans les événemens qu'elles ne pouvaient expliquer, et c'est ce qu'a déjà remarqué Hippocrate , élevé par son génie au-dessus des erreurs vulgaires de son temps, en s exprimant ainsi qu'il suit, sur la maladie sacrée , qui n'était autre chose que l'affection nerveuse connue aujourd'hui sous le nom d'épilepsie : « Cette maladie n'a rien de plus divin ni de plus sacré que les autres maladies , étant de même nature que toutes les autres. C'est par ignorance et admiration que les hommes ont imaginé qu'elle
avait quelque chose de divin dans sa nature et dans sa cause , n'étant en rien semblable aux autres maladies (1). » Aussi n est-ce que par des nuances différentes de susceptibilité dans les imaginations , que peuvent s'expliquer les miracles prêtés par les uns et refusés par les autres , dans les derniers temps , au diacre Paris , au baquet de Mesmer et de Cagliostro , et aux pratiques religieuses du prince de Hohenlohe, dont l'efficacité ne doit être rapportée qu'à l'imagination des malades , tant qu'il n'en sera pas résulté la guérison d'une cuisse ou d'un bras cassés, d'une blessure grave ou de toute autre affection , soustraite par sa nature à l'empire du moral , comme , par exemple , la phtbisie pulmonaire confirmée, à laquelle vient de succomber la belle-sœur de ce prince à Lunéville.
Si la foi sauve , il paraît qu'elle laisse aussi quelquefois dans l'embarras, à en juger par l'article suivant , inséré dans le Constitutionnel du 18 avril 1829, d'après le Courrier du Bas-Rhin. « Au prône du dimanche i5 mars dernier, le curé
(1) Morbus hic nihil habet aliis morbis divinius , aut sacratius ; sed eandem, ex quâ reliqui morbi oriimtur , naturam sortitus est. Homines verô ex imperitiâ et admira tione ei naturam quandam et causam divinam inesse censuerimt, quod nullâ in re reliquorum morborum similis esset. Hipp., De Morbo sacro.
cantonnai de Reichshofîen a annoncé à ses paroissiens qu'il était en relation avec le fameux prince de Hohenlohe , et que , de concert avec cet illustre prélat , il allait faire une neuvaine en faveur de plusieurs malades de la commune , parmi lesquels plusieurs sont réputés incurables; que le lundi 23 du même mois, jour de la clôture des prières , il dirait une messe en même temps que le prince de Hohenlohe, et que les malades qui viendraient assister à ce service, guériraient pendant sa célébration. La neuvaine eut lieu, et, le lundi indiqué, dès dix heures du matin , le son des cloches annonça la cérémonie. Les malades
arrivèrent en foule, ceux qui étaient presque moribonds furent déposés dans des fauteuils qu'on avait placés dans le chœur de l'église; plusieurs de ces derniers avaient été amenés en voiture jusqu'à la porte du temple, et ce n'élait qu'à grand'peine qu'on était parvenu à les descendre et à les transporter dans l'intérieur du sanctuaire. Enfin , la cérémonie commença; le curé adressa un fort beau sermon aux malades , puis leur donna la communion. La messe terminée..., les malades s'en retournèrent chez eux plus malades qu'ils n'étaient venus, harassés de fatigue qu'ils étaient, et désespérant d'obtenir jamais une guérison que le ciel venait de leur refuser, malgré les promesses si positives du curé. Les faits que nous venons de
rapporter, ajoute le Courrier du Bas- Rhin, parlent assez haut d'eux-mêmes , pour qu'il soit besoin d'y ajouter aucune réflexion. Il serait à désirer qu'un curé qui a pu s'oublier à ce point, fût éloigné d'un lieu où il ne peut plus qu'être un objet de pitié pour les fidèles. »
Selon la lettre de l'Ecriture , celui qui aura de la foi gros comme un grain de moutarde \ pourra transporter des montagnes; mais, selon l'esprit, cela veut peut-être dire que celui qui aura de la foi gros comme une montagne pourra transporter un grain de moutarde , car il est difficile de croire que , pour s'exposer à tant de fatigue , les malades de Reichshoffen n'aient pas eu de la foi plus gros qu'il n'en faut pour un miracle moins étonnant que le transport d'une montagne. Si le curé avait été un peu plus versé dans l'art de faire des miracles , il aurait su qu'il fallait en imposer par une réputation de sainteté , ou par un ascendant capable de fasciner les sens , en ne laissant agir que l'imagination , et pour être encore plus sûr du succès , il aurait choisi ses malades parmi ceux dont la guérison devait s'opérer spontané- , ment dans la quinzaine , ou parmi ceux qui , préoccupés de souffrances entretenues en grande partie par l'habitude ou par la crainte de leur continuité , comme il arrive aux personnes d'un esprit faible et accoutumées à céder aux moindres
impulsions, ne demandent pour se guérir que des impulsions en sens contraire. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Un succès en prépare d'autres toujours plus faciles, par l'enthousiasme des dupes et les louanges emphatiques dont la crédulité abusée est seule capable. Madame de Saint- Amour a été plus adroite que ce bon curé , encore novice dans la jonglerie.
« Une dame, dit le docteur Bertrand , jeune encore , d'un extérieur agréable , femme d'un officier supérieur , et nouvellement convertie à la doctrine de Swedenborg , est frappée des paroles de l'Evangile qui promettent aux disciples fidèles le don de guérir les malades» Une circonstance particulière devait fixer l'attention de notre dévote sur cette promesse de Jésus-Christ. Initiée depuis long- temps aux croyances des magnétiseurs y elle a consacré une partie de sa vie aux actes de charité j elle a employé des pratiques magnétiques dans la seule vue d'être utile ; elle a même été somnambule , c'est-à-dire investie déjà plus qu'à moitié du don des miracles. Cependant , loin de s'enivrer elle-même de son propre pouvoir, elle avait fini par reconnaître, avec une bonne foi bien rare , l'illusion de la plupart de ses cures prétendues et la vanité de ses oracles.
» Espérant donc trouver, dans un autre ordre d'idées, un moyen plus efficace de satisfaire
(«7 ) ses inclinations charitables , madaaie de Saint- Amour demanda avec ardeur 3e don promis à la foi des vrais croyans. Une femme , d'un tempérament extatique , animée de l'ardeur qu'inspire une croyance nouvelle , ne fait pas long-temps de pareilles prières sans se croire exaucée. Au besoin, les révélations ne manqueraient pas pour l'en persuader.
» Quelques mois écoulés, madame de Saint- Amour se croit en effet exaucée. Dès-lors ses vues s'élèvent. Nantes est la ville natale de celui auquel elle doit le bienfait de sa conversion (M. Bernard, qu'elle avait eu la douleur de voir mourir dans ses bras) ; c'est Nantes qu'elle regarde comme la ville destinée à devenir le berceau de la nouvelle église , de l'église régénérée par les doctrines swédenborgistes; c'est aussi Nantes qu'elle choisit pour devenir le théâtre de ses guérisons. Elle arriva dans cette viile le 2 septembre 1828. »
Le docteur Bertrand, occupé depuis long-temps de recherches sur le magnétisme et l'extase, a pris de nouveaux renseignemens auprès d'un témoin de ses amis qui n'est pas médecin, et quia confirmé les faits que lui avaient déjà communiqués deux hommes démérite et dignes de foi^, MM. Richer et Tollnare. Ce témoin rapporte qu'il a vu madame de Saint-Amour toucher des plaies sans que les malades en parussent souffrir, bien que d'ailleurs elles
fussent très - sensibles au moindre contact; qu'il la vue ouvrir la main à une femme citée par M. Ri cher, et s'est assuré que, depuis trente-huit ans, celte main, fermée comme le poing d'un boxeur, ne pouvait s'ouvrir qu'en tirant fortement tous les doigts ensemble , qui se refermaient avec contraction sur un bout de cordage qu'y mettait la malade pour 1 etouper , ce dont elle fesait son occupation ordinaire. Interrogée chez elle par le témoin qui l'avait vue fondre en larmes de joie , lorsque madame de Saint-Amour lui ouvrit la main, elle a répondu qu'elle s'en était servie comme de son autre main pendant trois jours , mais qu'elle s'attendait bien à une rechute, d'après ce qu'on lui avait dit de la dame aux miracles- Une jeune fille de campagne, âgée de dix-huit à vingt ans, est amenée à madame de Saint-Amour, — Quelle est votre maladie? lui demanda celleci. — Epileptique. — Au nom du Seigneur, prenez votre crise ! Et la jeune fille de tomber à la renverse et d'éprouver les mêmes convulsions que dans ses plus fortes attaques. « Levez-vous , lui dit madame de Saint- Amour, vous êtes guérie. » Et la malade se jette dans les bras de sa mère en sanglottant. Le même témoin qui a vu cela dit avoir vu aussi un enfant de dix à douze ans , qui ne pouvait rien prendre à ses mains et trébuchait à chaque pas , aller et venir dans la chambre sans
( 59 ) chanceler, et saisir divers objets , au grand étonriement de ses parens qui ne savaient comment en témoigner leur reconnaissance à madame de Saint- Amour. J'ignore y dit- il, si cet enfant est toujours dans le même état. Presque toutes les guérisons n'ayant été que momentanées , je serais tenté de croire le contraire. Il ajoute : « J'ai vu une demoiselle marcher droit à la voix de madame de Saint-Amour; on me dit quelle boitoit d'ordinaire , mais n'ayant pas vérifié la chose par moi-même , j'en doutai. Le mieux n'a pas duré : huit jours après, cette demoiselle a recommencé à boiter comme auparavant ; de sorte que c'est précisément sa rechute qui a dissipé mes soupçons, et qui me rend plus inexplicable encore l'action de madame de Saint-Amour. »
« J'arrive à ce qui m'est personnel. Eprouvant depuis assez long- temps des douleurs à l'épigastre , je priai madame de Saint-Amour de me les enlever. Elle a essayé ^ mais vainement. Une autre fois, je l'ai vue étendre ses mains vers ceux qui l'entouraient, et leur demander s'ils en éprouvaient quelque fraîcheur. Chacun répondit ouij mais le fait est que, pour moi, je n'ai rien ressenti : je ne nie pas pour cela les effets obtenus. Je ne veux que vous mettre à même de communiquer a votre ami le pour et le contre avec la même franchise. J'oubliais une circonstance : dans le com-
inencement , madame de Saint- Amour fesait boire à ses malades de l'eau, sans autre préparation que Ja consécration qu'elle en fesait : je crois que plus tard elle a négligé cette pratique. »
« Peut-être pourrait -on reprocher à madame de Saint-Amour une confiance trop aveugle dans l'efficacité de ses prières , confiance qui lui fesait dire à ses malades : Arrachez vos emplâtres , enlevez vos bandages , jetez la vos béquilles , vous êtes guéris. Il en est résulté, dit-on, de graves accidens. Il faut avouer que bien souvent aussi il y avait de la faute des malades , qui , par une fausse politesse, prétendaient se trouver beaucoup mieux. J'en ai eu des exemples. » (Voy. le Globe du 28 février, et la Gazette de santé du 5 mars 1829.)
Voilà des phénomènes dont on peut faire honneur à une imagination fortement frappée , quoique probablement la complaisance et la reconnaissance pour les efforts désintéressés d'une ame bienfesante puissent aussi en revendiquer quelque portion. Pourquoi un malade, à qui l'on fait une opération douloureuse , cesse-t-il de souffrir lorsqu'il est en syncope, c'est-à-dire sans connaissance? C'est que tous ses sens sont paralysés. Que fait l'imagination fortement frappée? Elle paralyse aussi tous les autres sens. N'est-ce pas en interrompant les fonctions des sens que le sommeil et le somnambulisme, qui est un sommeil impar-
(6x ) fait, rendent insensible aux irritations, et suspendent les souffrances des malades? J'ai vacciné à leur insu, durant le sommeil, des enfans que, dans la veille, je n'avais pu approcher avec une lancette chargée de vaccin. Trouvez donc le moyen d'agir assez fortement sur l'imagination pour distraire toute l'attention du sentiment de la maladie , et vous obtiendrez l'apparence d'une guérison , puisque le malade ne pensant pas à son mal , n'en souffrira plus. Faites croire au malade qu'il peut faire ce qu'il n'osait tenter; si vous le lui persuadez , sa volonté reprend momentanément un empire qu'elle avait perdu , comme celle d'un goutteux alité qui n'ose remuer, lui fait retrouver des jambes pour fuir, lorsqu'il voit sa maison en feu , près de le consumer lui-même. C'est ainsi que l'indignation , l'exaltation d'un sentiment ou le désespoir font retrouver des forces paralysées par la circonspection et la réflexion , comme le prouvèrent les Romains, en chassant du Capitole les Gaulois, qui recevaient leur rançon avec insolence. C'est ainsi encore qu'après la bataille de Leipsig, les Français, harassés, épuisés de fatigues et d'inanition, retrempèrent leur couragedans l'indignation et le désespoir, et marchèrent sur le corps des Bavarois, qui voulaient leur barrer le passage devant Hanau. 11 connaissait les ressources du désespoir, celui qui a dit qu'il fallait faire un pont
d'or à un ennemi en fuite. N'est-ce pas l'exaltation patriotique de Mulius Scœvola qui , dominant tout autre sentiment, lui fit tenir tranquillement la main dans un feu ardent devant Porsenna , pour lui montrer ce que pouvait le courage romain? C'est encore l'imagination ou l'exaltation d'un sentiment qui a si souvent rendu les aliénés insensibles aux coups, les prétendus sorciers ou démoniaques insensibles aux cruautés \ quelques accusés insensibles à la torture et au jugement par le feu ,'et a donné des martyrs à toutes les sectes et les religions. C'est à leur propre imagination, à celle de leurs soldats et de leurs ennemis, que Bonaparte et beaucoup de grands capitaines ont dû. une partie de leur gloire, et ont souvent obtenu des succès téméraires, parce que Ton fait mieux ce que l'on s'imagine pouvoir faire , que ce que l'on craint de ne pouvoir exécuter. C'est la crainte et la timidité qui paralysent souvent le mérite et les talens,
Le docteur Virey nous offre l'équivalent des prétendus miracles du prince de Hobenlobe et de madame de Saint-Amour dans le passage suivant du 2^e tome du Dict. des Sciences méd.9 p. 58 et suivantes. « Salomon avait composé des charmes contre les maladies (Josephe^, Ant. jud., 1. vin, c. 2). Les fameux mots abraxas , abracadabra, ont long-temps guéri , parce qu'ils expri-
ment, dit-on , des choses sacrées en langage secret de la Chaldée. Il en est de même du Jehova des Hébreux. Mais ce sont plutôt les vertus théologales, la foi et l'espérance, qui , consacrant les objets d'un culte quelconque, en font des divinités, et produisent des effets miraculeux; aussi les premiers chrétieus, outre les apôtres, avaient un empire suprême pour exorciser les démons et les chasser des corps, dit Calmet (d'après Justin, DiaL, c. suppl.j Tertullien, Coron, mîlit., c. 11, et Apolog.. c. 23; Cyprian, Ad D emetriam ; Minutius Félix, In Octavio , etc.). Or, s'il est certain que Annès et Mambrès , et les magiciens d'Egypte , pouvaient faire des prodiges comme Moïse; si l'on en voit chez les mahométans , chez les peuples de toutes les religions, qu'en conclure, sinon que tout est le pur résultat de l'imagination ; qu'il n'est besoin de supposer ni des qualités occultes, ni des irradiations, des influences ou transmissions de certains esprits , ni vapeurs subtiles , effluves magnétiques , ou d'autres modes de communication ; encore moins des démons? »
« Abandonnons , si l'on veut , la question des guérisons miraculeuses citées dans la Bible ; elles ont fait le sujet de savantes recherches d'un grand nombre de médecins, tels que Aderus, Thomas Bartholin , Vogler , Wedelius , Johrenius, Warliz et surtout Méad. Pour eux, elles
n'offrent rien d'incroyable et de surprenant, et une vraie religion n'a pas besoin de l'appui des erreurs. Certainement, les miracles faits au tombeau du diacre Paris n'avaient rien que de naturel , et nier leur réalité serait méconnaître complètement le pouvoir du moral sur le physique , dans les individus les plus nerveux , les plus soumis à l'empire de l'imagination. L'église n'a-t-elle pas reconnu que la foi et la forte imagination pouvaient guérir de véritables maladies? (Concil. diffèrent., 1 55 ; Carrarius, in QuœsL. de ven. adtemp. concil; Paul Zaccbias, Quœst. medicolegaL , 1. iv, tit. i , quœst, 8. ) »
« Il est donc possible d'agir par la foi ou l'imagination , et d'expulser les démons avec le seul ascendant d'une vertu sublime. N'arrête-t-on pas, au moyen d'une puissance supposée toute divine, des maux physiques? La sainte épine fesait à Port-Royal des cures miraculeuses au temps de Pascal. Les Juifs savaient guérir les démoniaques par diverses pratiques. Josephe vit , entre autres faits, un Juif nommé, Eléazar , dans l'armée de Vespasien, qui guérissait les démoniaques en mettant à leurs narines un anneau dans lequel était certaine racine indiquée par Salomon (le sceau de Salomon, convallaria poljgonatum) , et il conjurait le diable par des vers du même roi, pour empêcher le malin esprit de revenir. L anneau de
saint Edouard, roi d'Angleterre, guérissait aussi des épileptiques(Kirchmann, De Annulis, c. 2 1), et c est par des motifs analogues que les femmes arabes et d'autres orientales portent encore aujourd'hui un anneau ou un nesem dans le cartilage intermédiaire des narines. (Buxtorf dans Bartholin, De Mordis biblicis, c. ig.) »
« Or, toute disposition nerveuse ou eonvulsive est supposée, chez les Orientaux, le résultat de l'introduction de quelques démons dans l'économie , comme le dit Arétée (Dîuturn., lib. i, c. 4 * Aioc tvjç S'ofyçS'ccijucovoç ig rov wAçomov shoSov). C'est pourquoi l'on employait les cérémonies religieuses, ou des pratiques de magie pour ébranler l'esprit dans un sens contraire. Hippocrate s'élève, avec sa supériorité ordinaire , contre ces prétendues maladies sacrées [De morbo sacro),en montrant qu'aucune ne dépend que de causes purement physiques , et que les charlatans seuls s'emparaient de l'ignorance publique , pour les traiter par de vaines cérémonies- Aussi plusieurs anciens médecins refrénaient vigoureusement à coups de bâtons et dans les chaînes, au pain et à l'eau, les prétendus démons pour leur faire évacuer le logis (Celsus, De Medicïn., lib. 5 , c. 18; et des modernes, comme Angélus Sala, Medic. , MeibomiuS; DeJZagr. usu, etc.); moyens violens qui ne sont pas très-nécessaires.
« Il n'y a donc plus de charmes dans l'amour, de coups-d'œil de l'envie, d'augures sinistres, de génies supérieurs , de puissances invisibles et intermédiaires qui nous dominent et nous dirigent. Tous ceux qui ont tant exalté la magie , les merveilles extraordinaires racontées pendant tant de siècles,, et en tant de contrées, n'ont donc laissé que le scandale de leurs folies et de leur crédulité, comme Paracelse^ Schot, les Arabes, et une foule de démonographes ! Je sais que Pomponace P Bekker , et tous ceux qui ont imputé ces merveilles à l'imagination seule , ont été considérés jadis comme ennemis du catholicisme; mais aujourd'hui les exorcismes , comme les possessions et les sorcelleries, sont passés de mode; il n'y en a plus depuis qu'on n'y croit plus, etc. »
Il est donc bien prouvé qu'à l'aide de l'ignorance et de l'imagination , les événemens naturels peuvent se transformer en fantômes , en enchantemens ou en miracles, selon la diversité des préventions. Voilà, comment dans le premier siècle de l'église , les prestiges d'Apollonius de Thyane, philosophe pythagoricien , firent tant d'illusion aux simples, que Hiéroclès, autre philosophe païen qui florissait sous Diocléfcien, osa, dans un écrit intitulé Phîlalèle , les comparer aux miracles de J.-C. ; l'empereur Caracalla lui fit même élever un temple comme à une divinité, tant il
( 67 ) avait su en imposer au peuple et aux grands. Comment donc s7étonner qu'aujourd'hui encore des pratiques religieuses guérissent ceux qui y ont foi , comme des pilules de mie de pain guérissent aussi les affections nerveuses de ceux qui les prennent avec confiance, et aggravent celles de ceux qui les regardent comme un médicament trop violent?
S'il fallait d'autres faits pour prouver qu'il n'y a rien d'incroyable pour les simples et les ignorans, il nous serait facile d'en trouver dans les auteurs de tous les siècles. Ambroise Paré raconte, liv. 1er de ses Œuvres, pag. 5y, que de son temps, de MartigueSç, ayant été blessé d'un coup d'arquebuse qui lui traversa le thorax à la prise de Hédin, et unanimement condamné dans une consultation des plus célèbres médecins et chirurgiens de l'armée , le duc de Savoie , qui s'intéressait beaucoup à lui , le remit, d'après ce fâcheux pronostic, entre les mains d'un Espagnol, qui promit de le guérir sous peine de perdre la vie. Cet imposteur , dit-il , « tout subit demanda l'une des chemises dudit seigneur de Marti gués, et la mit par petits lambeaux qu'il posa en croix (avec certaines paroles) sur ses playes, et luy permit manger et boire tout ce qu'il voudroit, luy disant qu'il feroit diète pour luy; ce qu'il faisoit, ne mangeant que peu de pruneaux, ne beuvant que de la bière;
nonobstant tout cela, deux jours après, ledit seigneur de Martigues décéda , et mon Espagnol gaigna là haut, et croy que si on l'eus! pu attraper, il eust été pendu et étranglé pour la fausse promesse qu'il avoit faicte. Il y en a encores d'autres en Allemagne , dit ibid. le même auteur , qui prennent une espée ou dague , ou autre tel instrument qui aura Liesse le malade, laquelle ayans accommodée en un lieu reclus , comme celui qui est blessé ^ la pansent et y appliquent les médicamens qui seroient requis à la propre playe, laissant le malade sans y faire aucune chose , et à mesure qu'on panse ladite espée , la playe se guaiït , ce disent-ils. » Ne voilà-t-il pas l'équivalent des miracles du diacre Paris et du prince de Hohenlohe? Quand les plaies n'étaient pas mortelles et se guérissaient par les seuls efforts de la nature , nul doute pour les simples et les ignorans que c'était par les soins que l'on avait donnés à l'instrument qui avait blessé , ou par la diète qu'avait observée le prétendu guérisseur.
Après avoir raconté plusieurs autres pratiques ridicules et absurdes des imposteurs sur qui Avicenne voulait que le feu du ciel tombât, et qui, selon la loi de Moïse, devaient être chassés et punis , Paré fait néanmoins une distinction convenable entre les faux miracles des imposteurs et ceux qui sont rapportés dans les livres saints , ei disant :
« Je ne veux icy réciter les guarisons miraculeuses du Fils de Dieu , Jésus-Christ , et de ses saincts et apostres : car nul chrestien n'en doit douter, attendu que les sainctes Ecritures en sont pleines , comme , faire voir les aveugles , ouïr les sourds , marcher les paralytiques , chasser les malins esprits qui possèdent les personnes, guarir les ladres , rendre les femmes stériles et fécondes : ressuciter les morts , et une infinité d'autres choses surnaturelles et miraculeuses qui se faisoient par la vertu du Saint-Esprit. »
Quand les imposteurs et les charlatans sont secondés par la préoccupation de leurs dupes, il leur est très-facile de voler à la nature toutes les guérisons qu'elle opère spontanément. Il ne faut, d'ailleurs, que frapper fortement l'imagination par des gestes ou des paroles pour en obtenir un bon effet, car, puisque l'imagination rend malade , pourquoi ne guérirait-elle pas aussi? Une forte impression en détruit une autre. « Or , voilà toute la cause, dit encore M. Virey, /. c, p. 5y, qui donne l'empire à diverses paroles prétendues magiques , à des accens de musique , à des arcanes , des sorcelleries, des talismans , des nombres , des lettres ou écritures, etc. ; il n'est point du tout nécessaire qu'une amulette , un sachet , répandent quelque effluve ou émanation , bien que celle-ci puisse contribuer à procurer un effet
(7o) sur le système nerveux, comme l'odeur du musc. (Boyle, Spécifie, remed. conc. cum corpusc. phiL, Oper. , t. 3, Genèv. , 1686, p. i^.) Une pierre incapable de rien perdre, comme le jaspe, a pu être appliquée comme stomachique avec un bon effet (Galien , Simpl. med.fac. ,1. 9) ; une cornaline pendue au cou a pu calmer des palpitations nocturnes , comme la pierre néphrétique portée sur soi , une géode de fer limoneux {petite), ont , la première ^ suspendu la colique rénale , la seconde, facilité l'accouchement. Alors les parties du corps favorisées par la bonne disposition des nerfs reprennent un équilibre mieux approprié à la santé. »
« Puisque l'imagination et les passions qu'elle excite , dérangent sur-le-champ la sécrétion du lait dans le sein d'une nourrice , et changent la nature de ce fluide ; puisque nous voyons la circulation troublée par une nouvelle , un spectacle qui émeut ; puisque nos mouvemens vitaux sont si souvent déconcertés par une foule d'affections^ tout ce qui nous fera un plaisir moral nous charmera, suspendra nos douleurs. »
Horace a donc eu raison de dire qu'avec des mots et des paroles, on peut adoucir la douleur et puissamment soulager la maladie :
SutiL verba ci voces , </uibus hune lenire doîorem , Possis et rnaçnam rnorbi dèpellere partem.
(7i ) « Veut-on ébranler les imaginations , dit le même auteur ( /. c. pag. 65 ), il faut les amener dans le vaste abîme de l'ignorance et de l'obscurité de l'avenir, secouer par la crainte et l'espérance , comme l'ont su pratiquer toutes les religions dans leurs mystères. D'abord on emploie ordinairement une langue étrangère, comme l'bébreu , l'arabe , le latin ou le grec , pour les prières et les mots sacramentaux : tantôt on raconte des événemens surnaturels , tantôt on profère les imprécations les plus terribles , et l'on prophétise des malbeurs ; on offre des spectacles imposans dans le culte, les cérémonies, les expiations ; on agite les sens par les accens d'une musique grave et pompeuse; on y joint l'effet débilitant des jeûnes, des veilles , de la nuit ; on fait intervenir des objets sacrés , des images augustes ; les exemples de l'adoration font tomber à genoux par imitation les personnes les moins disposées à succomber, et dans la contemplation où sont plongés les esprits les plus faibles , ils peuvent se croire délivrés de leurs maux : on a vu des épilepsies céder à cette secousse mentale , et le diable est forcé de lâcher prise. Il est prouvé que les prestiges des charlatans ont produit des guérisons semblables , et l'antiquité a vanté à ce sujet les miracles d'Apollonius de Thyane. Trnka n'a-t-il pas vu , en 1778 et 178/4- , des guérisons
(7* ) singulières de l'amaurose et de la cophose par une forte persuasion religieuse ? Nous pourrions citer une jeune paysanne de quatorze ans , maigre , nerveuse , pâle , non-réglée , perclue de tous ses membres, à Coiffy, près Bourbonne les-Bains, qui recouvra sur-le-champ , à une bénédiction du Saint-Sacrement , à la Fête-Dieu , la santé et la liberté du mouvement en i8o5 : miracle aux yeux des uns , effet moral selon les autres ; mais ceux qui ne veulent admettre qu'un effet moral ne seraient pas guérissables par les pratiques religieuses. S'ils ne soumettent pas leur raison à la croyance , l'imagination peut-elle prendre assez d'empire ? »
.... « Si l'on considère cette puissance dans nos propres entrailles , on verra qu'elle y gouverne nos propres fonctions, qu'elle suscite ^ apaise ou transforme les passions, qu'elle nous fait sortir de nous-mêmes, nous élève aux astres ou nous précipite aux enfers. Elle a les ailes de Faigle et l'impétuosité delà foudre; elle nous élanoe au-delà des remparts enflammés de l'univers, selon Lucrèce ; et revenue dans notre intérieur, elle convulsé, bouleverse toute l'économie. Quand la voix menaçante de saint Pierre , fesait tomber à ses pieds , sans vie , Ananias, et Saphira, n'étaitce pas une commotion de l'imagination qui les foudroyait ? Quand un nostalgique expirant dans
un hôpital } se ressuscite sur-le-champ , en recevant son congé , n'est-ce pas elle qui lui rend la vie? ( L. c. p. 72. ) »
Quelque forte que soit la raison, il est difficile qu'elle ne se laisse parfois surprendre par le sen^ timent, témoin les émotions que nous éprouvons dans la rencontre inopinée d'une grande joie ou d'une grande affliction , et même au théâtre , quand l'acteur s'identifie tellement avec son personnage, qu'il semble se faire illusion à lui-même dans une situation pathétique , comme à la première représentation de l'Andromaque d'Euripide, qui émut et troubla les sens des Abdéritains , au point que l'histoire leur a prêté un instant de folie. Il y a même des imaginations si dociles, qu'elles se laissent subjuguer par l'imitation. Voilà pourquoi l'épilepsie , la folie , les convulsions , les pratiques superstitieuses, etc^ ont quelquefois paru contagieuses. Falconer, médecin anglais, raconte qu'une dame ayant eu un accès d'hystérie durant la messe , les mêmes symptômes se manifestèrent en moins d'une minute chez six autres personnes qui n'en avaient jamais éprouvé. Thouret et Bailly , en parlant du baquet de Mesmer , auprès duquel il suffisait qu'une personne, souvent un compère , tombât en syncope , pour que toutes les femmes hystériques s'évanouissent eiv
(74) un instant l'une après l'autre , rapportent qu'en 1780 , lors de la cérémonie de la première communion dans la paroisse de Saint-Roch à Paris, une jeune fille s'étant trouvée mal et ayant eu des convulsions, celles-ci se propagèrent avec une telle rapidité, qu'en moins d'une demi-heure 5o à 60 jeunes filles de 12 à 19 ans en furent atteintes. L'on connaît les progrès de Fépilepsie imitative que Boerhave arrêta dans l'hospice des orphelins de Harlem , en menaçant de brûler les premiers qui en seraient atteints , dans un grand feu allumé par ses ordres dans la cour de cet hospice , sachant que; pour guérir une imagination frappée dans un sens , il faut la frapper plus fortement dans un sens contraire. On sait aussi les progrès que firent vers l'an 1 7 2 8 les convulsions sur le tombeau d'un diacre de Paris, nommé l'abbé Paris, frère d'un conseiller au parlement. Ce pieux diacre était appelant et rappelant de la bulle Unigenitus , obtenue parles jésuites contre le père Quesnel , savant oratorien qui avait publié, en 1693 et i6g4, des Réflexions morales sur le Nouveau-Testament , lesquels furent accusées de jansénisme, quoique approuvées par le cardinal de Noailles , alors évêque de Châlons , comme le pain des forts et le lait des faibles. On allait prier jour et nuit sur le tombeau du pieux diacre , où beaucoup de personnes dévotes éprouvaient des secousses extraordinaires et des
(73 ) convulsions. Le peuple lui attribuait une quantité innombrable de miracles que son frère et d'autres pieux écrivains recueillirent comme réel s, et que le père Bougeant , jésuite , ridiculisa dans une comédie par des plaisanteries que des ennemis de la religion tournèrent ensuite contre les vrais miracles : enfin l'autorité du roi intervint ; on fit fermer le cimetière de Saint-Médard où était le tombeau miraculeux , et , ce qui acheva de déconcerter les convulsionnaires que le transport extatique rendait insensibles aux coups de fouet et de bâton , un plaisant écrivit sur la porte :
De par le Roi , défense à Dieu , D^pérer miracle en ce lieu.
C'est à l'occasion de ce même diacre que Dupuis , dans son Abrégé de tous les cultes , dit r p. 3i5 : « Qui ne fait pas des miracles partout où Ton trouve des esprits disposés à y croire? On en a vu ou cru voir au tombeau du bienheureux Paris } dans un siècle aussi éclairé que le nôtre > et au milieu d'une immense population qui pouvait fournir plus d'un critique ? mais beaucoup plus encore d'enthousiastes et de fripons. Tous les chefs de religion sont censés en avoir fait. Fa» chez les Chinois , fait des miracles , et quarante mille disciples publient partout qu'il les ont vus. Odinen fait aussi chez les Scandinaves; il ressus-
( 76) cite des morts , il descend aussi aux enfers , et il donne aux enfans naissans une espèce de baptême. Le merveilleux est le grand ressort de toutes les religions : rien n'est si fortement cru que ce qui est incroyable. L'évêque Synesius a dit, et il s'y connaissait, qu'il fallait des miracles au peuple , à quelque prix que ce fût , et qu'on ne pouvait le conduire autrement. »
« La démonomanie , dit M. Esquirol ( /. c. p. 3o6 ) , est: quelquefois épidémique ; comme toutes les maladies nerveuses, elle se propage par une sorte de contagion morale, par la force de l'imitation. En 1 552 ou j 554 , il y eut à Rome une épidémie de possédés qui s'étendit à quatre-vingtquatre individus; un moine français les exorcisa en vain ; les diables accusèrent les juifs. La plupart des possédés étaient des femmes juives qui s'étaient fait baptiser. Vers le même temps, dans le monastère de Kerndrop en Allemagne , toutes les religieuses furent possédées ; les diables désignèrent la cuisinière du couvent, qui confessa être sorcière et fut brûlée avec sa mère. Les villages voisins furent aussi infectés. »
L'bistoire des religieuses de Louviers^ auxquelles le parlement de Rouen fit le procès en 16^7 > prouve également le pouvoir de l'imitation , surtout quand elle agit sur l'imagination de personnes façonnées par leur éducation à lout
croire avec abrogation de leur raison et de leurs propres idées , que la superstition met , comme .mauvaises pensées, au rang des péchés irrémissibles sans confession. « Ces religieuses, dit Larrey dans son Histoire de France sous le règne de Louis XIV(t. 1, p. 37), voulurent se donner la même réputation qu'avoient eue., quelques années auparavant, celles de Loudun, faisant comme elles les possédées et enchérissant encore par-dessus. La supérieure, qu'on nommoit la mère Louise, se trouvoit furieusement chargée , et parce qu'elle avoit gagné l'affection de la reine par les apparences trompeuses d'une sainteté que cette misérable affectoit jusqu'à faire l'inspirée , et par des prédictions qu'elle lui avoit faites et qui avoient eu leur accomplissement , le parlement députa à Sa Majesté pour l'informer de l'état du procès. Il obtint sans peine la permission dé l'instruire à fond \ et de punir les coupables. »
« Le curé de Louviers , nommé pour avoir soin des religieuses par celui qui en avoit la charge avant lui, introduisit dans le couvent une fille de sa connaissance pour en être la tourière. G'étoit afin d'y être introduit lui-même plus paisiblement et plus commodément toutes les fois qu'il lui plairoit d'y entrer. On n'a pas publié ce qui se passa du vivant de ce curé entre lui et les religieuses ; mais le commerce qu'il eut avec la tou-
(78) rière^ passoit^ à ce qu'on dit, les horreurs les plus détestables et les plus diaboliques. On sait encore qu'après avoir nommé un successeur tel que lui ^ il ordonna , en mourant , que son corps lût enterré entre l'autel et la grille par où les religieuses entendoient la messe : mais il n'y eut pas été plus tôt mis, que toutes, sans en excepter une seule, devinrent comme enragées ou possédées du diable , prononçant incessamment des blasphèmes contre Dieu et contre cequ'il y a de plus saint en religion. L'évéque d'Evreux, dont Louviers dépend, en prit connoissance , et ayant fait déterrer le corps, il le fit jeter dans une marnière. Les parens intentèrent un procès à Févêque , et ce fut ce qui donna lieu au parlement de connoître non-seulement de cet incident, mais aussi du fond de la chose. »
« Pendant' que les juges exam inoient cette affaire dans ce qu'elle avoit de criminel , les médecins l'approfondissoient dans les vues de la physique, comme un de ces phénomènes dont la nature se plaît à exercer la curiosité des hommes , et les exorcistes vouloient savoir si le mal n'avoit pas un principe surnaturel, et si ces religieuses n'étoient pas possédées. Ainsi la jurisprudence, la médecine et la théologie travailloient à découvrir ouïe crime ou la fourberie, et la malice d'une si malheureuse société. Les exorcismes ne servoient
(79 ) qu'à faire coimoître qu'il n'y avoit que de la malice dans la plupart des prétendues possédées , et de la foiblesse ou du trouble de l'imagination dans les autres. Les médecins furent partagés dans leurs opinions, quelques-uns croyant les religieuses obsédées (c'est moins que possédées ) , tant il y avoit de merveilleux et de surnaturel dans ce quelles fesoient, et les autres que ce n'étoit qu'un mal de femmes. C'est peut-être de ce mal qu'Hérodote a voulu parler , quand il a dit que la déesse Vénus y pour châtier l'insolence des Scythes qui avoient pillé son temple , leur envoya la maladie des femmes. »
« Le parlement ne fut pas embarrassé sur les preuves des impiétés et des sacrilèges, elles n'étoient que trop abondantes ; mais il crut néanmoins être obligé à faire une distinction entre les coupables, les religieuses étant la plupart des hypocondriaques dont l'imagination étoit blessée, et les autres étant de véritables scélérates , aussi bien que les deux prêtres qui en avoient la direction. Il regarda comme une pure rêverie tout ce que déposoient les religieuses qui s'accusoient l'une l'autre d'avoir souffert la compagnie des diables; mais il considéra comme des abominations et des saletés impies, dignes du dernier supplice, les infâmes prostitutions de la tourière et de la mère Louise, et ce que les prêtres qui avoient
(8o) eu la direction du couvent, avoient persuadé aux religieuses, de communier toutes nues, étant eux-mêmes tous nus avec elles, pour se mettre, disoient-ils, en l'état d'innocence de nos premiers parens. Le parlement, après avoir tout mûrement considéré, donna son arrêt sur la fin d'août 1647, par lequel les deux prêtres Boulai et Picard, furent condamnés, le premier à être brûlé vif, et l'autre à être étranglé, et son corps mis en cendres ; ce qui fut exécuté. La tourière fut aussi condamnée au même supplice, qu'elle souffrit: mais celui delà mère Louise fut différé jusqu'après de plus amples informations, et elle est morte en prison ; par le même arrêt , il fut ordonné que le procès seroit brûlé , afin de faire perdre la mémoire de tant d'horreurs. »
« Le mal ouïe crime des religieuses de Louviers étoit devenu contagieux, et s'étoit communiqué j usqu'à Paris . »
L'onpourrait peut-être inférer de l'histoire des religieuses de Louviers, et de celle des religieuses de Loudun, dont il sera question plus tard, que les désordres de leur imagination étaient un résultat près qu'inévitable du travail que devait y causer l'exigence d'une nullité sexuelle absolue dans la règle des cloîtres, mais inconnue à la nature, qui , en donnant à chacun les mêmes organes , et des besoins encore plus impérieux dans l'oisiveté et
( 81 ) la bonne chère, prouve que la vie cloîtrée est elle-même une monstruosité qu'elle repousse tellement , que les faits ne manqueraient pas pour démontrer que de tout temps, le célibat a fait plus de mal que de bien dans tous les états, si l'établissement légal du mariage chez tous les peuples policés n'en était une preuve suffîsan te (1) . Cependant ce n'est pas seulement dans les cloîtres que l'imagination peut dominer la raison, et rien n'a peut-être autant contribué à montrer ce dont elle est capable, que le mesmérisme que M. Bertrand désigne , avec plusieurs autres bigarrures de l'esprit humain , sous le nom générique d'extase. Pour se faire une idée de cette jonglerie,
(i) Si l'expérience et la raison présidaient toujours aux institutions sociales , et non les pre'juge's , l'on n'exigerait jamais de vœux irre'vocables avant la maturité' de Page , et l'on n'autoriserait la vie cloîtrée pour les femmes qu'après cinquante ans , et pour les hommes qu'après soixante. Avant ces deux époques, chacun doit mériter son existence par quelque travail utile; et, demander à vivre dans la règle des anciens cloîtres , équivaut à demander un brevet de paresse , souvent d'hypocrisie et de libertinage , et toujours d'égoïsme. Partout les mœurs et l'industrie ont gagné par îa suppression des asiles de la fainéantise , comparativement aux siècles précédens , ainsi qu'à l'Italie et à l'Espagne , où ces asiles ont été respectés. Quiconque a des vertus trouvera de grands exemples chez les peuples où les cloîtres ont cessé d'exister ; quiconque a des talens y trouvera de grands modèles , et ce n'est qu'à ceux qui manquent des unes et des autres qu'il est permis de crier contre leur siècie, pour dissimuler leurs vices et la nullité de leurs talens.
(8s) on peut consulter son ouvrage, ainsi que Y Exposé des expériences pour l'examen du magnétisme animal, lu à l'Académie des sciences par JJaillj, en son nom et au nom de Franklin, Leroi\ de Borj et Lavoisier, le 4 septembre 1784. C'étaient les commissaires choisis par le Roi, dans la Faculté de médecine et dans cette Académie, pour donner leur avis sur l'existence et l'utilité du mesmérisme. Comme ce n'est que par le rapprochement et la comparaison des phénomènes qui se ressemblent , qu'on peut les juger , et en apprécier les causes , je vais rapporter, en faveur de ceux qui ne pourraient y recourir, la majeure partie de cet exposé qui n'est pas long, mais très substantiel sous le point de vue de la philosophie morale. « Il y a déjà plus de six ans que le magnétisme animal a été annoncé à l'Europe , et surtout en France, et dans cette capitale; mais ce n'est que depuis deux ans environ qu'il a intéressé particulièrement un assez grand nombre de citoyens, et qu'il est devenu l'objet de l'entretien public. Jamais une question plus extraordinaire n'avoit partagé les esprits dans une nation éclairée. On proposoit un moyen sûr et puissant d'agir sur les corps animés, un remède nouveau, un agent universel pour guérir et prévenir les maladies ; cet art étoit un mystère. Les physiciens en ignoroient les procédés, et ils n'cntendoient parler
que de ses prodiges. On citoit peu de cures réelles, mais beaucoup de personnes se disoient soulagées , et le remède plaisoit assez pour soutenir l'espérance des malades. Depuis quelque temps, le secret a été communiqué. Alors on a vu des personnes instruites, éclairées, distinguées même par leurs talens, adopter la théorie et la pratique nouvelle qu'on leur enseignoit; on a vu un nombre de médecins et de chirurgiens admis à l'école du magnétisme, en devenir les partisans, en défendre la théorie, en suivre la pratique. Ces témoignages rendus au magnétisme dévoient donner à penser aux meilleurs esprits, et faire suspendre le jugement des sa vans. C'est dans ces circonstances que les commissaires ont été nommés par le Roi; l'examen qu'il a ordonné est un fruit de la sagesse de son administration. C'étoit un scandale pour l'Europe , de voir un peuple éclairé par toutes les sciences et par tous les arts, un peuple chez qui la philosophie a fait les plus grands progrès , oublier les leçons de Descartes, qui en est le restaurateur, et renfermer dans son sein deux partis opposés , qui unissoient leurs vues et leurs pensées sur le même objet, mais qui se divisoient et se combattoient : l'un en annonçant le magnétisme comme une découverte utile et sublime, l'autre en le regardant comme une illusion à la fois dangereuse et ridicule. La décision était importante
et indispensable ; il falloit éclairer ceux qui doutaient, il;' falloit établir une base sur laquelle pussent venir se reposer ou l'incrédulité , ou la confiance. Oji ne doit pas être indifférent sur le règne mal fondé des fausses opinions : les sciences, qui s'accroissent par les vérités , gagnent encore à la suppression d'une errreur: une erreur est toujours un mauvais levain qui fermente, et qui corrompt à la longue la masse où elle est introduite. Mais lorsque cette erreur sort de l'empire des sciences, pour se répandre dans la multitude, pour partager et agiter les esprits; lorsqu'elle présente un moyen trompeur de guérir des malades qu'elle empêche de chercher d'autres secours^ lorsque surtout elle influe à la fois sur le moral et le physique, un bon gouvernement est intéressé à la détruire. C'est un bel emploi de l'autorité, que celui de distribuer la lumière. Les commissaires se sont empressés d'entrer dans les vues de l'administration, et de répondre à l'honneur de son choix. »
« Transportés au traitement public du magnétisme , ils ont d'abord été frappés d'une opposition très-remarquable entre la nature des effets produits et Finsufhsance apparente des moyens employés. D'une part ce sont des convulsions violentes, longues et multipliées; de l'autre de simples altouchemens, des gestes, et des figures; et
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cependant le traitement public fait reconnoître unegrande puissance mise en action par ces moyens , tout foibles qu'ils sont. Un pareil spectacle semble nous transporter au temps et au règne de la féerie : cet empire exercé sur un nombre d'individus, l'homme qui en dispose, la baguette qui lui sert d'instrument , tout ressemble en effet aux enchantemens de nos fables, ce sont leurs écrits mis en action. Mais si ce spectacle étonne, il ne doit pas subjuguer. S'il a pu surprendre la foi d'un nombre de spectateurs, conduits par une curiosité plus ou moins attentive ; s'il a séduit surtout les malades toujours prêts à se tromper eux-mêmes, il n'a pu produire cet effet sur des hommes choisis pour un examen sérieux. Leur premier devoir étoit d'être en garde contre l'illusion. Ils se sont mutuellement surveillés, ils ont observé en silence ^ et restés de sang- froid au milieu de l'enthousiasme, ils ont pu écouter leur raison et chercher la lumière. »
« Nous avons d'abord demandé par quels ressorts étaient produits tant d'effets surprenans , et quelles étoient les raisons qui les fesoient attribuer à un fluide inconnu et nouveau , à un fluide qui appartient à l'homme , et qui agit sur l'homme. Plus cette découverte était grande et extraordinaire , plus on devoit être difficile sur le choix des preuves. Ensuite, procédant en physiciens.
nous avons cherché à connoître la présence du fluide; mais ce fluide échappe à tous les sens. On nous a déclaré que son action sur les corps animés étoit la seule preuve que Ton pût administrer de son existence. Vous avez vu, Messieurs, dans notre rapport , les raisons solides qui , parmi les effets prétendus de cette action , nous ont fait rejeter absolument la cure des maladies. La nature agit en même temps que le remède ; on ne sait si le soulagement appartient au remède ou à la nature. La nature guérit quelquefois sans remède ; comment se convaincre de l'existence d'un remède invisible par des guérisons que la nature peut opérer sans lui? »
« Nous avons donc été forcés de nous borner à observer l'action physique du fluide opérant sur Féconomie animale des changemens momentanés; niais alors nous sommes entrés dans un dédale de difficultés. Si les premières causes de la nature sont simples , les derniers résultats sont le produit d'une vaste complication. L'homme ne fait pas un mouvement qui ne puisse être dû à une infinité de causes. Etre moral et physique , ses affections, ses maux, ses mouvemens, dépendent autant de sa pensée que de l'irritabilité de ses organes. Les expériences que nous avons faites sur nous-mêmes nous ont fait connoître que lorsqu'on détourne son attention, il n'y a plus aucun
effet. Les épreuves faites sur les malades nous ont appris que l'enfance , qui n'est pas susceptible de prévention , n'éprouve rien ; que l'aliénation d'esprit s'oppose à l'action du magnétisme, même dans un état habituel de convulsions et de mobilité des nerfs , où cette action devroit être plus sensible. Dans un nombre de malades, si les uns ressentent des effets légers et équivoques , les autres ne sentent rien, et nous avons dû en être surpris. Le magnétisme n'est- il pas annoncé comme un fluide universel , comme le principe de la vie , et le grand ressort de la nature? Qu'est-ce qu'un agent qui n'agit pas toujours dans des circonstances semblables ? L'absence de son action, dans certains cas, n'indique- 1 -elle pas que? dans les autres } l'action qu'on lui attribue appartient à d'autres causes ? Il a manqué son effet , quand nous l'avons employé pour porter de la chaleur aux pieds; il a manqué son effet, quand nous l'avons interrogé comme capable d'indiquer les maux. On a essayé différentes méthodes de magnétiser, en observant, en négligeant la distinction des pôles; elles ont eu les mêmes effets. Les pôles sont donc une chimère qui n'a d'autre objet que d'assimiler le nouveau magnétisme au véritable magnétisme, qui est un des phénomènes de la nature. C'est ainsi qu'en avançaut dans notre examen, nous voyions disparoître, l'une après
l'autre, les propriétés attribuées à ce prétendu fluide , et que l'édifice entier , posé sur une base idéale, s'écrouloit devant nous. »
« Forcés de renoncer aux preuves physiques , nous avons été obligés de chercher les causes des effets réels dans les circonstances morales. Nous avons^ dans la suite de nos opérations , cessé detre physiciens pour n'être plus que philosophes 3 et nous avons soumis à l'examen les affections de l'esprit, et les idées des individus exposés à l'action du magnétisme. Alors, en opérant sur des sujets qui a voient les yeux bandés , nous avons vu, d'une manière évidente, cette action naître des idées que nous excitions , et les effets suivre la même marche que nos questions. En ne magnétisant pas , les effets étaient les mêmes , et répondoient de même à nos questions. »
« A ces effets variés et indépendans du magnétisme , nous avons dû reconnoître l'influence de l'imagination ; mais dans l'examen moral où nous conduisoit la nature de la question , nous avons suivi , autant qu'il a été possible , la marche certaine et méthodique des sciences : observant en philosophes, nous avons encore emprunté les procédés de la physique. Nous avons opéré comme on fait en chimie , où , après avoir décomposé les substances, découvert leurs principes, on s'assure de l'exactitude de l'analvse, en recomposant
les mêmes substances > à l'aide de ces principes reunis. Nous avons dit : Les effets qu'on attribue au magnétisme , et à un fluide que rien ne manifeste, n'ont lieu que lorsque l'imagination est avertie, et peut-être frappée. L'imagination semble donc en être le principe. Il faut voir si on reproduira ces effets par le pouvoir de l'imagination seule; nous l'avons tenté, et nous avons pleinement réussi. Sans toucher et sans employer aucun signe, les sujets qui ont cru être magnétisés ont senti de la douleur , de la chaleur , et une chaleur très-grande. Sur des sujets doués de nerfs plus mobiles , nous avons produit des convulsions, et ce qu'on appelle des crises. Nous avons vu l'imagination assez exaltée ; devenue assez puissante pour faire perdre, en un instant, la parole. Nous avons en même temps prouvé la nullité du magnétisme , en le mettant en opposition avec l'imagination. Le magnétisme seul , employé pendant trente minutes , n'a rien produit , et aussitôt l'imagination , mise en action, a produit sur la même personne , avec les mêmes moyens , dans des circonstances absolument semblables, une convulsion très -forte et très -bien caractérisée. Enfin, pour compléter la démonstration , pour achever le tableau des effets de l'imagination , également capable d'agiter et de calmer, nous avons fait cesser la convulsion par le
(9« ) même charme qui l'avoit produite, par le pouvoir de l'imagination. »
« Un agent réel doit être démontré par des preuves positives , tandis qu'un agent chimérique ne peut être exclu que par le manque d'effet et par la démonstration de sa nullité. La suite des expériences que nous avons faites nous a donc permis de conclure que rien ne prouve l'existence du fluide magnétique animal. La saine physique ne permet pas de recourir à un fluide inconnu et insensible , pour expliquer des effets qui peuvent tous être produits par l'imagination, ou seule, ou combinée avec l'attouchement et l'imitation. »
« Telles sont les causes des effets attribués au magnétisme, tel est le résultat de notre travail. Mais les phénomènes observés permettent encore quelques résultats que nous allons proposer. Ces résultats concernent l'imitation et l'imagination , deux de nos plus étonnantes facultés ; ce sont des faits pour une science encore neuve y celle de l'influence du moral sur le physique : et nous demandons qu'il nous soit permis d'entrer , à cet égard, dans quelques détails préliminaires et purement philosophiques. »
« L'homme moral , comme l'homme physique, n'existe et ne devient tel qu'il est, que par ces deux facultés : il se forme, il se perfectionne par
( 91 ) l'imitation ; il agit , il devient puissant par l'imagination. L'imitation est donc le premier moyen de sa perfectibilité , elle le modifie depuis la naissance jusqu'à la mort; sans l'imitation, les progrès d'un individu seroient perdus pour tous les autres; c'est par elle que dans la société polie et habituelle les caractères s'effacent, et que tous les individus ont la même physionomie ; c'est par elle que les enfans apprennent nos usages 7 nos conventions, se plient à nos habitudes , s'instruisent de la langue : la prononciation adoucie par un long usage est un effet de la même cause. Cette imitation agit également sur les esprits , elle n'introduit pas les vérités nouvelles; mais elle conserve les idées reçues , elle forme et constitue l'esprit national ; et comme le plus souvent elle fait croire sans examen, c'est sur son pouvoir irrésistible que sont fondés les préjugés, qui ont une durée si longue et une rési tance si puissante. » « Avec cette faculté , tout rester oit au même terme , tout seroit communiqué; mais le niveau des connoissances et des institutions ne s'élèveroit jamais. L'imagination est la faculté progressive, c'est par elle que les hommes ont parcouru les différens états de la société perfectionnée : faculté éminemment active , auteur des biens et des maux, tout est devant elle, l'avenir comme le présent, les mondes de l'univers comme le point où nous sommes; elle agrandit tout ce qu'elle
touche , elle va sans cesse exagérai! l , et cette exagération fait sa force : c'est par cette force qu'elle déploie les ressources morales, et qu'elle multiplie les forces physiques. A sa voix, la nature ohéitet se développe tout entière. Aussi quand l'imagination parle à la multitude , la multitude ne connaît plus de dangers ni d'obstacles. Un seul homme commande , et les autres ne sont que des instrumens; les nations sont ce que veulent les souverains , les armées ce que sont leurs généraux , et c^est une vérité connue depuis Alexandre jusqu'à Frédéric et son illustre frère. »
« L'imitation, telle que nous venons de la peindre, Messieurs, semble avoir une marche lente et graduée , elle ne s'établit que par des leçons répétées; mais si dans la société elle a des progrès insensibles, dans le traitement du magnétisme elle se manifeste par des phénomènes frappans : les crises y sont d autant plus multipliées, qu'elles sont plus violentes; elles commencent toutes à peu près dans le même temps, il semble que ce soit une étincelle qui allume un incendie; cette facilité de communication est très-remarquable. Nous savions que l'homme, machinal dans un grand nombre de ses mouvemens, se plie à la longue à répéter ce qu'il voit et ce qu'il entend; mais les convulsions du magnétisme nous montrent que le même effet a lieu instantanément en grand, et de manière qu'un nombre
(95 ) d'individus convenablement disposés sont des instrumens montés à l'unisson, et dont un seul fait mouvoir tous les autres. Quant à l'imagination, on connoît les dérangemens qu'une imprestion vive et subite a souvent occasionnés dans la machine de l'homme. L'imagination renouvelle ou suspend les fonctions animales, elle ranime par l'espérance ou elle glace par la terreur; dans une nuit elle fait blanchir les cheveux, dans un instant elle rend l'usage des jambes ou la parole, elle détruit ou elle développe le germe des maux, elle donne même la mort. — Ce que nous avons appris, ou du moins ce qui nous a été confirmé d'une manière démonstrative et évidente par l'examen des procédés du magnétisme , c'est que l'homme peut agir sur l'homme , à lout moment et presqu'à volonté , en frappant son imagination ; c'est que les gestes et les signes les plus simples peuvent avoir les plus puissans effets; c'est que l'action que l'homme a sur l'imagination peut être réduite en art . et conduite par une méthode sur des sujets qui ont la foi. On parle du magnétisme d'intention; sans doute l'intention peut suffire, pourvu qu'elle soit réciproque, elle établit entre deux individus une relation et une dépendance nécessaires. L'intention que je dirige, c'est mon imagination qui commande; l'intention qui mé répond , c'est l'imagination qui s'exalte et qui obéit. La recherche d'un agent qui n'existe pas
(94) sert donc à faire connoître une puissance réelle de l'homme; l'homme aie pouvoir d'agir sur son semblable, d'ébranler le système de ses nerfs et de lui imprimer des convulsions : mais cette action ne peut être regardée comme physique, nous ne voyons pas qu'elle dépende d'un fluide communiqué. Elle est entièrement morale, c'est celle de l'imagination sur l'imagination : action presque toujours dangereuse, que l'on peut observer en philosophe, et qu'il n'est bon de connoître que pour en prévenir les effets. »
« Le magnétisme n'aura pas été tout-à-fait inutile à la philosophie qui le condamne ; c'est un fait de plus à consigner dans l'histoire des erreurs de l'esprit humain , et une grande expérience sur le pouvoir de l'imagination. »
C'est de Mesmer et de son prétendu fluide qu'un poète a dit dans le temps :
Un docteur sublime a paru , Vers lui tout le monde a couru.
Le puissant Dieu qui m'inspire , Voulant lui fonder un empire , A remué chaque cerveau Par l'attrait vainqueur du nouveau.
Que la cause en soit inconnue , Par l'effet elle est soutenue ; Est-ce à vous , heureux ignorans , A distinguer les charlatans ?
Comme le magnétisme animal compte encore des partisans , surtout en Prusse et en France ;
(95 ) que même en 1828, l'Acade'mie royale de médecine de Paris a encore cru devoir s'en occuper, ce qui suppose que son existence est admise par beaucoup de personnes; que d'ailleurs M. Deleuze en a rendu l'adoption plus spécieuse, en le débarrassant d'un grand nombre d'absurdités grossières dans des écrits bien rédigés , je crois qu'il convient d'en examiner ici l'origine , pour mieux faire juger des effets qu'on lui prête comparativement avec ceux que l'on ne peut disputer à l'imagination dans d'autres circonstances.
L'on avait déjà employé l'électricité avec des apparences de succès dans le traitement des paralysies, des rhumatismes et de plusieurs affections locales, lorsqu'il vint à l'esprit de quelques physiciens et médecins d'employer l'aimant dans le même but , à cause de l'analogie de ces deux agens. Dès 1754.? l'abbé Lenoble construisait avec soin des aimans artificiels , applicables aux diverses parties du corps , et en obtenait des cures avouées par les uns, contestées par les autres. En 1774, le père Hell , jésuite, professeur d'astronomie à Vienne , en Autriche , crut , à l'aide de ce moyen , s'être guéri d'un rhumatisme aigu, et avoir guéri une dame d'une cardialgie chronique. Mesmer, qui se trouvait alors dans cette ville, s'occupa dès-lors à faire concorder la théorie qu'il avait émise, en 1766, dans une thèse inaugurale sur l'influence des planètes sur le corps des ani-
( 96 ) maux^ avec les effets produits par l'aimant, dont on fait généralement consister les propriétés dans un fluide que l'on nomme magnétique (i) . Le père Kirclier , né à Fulde en i5gS > mort à Rome en 1680, avait publié deux ouvrages sur le magnétisme, intitulés, l'un : Magnes , seu De arle niagneticâ, imprimé à Rome en 164.1 et i654-, in-folio , et l'autre , De tripllci Magnetismo , in-i2 , imprimé en 1667 à Amsterdam; Sébas-
(1) La pierre d'un gris de fer, que nous appelons aimant , se nomme , en grec et en latin , magnes , d'où de'rivent les termes de magnétisme , magnétique , magnétiser. Dans la boussole , instrument précieux pour se diriger dans la navigation sur mer, ayant la forme d'une boîte ronde, avec une aiguille de fer aimante'e , mobile sur un pivot à l'inte'rieur, autour de laquelle sont marques les vents, on remarque qu'une extre'mite' de l'aiguille , appele'e pôle boréal , se dirige constamment vers le nord , et que l'autre , appele'e pôle austral , se tourne toujours vers le midi. En mettant sur l'eau un morceau de lie'ge charge' d'un aimant, il se tourne aussi de lui-même pour présenter une extre'mite' au nord , et l'autre au midi ; et si l'on y met deux morceaux de lie'ge surmonte's chacun d'un aimant ou d'un fer aimanté , à l'instant l'on voit les deux corps se tourner vers leurs pôles respectifs, se rapprocher, et contracter une forte adhérence entre eux par leurs pôles opposés, même lorsqu'il y a un corps intermédiaire : c'est ce que l'on appelle attraction. Si , au lieu de les abandonner à eux-mêmes, on les oppose l'un à l'autre par leurs pôles de même nom , ils se repoussent , et c'est ce que l'on désigne par le terme de répulsion. On nomme déclinaison, une déviation qui fait tourner l'aiguille aimantée un peu plus à l'est ou à Touest, en certains temps et en certains lieux; et, inclinaison , une déviation de la ligne horizontale , qui fait qu'un de ses pôles se rapproche plus que l'autre de la surface du globe, lorsqu'on" s'éloigne de l'équateur. En frottant du fer avec l'aimant , on lui en communique les propriétés , et le pôle qui a été frotté s'établit sur le fer à l'en-
(97 ) tien Wirdig, né à Torgau en i6i3 , et mort professeur de médecine à Rostock en i655, connu pour avoir soutenu les paradoxes les plus extravagans sur l'astronomie judiciaire, la métempsycose, les amulettes, etc., a aussi parlé dans un livre ,
droit du frottement , sans que l'aimant ait perdu de son poids ou de son volume. Mais comme le fer peut aussi s'aimanter par de fortes commotions , et s'aimante même spontane'ment , ou par des coups de marteau , on a cru que le magne'tisme e'tait un fluide de même nature que l'électricité, laquelle jouit aussi des propriétés de l'attraction et de la répulsion , opère des adhérences , réveille la sensation d'un souffle léger dans son passage d'un corps à l'autre , exhale une odeur analogue à celle du phosphore , donne des étincelles , des aigrettes et des fusées lumineuses , enflamme les matières combustibles , produit des commotions , les éclairs et le tonnerre par son passage d'une nuée dans une autre. C'est Thaïes , philosophe grec , qui , en frottant un morceau de succin , espèce de bitume appelé en grec s~ks-/.rpov , remarqua le premier qu'il attirait la paille ; de là , le mot d1 électricité , pour signifier le fluide dont nous parlons , lequel se dégage en abondance par le frottement du jais , du verre , des résines , des poils d'animaux, de la soie , du soufre , etc, Il y a encore cela de commun entre l'électricité et le magnétisme , que tous deux ont été appliqués à la cure des mêmes maladies , avec des apparences à peu près égales de succès ; et c'est relativement aux vertus curatives que Mesmer et ses partisans ont voulu établir sur l'analogie de ces deux agens , qu'un poè'te a dit :
Qu'on dise que le soufre a dans son phlogistique Des ressorts pour lancer la vertu magnétique ; Qu'on cherche à la trouver dans l'électricité , Dans le phosphore , ou bien dans le fer aimanté ! Que t'importe , Mesmer, un effort inutile : Pour trouver ton secret , il faudrait être habile ; Tu le tiens renfermé dans la tête des gens , Et les vapeurs des fous sont tes premiers agens.
imprimé en 1673 , à Hambourg, sous le titre de Nova Medicina Spirituum , in-12, du magnétisme comme d'un moyen curatif dans l'emploi duquel il fesait déjà faire la chaîne. C'est dans les ouvrages de ces auteurs , aussi-bien que dans ceux de Paracelse , de Robert Flud , de Van-Halmont, etc., qui ont eu à peu près les mêmes idées, que Mesmer a pu puiser sa science, au moins en partie; car personne n'a su lui donner un développement aussi avantageux que lui. Ce qui est vrai et généralement admis par tous les savans , c'est qu'il existe réellement un agent , fluide ou non , désigné sous le nom de magnétisme minéral. Mais ce qui est douteux et n'a jamais été démontré, c'est de savoir s'il y a aussi un agent magnétique dans les deux autres règnes de la nature, n'importe qu'il soit idiogénique ou communiqué. On l'a toutefois supposé , et sur cette simple supposition, l'on a donné les noms de magnétisme végétal ex de magnétisme animal à la cause de certains effets observés dans les végétaux et dans les animaux , en les assimilant aux effets produits par le magnétisme véritable ou animal. C'est sur ce rêve que Mesmer, se disant persécuté dans son pays, vint à Paris, en 1778 , construire le merveilleux système d'un charlatanisme qui fit des dupes dans toutes les classes de la société, d'abord en excitant l'intérêt que l'on
accorde toujours eu France au malheur, puis l'en thousiasme qui subjugue ]es esprits superficiels par l'attrait de la nouveauté , et se renforce par la contradiction des incrédules. Il débuta par la publication d'un mémoire imprimé chez Didot , en 1779, où^ en parlant de la cure merveilleuse de mademoiselle Paradis de Vienne , à qui il prétendait avoir rendu la vue , de ses démêlés avec les parens de cette demoiselle, avec le père Hell, Ingenhous, la faculté de Vienne, etc., il établit, en thèse générale qu'il existe une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés , et qu'il y a dans le corps animal une propriété qui le rend, non-seulement susceptible de F influence des astres , mais aussi de Faction réciproque de ceux qui V environnent , manifestée par son analogie avec V aimant ; ce qui Va déterminé a la nommer magnétisme animal. Le vide de sa théorie , qui se compose d'un amalgame des idées de Kircher et de Wirdig, lui fit comprendre que; ne pouvant avoir la raison en sa faveur, il devait agir sur l'imagination par les sens , et il y réussit au-delà de toute espérance , par des gestes, des attouchemens, des manipulations , et surtout par son fameux baquet, qui était un fond de euvier d'un tiers moins grand en circonférence que le couvercle, à moitié ou aux trois quarts rempli d'une eau préparée selon lui , dans laquelle il
( ioo ) ajoutait aussi des bouteilles, du verre pilé, des résines ; le couvercle , scellé , était percé de plusieurs trous par où passaient des tiges de fer préalablement aimantées, plongeant, par leur base, dans l'eau du cuvier, et recourbées, polies, atténuées en pointe par leur extrémité supérieure , afin de pouvoir être appliquées aux diverses parties du corps. Pour aider à l'effet des branches de fer dans la transmission du fluide magnétique sur les malades , il fesait conjointement usage d'une corde de la grosseur du petit doigt , fort longue, dont un bout était dans l'intérieur du baquet , et l'autre servait à entourer le corps ou une partie du corps, selon l'action qu'il s'agissait de produire. Les malades, censés l'être par un défaut de proportion convenable de magnétisme , étaient assis sur un tabouret autour de ce baquet, le pouce gauche de chacun en contact avec le pouce droit de son voisin, et pareillement pour les pieds; ce qui s'appelait faire la chaîne, comme dans l'électricité , en évitant le contact des pôles de même nom, comme pour l'attraction des aimans. Mesmer répoudait à ceux qui le consultaient : Au baquet , cela sera long , mais il n'y a que le baquet; et en laissant cinq louis d'or à la porte, on entrait au bruit d'une musique agréable dans un salon orné des plus beaux meubles, richement éclairé avec des modifications de lumières, variées depuis lé-
clat le plus vif jusqu'au sombre le plus mystérieux, pour y attendre l'heure du traitement, dans lequel tous les rangs étaient confondus et toutes les distances rapprochées sur le tabouret par la chaîne magnétique. Gomme la médecine ne guérit pas tous les malades à leur gré ) qu'il y en a d'autres qu'elle ne guérit pas du tout, il suffira toujours au charlatanisme de présenter à ceux qui souffrent, un moyen de guérison plus à leur gré , ou une planche de salut jusqu'alors inouie, pour les séduire , préparés qu'ils sont à la séduction par un état de malaise dont ils sont pressés de sortir. Aussi la foule afflua autour du merveilleux baquet. On portait d'abord la prévention dans l'esprit des malades , pour s'emparer de leur imagination , en leur prédisant qu'ils allaient ressentir des coliques , des maux de tête , des tensions de nerfs , des défaillances , etc., sans qu'ils en dussent être découragés , puisque cela annonçait la puissance du remède , que l'on secondait encore en fesant boire un verre d'eau magnétisée, et en donnant des médicamens. Il arrivait que les gestes , les attouchemens, les manipulations, la monotonie, l'ennui , la fatigue , la fixité de l'attention sur un seul objet , la mobilité nerveuse , la crédulité , l'espérance , l'imitation , le dçsir de s'être fait illusion sur la gravité de son mal, l'influence sexuelle mise en jeu par de beaux magnéti-
seurs, etc. , achevaient le prestige ou la fascination , quelquefois en produisant une espèce de léthargie ou de sommeil imparfait par le repos de quelques sens et l'action de quelques autres , et donnaient du crédit au magnétisme chez ceux qui ne connaissaient pas l'influence réciproque du physique et du moral , sur laquelle Cahanis n'avait pas encore puhlié son excellent ouvrage, qui était un hesoin de l'époque.
C'est ainsi que. sous l'enchantement de l'imagination , plusieurs malades des plus faibles d'esprit ou des plus susceptibles, éprouvant des défaillances, des agitations, des sueurs ou d'autres changemens extraordinaires appelés crises , qui , selon M. de Puységur, n'étaient cependant complètes que par le somnambulisme > semblaient oublier quelque temps leurs maux, et obtenir des guérisons qui malheureusement ne soutenaient pas l'épreuve du temps, mais n'en étaient pas moins publiées et préconisées comme des cures merveilleuses et radicales par les enthousiastes et par tous les compères à qui la jonglerie plaisait ou profitait. Pour expliquer à sa manière les révélations des somnambules , Mesmer admettait un sixième sens à l'aide duquel on voit à travers les murailles; il donnait aussi quelquefois desmédicamens propres à produire des effets dont il fesait honneur au magnétisme. On raconte qu'ayant
( >°3 ) donné des pilules aloétiques qui ne purgent d ordinaire qu'au bout de seize à vingt heures, pour les prendre le soir en se couchant, à un malade qui, les ayant prises avant l'heure marquée, en avait été purgé avant d'être au baquet; il dit le lendemain au malade à son arrivée : avez-vous pris ce que je vous ai prescrit? — Oui , Monsieur. — Hé bien, j'espère qu'ainsi préparé , vous aurez aujourd'hui une crise qui se manifestera par des coliques et probablement par des selles. Le malade ne dit rien ; le magnétisme ne produisit pas les effets annoncés, ce dont s'étonnait Mesmer. J^otre magnétisme ne fera rien , dit alors le malade , car jy ai eu ma crise le matin avant son application et avant de sortir de chez moi, A part quelques autres mésaventures , comme la mort de Court de Gebelin entre les mains de Mesmer , et celle d'un autre personnage distingué sous la direction de son premier élève d'Esîon qui, après avoir fait apporter un réchaud avec de la braise, y jeta de la cire à cacheter et de la résine , magnétisa le malade, puis le remit dans son lit en fermant les rideaux^ où il expira en peu de minutes ; à part , dis-je, quelques mésaventures pareilles, et l'impuissance du magnétisme sur les enfans et un grand nombre d'adultes d'un esprit solide , laquelle fit établir le précepte que ce fluide n'agissait que sur les malades , le succès de Mesmer fut tel qu'il
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se trouva à Paris , d abord 4-8 souscripteurs pour un premier cours, puis 55 pour un second qui prenait deux heures par» jour pendant un mois , à raison de cent louis par- personne; les initiés avaient la faculté de magnétiser et produisaient les mêmes effets que le maître qui , après les avoir fait placer autour d'une grande table couverte d'un tapis et éclairée par des lustres, les entre-. tenait du fluide universel , des atomes , de la matière , de la lumière , de son intensité^ de sa rémission, des phénomènes de la vie^, du tact, et surtout de la connaissance des pôles, puis frappait un coup de maillet pour les congédier, en leur recommandant le secret à l'instar d une loge de maçons. Son école prit le titre d'ordre de l'harmonie, ayant pour emblème un autel couvert de feu, un ciel étoile , la lune en plein, représentés dans un médaillon avec cette inscription: omnia in pondère et mensurâ , tout au poids et à la mesure, parodie de la devise des anciens maçons : virtulî et silentio , à la vertu et au silence. La prévention devint si forte en faveur du nouveau traitement , que M. de Breteuil, ministre du Roi , fit offrir à son auteur, trente mille francs de pension avec cent mille écus comptant et le cordon de Saint-Michel , s'il voulait donner son secret , pourvu toutefois que ce fût une nouvelle doctrine fondée sur de bons principes. Il est aisé
( io5) de concevoir pourquoi de si belles offres ne furent pas acceptées par Mesmer qui, voyant ensuite sa doctrine dédaignée et traitée de charlatanisme par les académies et les sociétés savantes, obtint de la faveur de la Reine des examinateurs nommés par Lassone, premier médecin du Roi; mais il les récusa , lorsqu'il lui eurent proposé une expérience qui consistait à laisser choisir, à lui magnétiseur, une personne qui serait placée les yeux exactement bandés dans un coin du salon , et devant laquelle passeraient successivement en silence 24 médecins, parmi lesquels serait Mesmer, en changeant de rang à chaque tournée y ajoutant que les manipulations faites par celui-ci pour la magnétiser , seraient répétées par les autres médecins non magnétiseurs, et que, si la doctrine était quelque chose de réel , il serait facilement reconnu à chaque tournée par cette personne. Mesmer voulait bien des témoins prévenus ,x mais non des juges éclairés , car lorsque les commissaires de l'Académie, de la Faculté de médecine et de la Société royale de médecine, se présentèrent pour prendre connaissance de sa découverte, il refusa de se trouver avec eux, et les expériences se firent chez le médecin d'Eslon qu'il avouait comme son premier élève , et qui opérait les mêmes cures que lui. Le docteur allemand fit plusieurs autres élèves dont les cures rivalisèrent avec les siennes.
( io6 ) Comme les fleurs, les arbres, etc., pouvaient, selon lui, être magnétisés et remplacer le baquet , Chastenet de Puységur , un de ses zélés partisans, opéra des miracles sur beaucoup de paysans sous le fameux orme magnétique de sa terre de Busancy près Soissons, tandis que son frère, le comte Maxime de Puységur, maître de camp au régiment de Languedoc , et d'autres adeptes pro-^ pageaient la nouvelle doctrine à Bordeaux, à Bayonne, à Strasbourg et ailleurs où les miracles se répétaient avec la même admiration , surtout quand les magnétiseurs en imposaient par leur rang et leur crédit à de simples paysans et à des soldats pleins de foi, car la vertu magnétique a toujours paru descendre plus facilement des régions supérieures qu'elle n'y remonte , par la même influence qui donna aux menaces du prince des apôtres le pouvoir de faire tomber morts Ananias et Saphira, et conféra le don de guérir les affections de la rate à Pyrrhus , roi des Epirotes, en touchant légèrement le flanc gauche des malades avec son pied , celui de faire voir les aveugles et de guérir les hydropisies, aux empereurs romains Hadrien et Vespasien par des paroles , celui de faire cesser les écrouelles, le mal caduc , aux rois de France et d'Angleterre, en touchant les malades, influence toute puissante à l'aide de laquelle se guérissent aussi un grand nombre de
( *°7 ) maladies par les reliques des saints , par les neuvaines des gens pieux, et même par les paroles magiques d'un grand nombre de profanes, car on sait que le mot abracadabra guérit les fièvres tierces, et que les mots pax , max , adimax guérissent de la rage, elc. Enfin les miracles du magnétisme passeraient pour des fables, si l'histoire n'attestait que les thaumaturges de toutes les robes, en s'ad ressaut à l'imagination des gens simples , ont obtenu des résultats semblables et même encore plus étonnans , depuis les magiciens et les enchanteurs de Pharaon qui contrefesaient les miracles de Moïse et d'Aaron , jusqu'à Apollonius de Thyane qui , en expulsant les esprits malins ,
( i) « Au rapport du père Charlevoix, dit M. Virey, page 44%? tome 29 du Dictionnaire des Sciences médicales , article Magnétisme animal , les Indiens savent charmer les serpens avec des instrumens, comme jadis lespsylles et anciens jongleurs d'Afrique et des Indes , dès le temps de Lucrèce (Rer. Nat. , et Lucain , Pharsal.) savaient les engourdir. On retrouve , de nos jours , la même pratique usite'e en Egypte , et qui fut bien connue de Moïse , lorsqu'il lutta contre les magiciens de Pharaon , en changeant sa baguette en serpent (JLxod., c. vu) ; car on sait que les jongleurs savent changer, encore aujourd'hui, en verge ou en bâton, la vipère haje {Col. haj'e, L. Geoffroy, Rep. Egyp., 1. vu), en la pressant à la nuque avec le doigt , de sorte que cet animal tombe dans une espèce de te'tanos ou de roideur fixe. » J'omets beaucoup de détails intéressans et curieux que l'on trouve dans l'article en question , dans V Anti-magnétisme , dans un ouvrage de Thouret , intitule' : Recherches et Doutes sur le Magnétisme animal ; dans le Colosse aux pieds d'argile , dans V Histoire du Magnétisme animal , par M. Deleuze, etc.
( io8) imitait ceux de J.-C. et jusqu'à Mesmer qui a presque égalé ceux du père Gassner, son compatriote. Ce qui prouve toutefois que les sciences exactes ne sont pas ce qu'il y a de mieux pour accréditer les miracles , c'est la déclaration suivante du célèbre Berthollet, docteur régent de la facuite de médecine de Paris , et membre de l'Académie royale des sciences , insérée dans X Antimagnétisme, p. 248.
» Après avoir fait plus de la moitié du cours de M. Mesmer , du mois d'avril 1784, après avoir été admis dans les salles des traitemens et des crises , où je me suis occupé à faire des observations et des expériences, je déclare n'avoir pas reconnu l'existence de l'agent nommé par M. Mesmer, magnétisme animal; avoir jugé la doctrine qui nous a été enseignée dans le cours , démentie par les vérités les mieux établies sur le système du monde et sur l'économie animale , et n'avoir rien aperçu dans les convulsions, les spasmes, les crises enfin qu'on prétend être produites par les procédés magnétiques (lorsque les accidens avaient de la réalité), qui ne dut être attribué entièrement à l'imagination, à l'effet mécanique des frictions sur des parties très-nerveuses , et à cette loi reconnue depuis long-temps , qui fait qu'un animal tend à imiter et à se mettre même involontairement dans la même position dans la-
( ^9 ) quelle se trouve un autre animal qu'il voit ; loi de laquelle les maladies convulsives dépendent si souvent. Je déclare enfin que je regarde ]a doctrine du magnétisme animal et la pratique à laquelle elle sert de fondement, comme parfaitement chimérique, et je consens- qu'on fasse, dès ce moment, de ma déclaration, l'usage qu'on voudra. Signé Berthollet. Ce 2 mai 1784.. »
Pour faire voir que c'est toujours par des procédés analogues, et en frappant l'imagination des esprits faibles et crédules , que l'on obtient des effets réellement miraculeux pour ceux qui n'en comprennent pas la cause naturelle , ce qui ne leur ôte rien de leur mérite , comme le disait d'Eslon, et ne diminue pas la puissance divine qui, disent les gens pieux, peut agir par l'imagination comme par tout autre moyen ; je citerai encore quelques exemples de prestiges opérés dans les temps modernes.
Tandis que Mesmer exploitait encore la crédulité des hautes classes de la société , qui , élevés dans la mollesse et les délices de la vie , n'avaient qu'un vernis brillant d'éducation , parce qu'elles ne s'étaient jamais imposé la fatigue du travail pour se procurer une instruction solide; arriva aussi à Paris un personnage devenu fameux par ses jongleries phantasmagoriques, Joseph Balsamo, né à Messine, plus connu sous le nom de
( »«) Cagliostro, ayant l'air opulent quoiqu'on ne lui connût aucun bien , se disant vieux de plusieurs siècles dans la force de l'âge , prétendant venir de l'Orient, et v avoir été initié à tous les mystères des catacombes , et qui , dédaignant le rôle de simple guérisseur, évoquait les morts, et fesait souper avec César, Caton , Pompée, Cléopatre, etc. au gré de ses dupes , qui le regardaient comme un être divin dont les miracles étaient incontestables. Malbeureusement pour lui, il avait trempé par ses prestiges , dans l'œuvre scandaleuse du collier delà Reine, et les éclaircissemens nés du procès qui en résulta, en mettant son charlatanisme à nu, firent cesser l'enthousiasme de ses partisans : des physiciens français plus habiles que lui , opéraient d'ailleurs les mêmes illusions, sans faire un secret de leurs procédés, dédaignant la triste satisfaction d'en imposer aux bonnes gens, pour qui un miracle n'est autre chose qu'un événement auquel ils supposent une cause surnaturelle, par l'ignorance de celle qui est naturelle.
C'était le siècle des mystifications en tout genre. Jean-Joseph Gassner,néàBrazenSouabeen 1727, sacré en 1760, nommé huit ans plus tard à la cure de Closterle, diocèse de Coire, raconte luimême, dans un livre publié en 177^ sur la Manière de vivre pieux et bien portant , qu'après
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avoir inutilement eu recours aux médecins d'Ottingen , pour sa santé qui lui donnait beaucoup d'inquiétudes , et avoir parcouru en vain les livres de médecine, pour y trouver quelque remède, il se persuada qu'il y avait quelque chose de surnaturel dans sa maladie, et qu'il était possédé. C'est dans cette idée qu'il adjura, au nom de Jésus- Christ, le diable de sortir de son corps , et l'exorcisme eut un tel succès , que pendant seize ans il n'eut besoin d'aucun médicament. Les entretiens qu'il eut depuis avec plusieurs théologiens, et les études qu'il fit sur l'exorcisme, le convainquirent qu'il y a un grand nombre de maladies occasionnées par l'esprit malin, et que le caractère qu'il tenait de l'église comme prêtre, lui donnait , aussi bien qu'à tous les religieux de l'ordre mineur , la puissance de guérir, non les naturelles, mais les démoniaques. 11 commençait le traitement par un exorcisme probatoire , afin de s'assurer si la maladie était mixte, naturelle, ou l'œuvre du démon , précaution qui ne pouvait qu'accroître son ascendant sur l'esprit du peuple , en lui donnant le moyen de rejeter ses insuccès et ses demi-succès , sur le caractère qu'il lui plairait donner à chacune. Il distinguait d'ailleurs les affections de sa compétence en pos~ sessions par lesquelles le diable agissait en maître dans le corps \ en obsessions , quand il causait
des tourmens malins, et en circwnsessions , lors-^ qu'il ne portait que des atteintes plus faibles. C'est dans cette dernière catégorie , que se trouvaient places les convulsions, l'épilepsie, la catalepsie, l'asthme, la goutte, le rhumatisme, les coliques, les fièvres, la paralysie , lankylose , etc., avec la forme des affections naturelles , mais par une cause différente et démoniaque. Quoique Jésus-Christ ait dit que nul n'est prophète dans son pays , en voyant les hahitans de son lieu natal lui refuser le don des miracles (i), Gassner réussit, chez ses compatriotes, comme tant d'exorcistes anciens, à opérer tant de cures miraculeuses, qu'il se rendait par an jusqu'à quatre à cinq cents malades à son presbytère, et leur concours devint encore plus grand f lorsqu'il se fut retiré à Elwangen et à Ratisbonne sous la protection du prince évêque de ces deux villes, puisque l'on prétend en avoir vu dix mille campés sous des tentes, nombre probablement très exagéré. Comme ses miracles étaient admis par les uns, et contestés par les autres, on prit le parti de tenir un registre exact de ses cures et faits à
(i) Utique dicetis mihi hanc similitudinem : Medice, cura te ipsum : quanta audivimus factain Capharnaum, facethîcin patriâ tuâ. Ait autem (Jésus) : Amen , dico vobis, quia nemo propheta acceptus est in patriâ suâ. Luc , c, 4 , Math. , c. i3 , Marc , c. 6.
( "3 ) l'évêché de Ralisbonne , et c'est à ce protocole et aux écrits de Gassner que sont empruntés les renseignemens que nous donnons. Il avait tant d'empire sur Satan, qu'il le forçait, mais ordinairement dans plusieurs exorcismes , à déclarer la maladie, et même, suivant sa volonté , à produire une attaque dansante, sautante, riante , et à éclats désordonnés , larmoyante , sanglottante ou mourante, souvent dans le même sujet ? en renouvelant ces scènes à plaisir. Selon le protocole de l'évêché , Gassner forçait les diables à confesser publiquement leurs mensonges , ce qui arriva , entr'autres chez une personne où ils prétendaient n'être qu'au nombre de sept millions; mais tourmentés par le prêtre qui s'aperçut du mensonge , ils furent contraints d'avouer publiquement qu'ils étaient dix millions, ce qui leur attira alors des complimens de l'exorciste sur leur franchise. Il avait le don de faire varier le pouls des malades, et de le rendre tel que le demandaient les médecins présens. Assis entre une fenêtre à gauche et un crucifix à droite, le visage tourné vers le malade et les assistans, affublé d'une ceinture noire, d'une étole rouge à son cou, ainsi que d'une chaîne d'argent d'où pend une croix dans laquelle il dit qu'il y a un morceau de la vraie croix, il fait mettre le malade à genoux devant lui , demande son nom , son pays , et quelle mala-