‹ De l'imaginationChapitre 5 sur 20 · VA · texte numérisé non relu

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die il a ; l'exhorte à la loi en Jésus-Christ, touche la partie malade, y porte quelquefois l'extrémité de sa ceinture, commande à la maladie de se montrer, parfois, en frottant ses mains à sa ceinture ou à son mouchoir, secoue ensuite la tête du malade ou la lui frotte rudement ainsi que la nuque, ce qui doit favoriser l'afflux et l'excitation pour l'extase. Si , à ses ordres , le démon suscite promptement la maladie, Gassner , l'attribue à une foi sincère , au lieu que s'il tarde à obéir ou n'obéit que mollement, c'est une preuve que la foi manque, ou que la maladie est naturelle. Lorsque ce prêtre habitait Elwangen , il ordonnait à ceux qu'il venait d'exorciser, d'aller dans une pharmacie du lieu acheter de l'huile, d'un baume, ou des anneaux sur lesquels était gravé le nom de Jésus. L'aventure de la fille d'un peintre de Munich, âgée de 16 ans, du corps de laquelle un capucin exorciste prétendait avoir chassé l'esprit immonde, ce qu'il prouvait par des taches noires et ineffaçables que le diable avait laissées , en partant , sur la muraille au dessus de la porte de la maison occupée par cette prétendue possédée , donna dans la personne de Ferdinand Stertzinger, de l'ordre des Théatins, un redoutable adversaire aux exorcistes miraculeux. Il prouva que les taches du mur n'étaient pas ineffaçables, qu'elles avaient été faites par

un homme, et le juge du lieu ayant fait mettre en prison la demoiselle pour sa supercherie , elle avoua qu'étant hystérique , elle n'avait jamais eu d'autre démon que sa matrice. Stertzinger publia un mémoire où il attaqua directement Gassner comme imposteur, prétendant que le diable ou les diables , s'il y en a , sont sans pouvoir sur l'homme, et que toutes les histoires sur leur commerce avec lui sont des contes absurdes et puérils. Gassner , humble comme le sont ordinairement les dévots, défia son adversaire et tous ses pareils de faire ce qu'il fesait, lui fit prouver qu'il en avait menti , et cela en séance publique par le diable lui-même , dont l'autorité est bien déchue de nos jours et avait déjà été ébranlée par Lé Monde enchanté qu'avait publié le ministre hollandais Ballhazar Bekker, sur la fin du 17e siècle.

Le Thaumaturge avait une telle réputation, qu'il lui arrivait des malades de tous les pays circonvoisins. Un nommé Charlemagne, laboureur à Bobigny près Paris, affecté d'une sciati que avec fièvre et des dépôts qu'on lui avait ouverts ,. dit-il , au bout de cinq mois de souffrance , aux jambes, aux cuisses et aux bras, alla à Pondorf en Allemagne, en 1776, réclamer de lui une guérison dont il a publié l'attestation. J'en extrairai le passage suivant, pour donner un échantillon

( "6) de ce que peut une imagination vivement excitée. « En arrivant chez le père Gassner , on me descendit de la voiture , je lui remis ma permission ; Ton me porta dans sa chambre. Mes jambes étaient, pour ainsi dire, retirées sous mes cuisses, et très-enflées par l'attitude d'avoir été dans ma chaise. Une de mes plaies était encore ouverte à la jambe droite. Ce digne et respectable prêtre vint me trouver au bout d'un quart d'heure , il me demanda si je voulais être guéri ; je lui dis que oui. Aussitôt il prononça ce précepte: Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, que le mal cesse ! Levez - vous , marchez ? mon ami ! Animé d'une sainte confiance^ j'éprouvai un changement que je ne puis exprimer. Quelque chose de surnaturel s'opère en moi ; mes jambes se désenflent , s'étendent ; je me lève, et je marche quelques pas dans sa chambre. Il m'ordonna de me remettre sur ma chaise; il mit son étole, me fit deux autres exorcismes , et je marchai avec plus de courage et de facilité. Il me demanda , pour me faire sentir qu'il n'entrait dans ma guéri son que le nom de Dieu , si je voulais que le mal revînt dans son même état. Je lui dis que je le voulais bien. 11 ordonna à mon domestique de mettre ses deux mains sous mon genou y et malgré la résistance qu'employait mon domestique , mes jambes se retirèrent. Il ordonna

( H7 ) quelles s étendissent. A sa parole, elles seteiidirent dans la situation de la guérison première. Il me demanda si je n'étais point sujet à d'autres douleurs. Je lui dis que , depuis six ans , j étais sujet à un mal de tête qui prenait proche la dure- mère. Il ordonna que le mal de tête me prît. Aussitôt je devins violet , et la douleur fut plus violente qu'auparavant. Il ordonna qu'elle cessât. Elle disparut a son ordre. Ma jambe droite coulait encore ; elle cessa dans l'instant. Depuis ce temps, je me porte très-bien. Je rends gloire à TEtre-Suprême , et je remercierai toute ma vie 3fyf. Gassner. J'atteste et je certifierai de mon sang le fait que j'avance comme vrai et certain , ayant éprouvé tout ce que je dis dans, cette déclaration. Signé Charlemagne , cultivateur à Bobigny près Pantin, le 5 juin iyj8.»( V. YJntimagnétisme, p. 328 et suivante.)

A la voix du prêtre , la circulation s'anime , le sang se porte à la tête , et il enjrésulte une métastase, comme on en voit s'opérer instantanément par une frayeur ^ une mauvaise nouvelle, un saisissement chez beaucoup de malades ; en même temps , Charlemagne, dont l'imagination est subjuguée , croit pouvoir faire ce que le prêtre , qu'il regarde comme infaillible, lui ordonne, la confiance double Fempire de sa volonté , et il fait quelques pas. Le rusé Gassner , sachant qu'une

( "8 ) ligature empêche le sang de remonter , donne à l'enchantement, du moral un secours physique , en fesant comprimer le dessous du genou par le domestique , avec ses deux mains , et le sang, retenu par la compression mécanique et la courhure , se réaccumule dans les veines de la jambe, qui s'y prêtent d'autant plus facilement , qu'elles y ont été prédisposées par la longueur de la maladie , la fatigue et l'attitude forcée de la route. Elles s'étendent de nouveau par la force que la foi du laboureur donne à son imagination et à sa volonté, car la volonté fléchit devant ce que l'on croit impossible , au lieu qu'elle décuple le courage pour l'exécution d'une chose présumée possible. Le prêtre, après avoir détaché l'attention du malade de son mal de tête, en la fixant sur un autre objet, la ramène au mal de tête qui alors se fait sentir , puis l'en distrait de nouveau pour le faire cesser. C'est ainsi qu'un mal de dent cesse à la porte du dentiste , lorsque l'attention en est distraite par l'idée de la douleur présumée de son évulsion , et revient ensuite lorsque le malade, de retour chez lui, n'a plus l'imagination préoccupée des violences de l'opération. Les diverses sensations qui font rapporter alternativement la douleur sur divers points , animent nécessairement la circulation, et en changent le rhythme accoutumé , tant au profit des parties

( 119 ) surchargées d'humeurs , qu'au profit de celles qui n'en ont pas le nécessaire , et ce qui le prouve, c'est que le malade devint un instant violet. De tout cela résulte une transpiration dépurative plus active , avec une distribution plus régulière du sang et des sucs nutritifs, un empire plus marqué de la volonté sur les mou ve mens que l'illusion du miracle peut reproduire de temps en temps par la réminiscence , et finalement une amélioration de santé, à laquelle le voyage, le changement d'air, etc. peuvent aussi avoir eu part. Il fallait, au reste, n'être pas très-malade pour faire et supporter un voyage de deux à trois cents lieues, et en supposant vrai tout ce que dit un homme abusé par son imagination , ce qui n'est pas trèslogique, la quiétude qui suit un vif désir satisfait , a aussi des effets très-salutaires. L'explication que je donne nie paraît d'autant plus juste, que c'est par des secousses physiques d'un effet analogue à celui des secousses morales, que l'électricité guérit plusieurs maladies , et j'ai connu des malades qui, partis impotens pour les eaux minérales, avaient recouvré la faculté de marcher dans le voyage avant d'y être arrivés. Il y en a d'autres dont la guérison ne s'annonce qu'après qu'ils ont élé rassurés par les secours de la religion contre les terreurs de l'autre moude. En général, tout ce qui ranime ou change une circulation languis-

santé ou pervertie peut opérer des guérisons inattendues. C'est ainsi que l'émotion vive qu'éprouva un militaire de ma connaissance , à la vue de sa femme qui s'était mise en route à son insu pour l'aller soigner, fit cesser chez lui une fièvre tierce rebelle à l'usage du quinquina , et j'avais une parente impotente depuis plusieurs années , qui , par l'émotion que lui causa la nouvelle inattendue que son mari était tombé dangereusement malade dans un petit voyage à deux lieues de chez lui , recouvra l'usage de ses jambes pour lui aller donner ses soins. Voici ce qu'on lit dans le Constitutionnel du 1er mai 1829 : « Depuis le 6 du courant, on n'a ressenti à Orihuela (Espagne ) aucun tremblement de terre. Au milieu des désastres qui ont affligé cette province , un phénomène assez particulier a eu lieu : des malades qui avaient des douleurs rhumatismales aiguës, ont guéri subitement , soit à cause de la révolution que la peur aura produite en eux , soit par un effet de l'électricité. » C'est probablement l'émotion du svstème nerveux et le changement consécutif du mode de circulation qui aura produit ces effets salutaires , car l'on a vu aussi des goutteux et des moribonds reprendre assez d'empire sur leurs maux , pour se soustraire, par un sublime effort de leur propre volonté, au danger imminent d'un incendie prêt à les dévorer, et guérir par l'effet

de cette secousse morale. D'ailleurs de quels pro^ diges ne sont pas capables les gens illuminés par la foi , si nous en croyons le martyrologe de toutes les religions ! Une dernière remarque trèsimportante à faire J c'est que les gens séduits par le prestige des miracles , ne racontent pas les événemens tels qu'ils sont en eux-mêmes et en réalité; mais tels que les leur ont présentés leur crédulité et leur imagination, car on ne peut communiquer aux autres que Jes idées que l'on a soi-même , et non celles que l'on n'a pas. Voilà pourquoi tant de faits sont racontés différemment par ceux qui en ont été témoins. Les couleurs de la vérité disparaissent devant le prisme de l'imagination, et la raison est suspecte pour la crédulité. Enfin rien n'est incroyable pour qui veut croire en imposant silence à la raison, puisque l'on a cru et raconté que le père Gassner avait fait parler latin à un cbeval.

Le docteur Zugenbublei , qui exerce actuellement la médecine avec distinction à Paris , m'a dit que, lorsqu'il suivait les leçons de J.-P. Franck à Pavie, ce célèbre professeur avait raconté à ses auditeurs , qu'il avoit découvert que le père Gassner, pour opérer ses miracles sur le pouls, empoignait le bras des malades, de manière à pouvoir comprimer avec ses doigts l'artère axik laire , pour faire cesser ou varier les pulsations à

volonté, en même temps qu'il fixait ailleurs par des pratiques accessoires, comme le font les escamoteurs, l'attention du public ébahi qui fesait honneur aux paroles prononcées au nom de Jésus , de tous les phénomènes dont il ne comprenait pas la véritable cause. Enhardi par des succès inouis, Gassner voulut aussi ressusciter les morts, et selon la chronique du temps , après avoir déterminé un malheureux, à se prêter à une expérience d'asphyxie ou de léthargie , en lui promettant la résurrection avant d'arriver au cimetière, promesse qu'il ne put ensuite réaliser en fesant arrêter le convoi : il fut accablé d'injures et d'imprécations par la femme de sa victime , en présence de ceux mêmes qui devaient témoigner de ce nouveau miracle. Cette scène, en désenchantant le public , força ce prêtre à terminer sa carrière miraculeuse , et dès-lors il n'en fut plus question que comme d'un charlatan , qui , d'ailleurs , passait pour porter dans sa ceinture des substances propres à exalter la foi , en agissant sur le cerveau : ab uno disce omnes , jugez de tous par un seul. Pour mieux prouver que l'imagination favorise le prestige, et peut faire voir ce qui n'est pas, il ne sera pas inutile de dire aussi un mot des miroirs constellés dont a parlé Paracelse et avec lesquels un juif, nommé Léon, gagna des sommes considérables à Paris en 1772. Voici une

partie de ce qu'en dit un témoin oculaire qui en appelle au témoignage de plus de deux mille personnes sur ce qu'il raconte. Un ami , dit-il , qui connaissait mon goût pour les choses extraordinaires , me proposa de me faire voir les personnes que je voudrais , mortes ou vivantes , dans un miroir constellé , ce que je rejetai comme une extravagance. Deux mois après , ayant encore entendu parler de cette singularité comme d'un fait certain , je me déterminai à l'aller voir. Je fus conduit chez un juif allemand, nommé Léon , logé en garni rue de la Harpe , dans une chamhre à demi éclairée. Après m'avoir entretenu, des sciences abstraites, il arriva à me dire qu'on avait trouvé à la mort d'une personne , une boîte dans laquelle il y avait un petit miroir et des caractères indéchiffrables en langue morte ) et qu'après avoir bien examiné cette boîte avec plusieurs savans rabins, ils avaient découvert que le miroir était constellé , que les personnes nées en avril pouvaient y voir ce qu'elles désiraient. Le miroir du fond de la boîte était concave et marqué dans ses contours de lignes hiéroglyphiques et de caractères hébraïques. Né dans le mois d'avril , je proposai d'en faire l'essai. Le juif y consentit, me plaça dans un coin de la chambre, en me fesant répéter quelques prières , puis me montra comment je devais tenir la boîte, en me recommandant

( 124) d'être pénétre d'un désir ardent d'y voir ce que je voulais y voir. Après une demi-heure de contention, n'y voyant rien, je lui en demandai la cause. Il me traita d'incrédule , d'homme sans mœurs, ajoutant que son miroir n'avait aucune vertu pour de pareilles gens. Voulant pousser plus loin mon expérience, je lui proposai une personne douée de toutes les qualités requises pour voir, et nous convînmes du jour. Après les préliminaires ordinaires , il plaça mon curieux , homme de bonne foi^ sur qui je pouvais compter comme sur moi-même, dans un coin de la chambre , lui re^ commanda la foi en l'esprit qui présidait au prodige qu'il allait voir, et le laissa à lui,

Après un quart d'heure de réflexion, le juif demanda au curieux ce qu'il désirait voir. Celuici nomma une personne qui n'était connue que de lui , et au moment même il dit qu'il la voyait dans son habillement et avec sa coiffure ordinaire. Sur la demande s'il voulait voir d'autres personnes , il répondit qu'il désirait voir une dame telle qu'elle était dans le moment. Le juif, ayant mis un petit intervalle pour la cérémonie , lui dit de regarder dans le miroir, et mou ami de s'écrier qu'il voyait cette dame avec un enfant qu'elle avait alors , en reconnaissant la chambre et tous les meubles. Notre surprise et notre admiration furent d'autant plus grandes , que nous avions exa-

miné ensemble si des appareils d'optique ou de catroptique n'avaient pas été employés pour retracer au fond de la boîte des objets peints et éloignés. La boîte, tenue verticalement, n'avait que cinq pouces d'ouverture sur quatre, et le visage de la personne en couvrait l'orifice, le dos tourné contre le mur. Nous avions pris des renseigneixi ens sur le local de la chambre et sur celle qui lui était contiguë.

D'après ces précautions, mon ami, persuadé de la vérité du prodige, sans pouvoir l'expliquer, forma le projet d'acheter le miroir à quelque prix que ce fût, si le juif voulait répéter l'expérience dans son hôtel. Il y consentit, et l'expérience ayant eu le même succès , mon ami fît , pour 6,000 francs, l'acquisition du miroir qui, intrinsèquement, ne valait pas plus de 5o sous, après bien des débats et des difficultés prétextés par le juif qui le regardait comme un objet unique et un trésor pour lui. Notre premier soin fut de chercher des enfans nés sous la constellation désignée , et nous en trouvâmes un qui , soumis à l'expérience, voyait certains objets dans des instans , et ne voyait rien dans d'autres.

Quelque temps après, nous apprîmes que le juif continuait à recevoir du monde chez lui, et le résultat des informations que nous fîmes , fut qu'il avait déjà vendu de ces miroirs à des prix

plus ou moins élevés à différens seigneurs, pour 4.0,000 francs. Les personnes qui en avaient, assuraient avoir vu dans certains temps, et n'avoir rien vu dans d'autres. Elles étaient de bonne foi. J'allai chez le juif, qui en avait vendu à 1,200 francs, pour lui faire des reproches. Il s'excusa, en disant qu'à force de travail et d'expériences , il avait réussi à faire des miroirs semblables qui produisaient le même effet. Je vis chez lui beaucoup de gens qui , non-seulement disaient voir les personnes qu'elles avaient demandées, vivantes ou mortes , mais aussi entendre leurs réponses aux demandes qui leur étaient faites , sans que personne s'en doutât. Ils me parurent suspects , et ayant fait la connaissance d'une femme , j'appris d'elle que tout cela n'était qu'un compérage pour multiplier les dupes , et qu'elle n'avait rien vu. J'allai plus loin. Je fis faire un miroir si semblable au sien, que je m'y trompais moi-même, et j'en fis faire l'essai à plusieurs personnes , qui y voyaient comme dans l'ancien. Je fis part de ma découverte à mon ami qui , tenu quelque temps en suspens par son amour-propre blessé, la perte de son argent et d'un bien qu'il croyait posséder seul, se rendit enfin à la vérité. Plusieurs personnes, dans le même cas, allèrent faire leurs plaintes à M. de Sartine, quand leur imagination fut désenchantée , et ce lieutenant de police fit

( l27 ) bannir le juif de France et mettre ses compères à Bicêtre.

A peu près dans le même temps, il s'était établi sous la protection du prince de Deux - Ponts , rue des Moineaux ^ à Paris, ce qu'on appelle un toucheur, parce qu'il guérissait les malades en les touchant et en-leur disant : Allez, vous êtes guéris. Le peuple , qui le nommait le prophète JE lie , avait tant de confiance en lui , qu'on a vu un jour la rue où il demeurait jonchée de paralytiques et d'impotens , et l'on ne sait où se serait arrêté l'enthousiasme , si la police n'y eût mis ordre , comme aux miracles du diacre Paris. En Espagne, les salmadores ou saludadores ; en Irlande, Val entin Greterick , qui , après une révélation qui lui apprit, en i665; qu'il pouvait guérir les écrouelles, etc.; en Angleterre, Graaham, ont fait naître le même engoûment par des succès analogues , et l'histoire atteste que , dans des temps plus reculés et plus superstitieux, les miracles se multipliaient sur tous les points du globe par l'exorcisme, l'imposition des mains, les paroles sacrées et beaucoup d'autres pratiques. Pour montrer que l'imagination se laisse séduire par des moyens très-différens , je transcrirai encore la notice suivante^ donnée sur Graaham par le Courrier de l' Europe ) du 3o juin 1780 :

« Un médecin d'Edimbourg , le sieur Graaham,

( 128) vient de construire un appareil de médecine restaurante dans une maison (de Londres), à laquelle il donne le nom de Temple de la santé , qui lui a coûté cent mille écus , dans la vue de mêler l'utile à l'agréable, et de joindre la magnificence à Fart de guérir. »

« Les personnages les plus distingués et les plus instruits avouent qu'ils n'ont jamais rien vu de comparable à l'élégance qui règne dans ce temple , où l'on entend ]a sympbonie la plus agréable, où la lumière réfléchie produit l'effet le plus brillant , et où l'on respire les parfums les plus exquis. Ce médecin donne , pour une guinée , un avis imprimé, dans lequel il promet de remédier à la stérilité dans un sexe , et à l'impuissance dans l'autre. Il y joint un détail nécessaire des préparatifs propres à favoriser la reproduction , assignant la propreté comme un des moyens les plus efficaces. Il recommande beaucoup de modération dans les sacrifices offerts au dieu de ce temple qui est l'Hymen; car, ajoute-t-il en note, il n'est pas moins ridicule qu'imprudent aux hommes de nos jours de trancher de l'Hercule, quand, hélas! grâce aux sottises de nos pères et à leur propre faiblesse , on n'en voit que peu qui puissent donner des preuves de leur existence. 11 recommande encore de se coucher et de se lever de bonne heure; de laisser entrer la lumière dans l'appar-

( 129 ) tement, surtout celle de la lune. Il conseille aux époux de s'amuser à chanter, de s'entretenir souvent d'objets de philosophie et de religion; car alors , dit-il , les âmes d'un couple heureux se trouvant irradiées , remplies d'amour et d'harmonie, leurs corps et leurs âmes se rencontrent, se confondent , s'abandonnent à l'ardeur d'un transport céleste , volent à tire d'aile vers les Champs- Elysées , et ne se croyent plus habitans de ce basmonde. Après avoir suivi mes conseils de point en point, et pris, pour se fortifier, du baume divin que je prépare ; et que pour le bien de l'humanité je ne vends qu'une guinée la bouteille , si par hasard on ne réussissait pas, j'ai, dit-il , un moyen infaillible, qui est l'usage d'un lit merveilleux que je nomme magnetico- électrique , le premier et le seul qui ait jamais existé dans l'univers. Il est dans une vaste et superbe pièce sur le devant ; il est porté sur six piliers massifs et transparens, et couvert de drap de satin pourpre ou bleu céleste, avec des matelas dans le goût des lits de Perse. Dans la pièce voisine est un cylindre qui sert de conducteur aux émanations du feu céleste et vivifiant, ainsi qu'aux parfums de l'Orient qui passent au travers des tubes de verre jusqu'au lit. Les draps sont parfumés des essences d'Arabie. Ce lit est rempli d'un feu céleste et électrique qui est le résultat d'un mélange de vapeurs magnétiques

( i3o ) si efficaces , qu'elles donnent aux nerfs toute leur vigueur. A cela se trouvent joints les sons mélodieux de la célestine, des flûtes douces , des voix agréables et du grand orgue. Rien de plus étonnant que l'énergie divine de ce lit, propre à faire cesser la stérilité dans les femmes, à les rendre mères, et à réintégrer l'homme âgé dans sa première vigueur. Ceux qui voudront entrer dans ce sanctuaire ^ que je nomme sanctum sanctorum } auront soin de m'en prévenir par un mot de lettre, auquel ils joindront un billet de banque de 5o livres sterlings. »

L'auteur du Courrier ajoute ces réflexions: « Dire qu'il existe un homme capable d'écrire toutes ces sottises, de les publier, de dépenser cent mille écus pour établir cet appareil, c'est dire qu'il existe un fou : rien d'étonnant; mais dire que ce fou gagne des sommes immenses à Londres , ne serait-ce pas dire que l'Angleterre est folle? » Malgré les sommes immenses qu'il avait gagnées, Graaham a fini par aller en prison pour ses dettes , en vérifiant le proverbe qui dit que ce qui vient par la flûte , s'en va par le tambour.

Quand l'imagination est prédisposée aux illusions, elle s'y prête même sans l'emploi du moyen qui doit les faire naître; car j'en ai vu des exemples répétés à l'hôpital général de Copenhague en j 798 , où l'on a employé sous mes yeux , et où

j'ai employé moi-même avec d'autres élèves) les tracteurs métalliques, que Elisha Perkin, médecin de Philadelphie , avait imaginés en 1795, après avoir observé que des métaux, dirigés itérativement à fleur de la peau et dans un même sens ; ordinairement de haut en bas, sur une partie douloureuse du corps, produisaient des effets salutaires. Son fils Benjamin en accrédita l'emploi en 1798, en Angleterre, par des guérisons sur les hommes , et même, dit-on , sur les chevaux. Ces tracteurs , au nombre de deux , chacun d'un métal différent, présentaient une moitié de cône, long de deux pouces et demi, divisé dans sa longueur , avec une tête renflée comme la moitié d'un gros pois. Nous avions d'abord imaginé qu'ils agissaient par l'électricité ou le galvanisme, et nous étions surpris de nos petits succès, assez nombreux sans être certains, pour soulager les douleurs de rhumatisme^ les affections spasmodiques , et en général les douleurs locales dont nous ignorions la cause , lorsqu'il nous prit fantaisie d'employer des morceaux de bois ou seulement l'un de nos doigts en tractions réitérées de haut en bas , sur la tête et au dos , où les malades ne pouvaient voir. Nous en obtînmes les mêmes succès ^ et dès-lors nous jugeâmes que 3a vertu de nos tracteurs métalliques ou du perkinisme était, non dans l'électricité ou le galvanisme , mais dans

( i3a ) l'imagination des malades, et peut-être aussi dans les mutations de l'atmosphère qui influent sur les les douleurs rhumatiques et nerveuses.

Ne résulte-t-il pas des faits que j'ai rapportés , qu'une imagination , caressée dans sa préoccupation y se prête à toutes les illusions? Le célèbre Gall m'a raconté que se promenant un jour, absorbé dans ses réflexions, il aperçut devant lui une demoiselle de sa connaissance , dont l'image , qui lui paraissait une réalité incontestable , ne disparut de sa vue que lorsqu'il eut fait plusieurs pas pour l'aller embrasser. Les illusions de certains rêves sont si fortes , qu'au réveil on croit encore quelques instans à leur réalité , et plus d'une fois, en m'éveillant , j'ai cherché autour de moi l'objet de mon rêve. 11 est donc prouvé que l'action isolée d'une seule faculté peut nous jeter dans l'égarement , et si l'instruction rend moins accessible à l'erreur , c'est qu'en exerçant les diverses facultés , elle établit entre elles un équilibre harmonique d'action, d'où résulte la raison , ou la vérité métaphysique, comme la vérité physique résulte du concours harmonique ou de l'accord des sens extérieurs dans la perception des objets. Les maladies, surtout l'hypocondrie et l'hystérie , la folie, l'exaltation propre au jeune âge, l'extase, les idées préconçues, l'amour , l'ivresse, la contemplation ascétique, les pratiques religieuses, le

( i33) jeûne, l'isolement de la société, une étude abstraite sur un objet exclusif, une frayeur, une surprise, la suffisance, la vanité, une croyance aveugle , et tout ce qui tend à faire prédominer une faculté ou un sentiment sur tous les autres , en lui traçant une spbère d'activité isolée, res-^ treint le domaine de la raison en agrandissant d'autant celui de l'erreur et de l'illusion, parce qu'alors il n'y a plus de pondération intellectuelle pour balancer le pour et le contre. Le délire , les rêves, le somnambulisme, sont aussi des effets d'une activité partielle de l'intellect. Aussi n'est-ce jamais l'exubérance de développement physique d'un seul organe qui constitue une bonne tête , une tête raisonnable , parce que la prépondérance d'activité de cet organe rend celle des autres presque nulle , et il y a de la vérité dans la réflexion d'un enfant qui disait à sa mère : Que les gens d'esprit sont bëtes! en parlant d'un homme qui, avec le clinquant de l'esprit , fesait de grosses sottises. Nous allons voir maintenant que la même cause qui , par le talisman des illusions , peut suspendre le sentiment de la douleur et opérer même la guérison de plusieurs affections , surtout de celles qu'on appelle nerveuses, peut aussi produire le développement rapide de beaucoup de maladies, ce qui prouve qu il est vrai de dire avec Platon que l'imagination meut et forme le corps, ou avec

( i34 ) Hippocrate , que la source des maux qui affligent l'humanité découle de la tête. J'ai soigné une dame d'une fièvre bilieuse putride, trèsgrave et compliquée de symptômes nerveux, à laquelle on ne put reconnaître d'autres causes que son imagination (1). Le mari de cette dame,

(i) Les adeptes de la pre'tendue médecine physiologique qui peut s'apprendre en si peu de temps, et s'exerce si commodément, en appliquant les sangsues, l'eau gommée et la diète, avec quelques petites variations , au traitement de toutes les affections, seront indubitablement scandaiise's de rencontrer l'expression de fièvre bilieuse putride > pour designer une affection subinflammatoire du foie , avecse'crétion surabondante de bile , et une congestion sanguine porte'e au cerveau , chaleur de la peau et résolution aes forces ; car c'est là ce que l'observation et l'autopsie m'ont toujours démontré , et à quoi j'ai appliqué , ordinairement avec le plus grand et le plus prompt succès , un vomitif dans le début , avant le développement de la clialeur, s'il y avait vertige , céphalalgie frontale, anorexie et gastralgie, et la saignée au lieu du vomitif, si la chaleur delà peau ou l'état inflammatoire était déjà déclaré, conjointement avec les boissons aigrelettes, surtout la limonade , jusqu'à ce que la moiteur de la peau revînt , et que sa chaleur fût dissipée ; alors , seulement , quelques légers apozêmes de quinquina , rendus laxatifs par une addition de rhubarbe ou de séné , pour faire tomber le ballonnement du ventre, et relever les forces du malade avec son appétit. La gastralgie , dans ce cas , n'est qu'une affeciionsecondaire, causée par la surabondance débile qui a motivé chez les anciens la dénomination de fièvre bilieuse (àpotiori et cvidentiori fit denominatio) ; et ce qui le prouve , c'est qu'un vomitif administré à propos avec d'abondantes boissons d'eau tiède ou de bouillon d'herbes, fait cesser la gastralgie comme par enchantement , en laissant encore le foie un peu en souffrance, surtout si , peu après le vomissement , on laisse donner au malade des alimens ou des boissons échauffantes , au lieu de bouillon <! herbes ou de limonade.

étant allé voir ses pareils , accepta la proposition qu'on lui fit d'une nièce de sept à huit ans pour la garder chez lui. À son retour, il en prévint sa femme, qui était en parfaite santé; elle déclara ne vouloir point de cette enfant , qui cependant arriva le lendemain avec sa mère. C'en fut assez. Quoique le mari eût consenti à les renvoyer toutes les deux, l'imagination de sa femme avait travaillé , et dans l'après-midi , après une ahsence de quelques

Le mot putride , dans son sens étymologique, ne signifie pas pourriture ou putréfaction , comme le croient la plupart de nos savans réformateurs , qui prennent les bornes de leur savoir pour les limites de la science. Il signifie résolution des forces , ou défaut de cohésion , mieux que ne le fait le mot adjnamique , préféré parPinel, comme on peut en juger, entre autres, par ce vers de Virgile :

Liquilur et Zephyro p.utris se gleba resolvil.

C'est, d'ailleurs , un mot technique affecté à la nosologie , car on ne dit pas dans le langage ordinaire , d'une chose pourrie ou corrompue , qu'elle est putride. Quant au mot adjnamique, il signifie un défaut de forces , c'est-à-dire , un symptôme plus ou moins marqué de toutes les maladies, et non un symptôme spécial comme le mot putride.

C'est donc encore ici la dénomination à potiori , et non de V ontologie , qu'il ne convient guère de reprocher aux autres, quand on en fait soi-même. Mais quand , pour n'avoir pas appris ou compris , on répudie l'expérience et les observations de tous les siècles, il faut , pour paraître savant, supposer des erreurs et des absurdités où il n'y en a point, et s'attribuer le mérite dune réforme dont l'imagination seule a fait les frais , en attachant au nom de tous les organes une seule et même terminaison ( ite) , comme si l'affection de tous était la même, et qu'il n'y eût qu'une seule maladie , variable seulement par son siège.

( i36 ) heures, il la trouva , en rentrant chez lui, alitée, avec visage rouge , tète pesante , langue sèche , peau brûlan te , nausées, hrisemens des membres, vapeurs, prostration, etc. Cette dame, d'un caractère doux, mais très -susceptible, n'ayant d'autre ambition que celle de la tranquillité et du repos, a raconté depuis qu'elle s'était imaginé que l'enfant qu'on lui proposait de prendre à la maison, y attirerait ses parens qu'elle n'aimait pas , à cause de quelques malhonnêtetés qu'elle en avait reçues, et que par là elle se trouverait en butte à leurs bravades , et perdrait tout son empire chez elle avec les agrémens de la vie.

Rondelet rapporte ( liv. 1, ch. 20) qu'une femme forcée d'épouser un homme qu'elle n'aimait pas, fut attaquée d'une catalepsie dont les accès se répétaient toutes les fois qu'elle voyait son mari; séparée d'avec lui pour rentrer chez son père, elle n'eut plus d'accès que lorsqu'elle pensait à lui, ou lorsqu'on lui en parlait. En citant ce fait dans son Mémoire sur V influence des pas* sions , le docteur Debreuze ajoute : « Les antipathies sont le plus souvent le produit de l'imagination, des mauvaises habitudes, des préjugés, et par conséquent des vices de l'éducation. Il n'est pas douteux que les antipathies peuvent produire une foule de maladies , et principalement la série tout entière des affections nerveuses. Les

vomissemens, les défaillances , les syncopes , les convulsions en sont les premiers effets. Mais il faut convenir que , de toutes les affections de Tâme, ce sont celles desquelles il est le plus facile de se garantir à l'aide d'une bonne éducation et d'une fermeté bien entendue (1). » J'ajouterai que la grossesse donne souvent lieu à des antipathies qui cessent après l'accouchement.

J'ai ouï raconter à Bosquillon, professeur au collège de France et médecin de FHô tel-Dieu de Paris, qu'il avait soigné plusieurs personnes qui, mordues par des chiens, avaient été très-malades, parce que. les soupçonnant atteints de la rage , elles se croyaient menacées ou déjà affectées de la même maladie. Ce sont même les observations qu'il avait faites sur ce sujet à FHôtel-Dieu, qui l'avaient rendu incrédule sur l'existence du virus auquel on l'attribue , et ne lui laissaient voir que des maladies nerveuses ou inflammatoires où d'autres médecins croyaient reconnaître les symptômes de riiydrophobie rabique. Son opinion était tellement fixée à cet égard, qu'il lui est ar^ rivé bien des fois de prendre de petits chiens malades qu'on lui désignait comme enragés } et de les rapporter chez lui pour les guérir ; le succès qu'il obtenait assez souvent était un triomphe

(i) Actes delà Société libre des Sciences physiques et médicales de Liège , Paris , 1808, p. 96 et suiv.

( i58 ) qu'il f'esait valoir, et dont il tirait parti, tant pour calmer l'imagination des malades que pour nier l'existence d'un virus propre à la race.

Dans la séance du i3 février 1827 , de l'Académie royale de médecine de Paris , on a rapporté qu'une dame très-nerveuse avait , depuis neuf ans , un lévrier de moyenne espèce , qu'elle avait l'habitude de faire coucher sur un canapé en le couvrant d'une serviette ; qu'ayant remarqué qu'il lacérait le linge dont on le couvrait, qu'il buvait davantage, et plus souvent que de coutume , et ne mangeait pas , elle le conduisit chez un artiste vétérinaire, qui la rassura sur la maladie du chien. Le lendemain, l'animal mordit au doigt indicateur, près de l'ongle, en grognant, la dame qui voulait lui donner du sucre, et fut reconduit chez le vétérinaire , qui rassura encore la dame en lui disant qu'il ne fallait point avoir d'inquiétude ; aussi cette dame ne s'occupa-t-elle point de la blessure de son doigt. Après quelques jours des mêmes symptômes, le chien mourut le 27 décembre , sans avoir cessé de boire plus abondamment qu'en santé, jusqu'à sa mort. Le l\ février, en dînant avec son mari , cette dame éprouva une gène dans la déglutition en mangeant la soupe ; elle voulut boire du vin qu'elle ne put avaler. Le 5, elle raconta elle-même tous ces détails à M. Lé veillé , voulut prendre en sa présence une

cuillerée de liquide, sans parvenir à l'avaler, malgré tous ses efforts. Il survint bientôt une violente agitation avec constriction du larynx ( ou pharynx ) et salivation visqueuse chez la malade, qui succomba le 7, quatrième jour de l'invasion , dans un état d'amaigrissement excessif. Peut-on dire ici que le chien en question , qui but beaucoup jusqu'à sa mort et grogna en mordant, ce que ne font pas les chiens enragés, était hydrophobe? S'il ne l'était pas, comment la morsure a-t-eile pu communiquer l'hydrophobie ou l'horreur de l'eau à sa maîtresse? Est-ce ou n'est-ce pas. l'imagination de cette dame qui lui a causé l'hydrophobie et la mort?

M. Louyer-Villermay et M. Marc, présens à cette séance , rapportent , le premier , qu'une dame de quarante-cinq ans, à qui il donnait des soins, mordue par un petit chien malade, éprouva le troisième jour une constriction du pharynx qui l'empêcha de boire , puis des accidens convulsifs , et enfin un tétanos dont elle mourut le troisième jour; le second, qu'un enfant de treize ans, mordu par un chien sain et bien portant, succomba au bout de vingt jours à des symptômes hydrophobiques.

M. Barthélémy , présent à la même séance, dit qu'une dégénération de 1 appétit porte les chiens à dévorer la paille, les linges de leur litière, et

d'autres objets placés autour d'eux, sans que cela dénotel'hydrophobie. Cet honorable académicien pense que les accidens comme tétaniques , observés sur des personnes qui ont été mordues par des chiens, doivent être attribués en grande partie à l'influence de l'imagination et à l'irritabilité excessive des individus^ ayant lui-même éprouvé de pareils accidens. Il avait introduit son doigt dans la gueule d'un chien enragé , il le retira tout sali d'écume ; il s'aperçut, en l'essuyant , qu'il avait une légère excoriation au doigt ; il se cautérisa légèrement; au bout de dix jours il éprouva , en buvant, une légère constriction à la gorge. Se rappelant les circonstances ci-dessus, il s'effraya; la constriction devint telle qu'elle ne laissa plus pénétrer aucun liquide, dont la vue seule déterminait en lui une sorte de commotion électrique : mais la raison eut bientôt repris son empire, la constriction s'affaiblit, et cela en huit ou dix jours. (V. Recueil périod. rédigé par M. Gendrin , cahier de mars 1827.)

Si le virus rabique existe, ce qui me parait encore problématique , il faut convenir que ses effets ne diffèrent par aucun signe caractéristique , des effets de l'imagination et de certaines inflammations du cerveau et de la gorge, et il est certain qu'il suffit souvent de calmer l'imagination ou de recourir aux saignées et aux antiphlogisti-

ques, pour prévenir le développement de ces mêmes effets. Il ne faut pas s'étonner, d'après cela, que l'on n'ait encore point trouvé de véritable spécifique contre la rage déclarée., et que les meilleurs moyens de la prévenir soient encore la cautérisation ? même tardive, sur des endroits blessés ou non blessés., ainsi que les pratiques religieuses, surtout les pèlerinages à Saint-Hubert. C'est par la même raison que l'on peut expliquer pourquoi, parmi un certain nombre d'individus mordus par le même animal,, les uns deviennent malades ^ tandis que les autres continuent à se bien porter. L'intervalle qui s'écoule depuis la blessure jusqu'à la déclaration de la maladie, est plus ou moins court, selon que l'imagination est plus ou moins affectée , au lieu qu'un virus tel que nous l'observons pour la vaccine, la variole, la peste, etc. , n'est pas aussi incertain dans la durée de son incubation. Si l'inflammation du cerveau ne se manifeste pas toujours, cela peut venir de ce qu'il n'est lésé que partiellement et souvent d'une manière insensible, même dans la partie sur laquelle agit l'idée dominante , comme dans la folie, qui, sans être attribuée à un virus, est reconnue avoir son siège dans l'encéphale , quoique l'autopsie n'y fasse souvent remarquer aucune altération. L'action du cautère agit non-seulement en rassurant les malades, mais aussi par un effet

( i4a ) révulsif, en produisant une sensation plus forte que l'imagination. Selon un Mémoire de Bonnefoy sur les passions, inséré dans le cinquième volume de l'Académie de chirurgie, Desault , pour guérir la rage, joignait à la cautérisation l'usage de la musique , qu'Asclépiade regardait déjà comme le principal remède de toutes les maladies de l'esprit, et dont la puissance va jusqu'à suspendre le sentiment des douleurs, et même jusqu'à exciter et calmer la fureur, comme le prouvent plusieurs faits historiques.

Maugra a rapporté, dans le Journal de Médecine de février 1807., qu'il fut un jour appelé pour un jardinier qui , couché à côté de sa femme., avait rêvé qu'un grand chien noir^ ayant pénétré dans sa chambre., l'avait mordu, quoiqu'il ne pût indiquer le lieu de la morsure. Sa femme , qui s'était levée pour examiner s'il y avait quelque porte ouverte, eut beau lui assurer que tout était bien fermé, et qu'aucun chien n'avait pu entrer, l'idée du gros chien noir reste présente à son imagination, il le voit sans cesse.

Tel qu'un songe effrayant l'a peint à sa pensée.

Il en perd le sommeil et l'appétit, devient triste, morose et rêveur , et sa mélancolie fesant toujours des progrès, ébranle enfin aussi l'imagination de sa femme , qui , raisonnable au commen-

cernent, avait fait tous ses efforts pour le calmer et le guérir de son illusion; elle finit par croire, puisqu'elle n'avait pas réussi , qu'il y avait quelque chose de réel dans l'idée de son mari, et qu'ayant été couchée à côté de lui, il était possible qu'elle eût aussi été mordue. Gela développa chez elle les symptômes de l'affection de son mari, tels qu'abattement, lassitude, frayeur, insomnie, etc. Le médecin, voyant échouer tous les moyens ordinaires de la médecine contre cette maladie de l'imagination , leur déclara avec le ton d'une véritable confiance qu'il fallait qu'ils allassent à Saint-Hubert, il va , pour leur donner ce qu'on appelle répit, chercher un homme qui avait déjà fait le voyage à cette abbaye des Ardennes pour la même affection , y avait trouvé guérison , et en avait rapporté le pouvoir de faire cette cérémonie. Dès ce moment, ces deux crédules personnes ont été plus tranquilles , ont fait leurs dispositions avec confiance pour aller à Saint-Hubert, y ont subi le traitement usité , et

en sont revenues guéries.

La Société royale des Sciences de Montpellier rapporte, dans un Mémoire publié en 1730, que deux frères ayant été mordus par un chien enragé , l'un partit pour la Hollande, d'où il ne revint qu'au bout de dix ans. Ayant appris, à son retour, que son frère était mort hydrophobc, il

mourut bientôt lui-même enragé par la crainte de l'être , tant l'imagination est puissante sur les esprits faibles!

M. Desgenettes, dans la séance du 5 septembre 1827 de l'Académie royale de médecine ^ rapporte les faits suivans à l'occasion d'un Mémoire sur la rage. Ce savant professeur remarqua, du-^ rant son séjour en Egypte, qu'il y avait des baquets d'eau disposés de manière à servir d'abreuvoir aux cbiens. Il pensa -que cette précaution tenait à l'idée que la rage survenait ebez ces animaux faute de boisson, et il s'en expliqua avec des gens du pays ; mais ceux-ci lui déclarèrent qu'ils ne savaient pas de quoi il voulait parler : la coutume sus-indiquée a été instituée pour prévenir les ravages des chacals, qui viennent en troupe la nuit jusque dans les villes, et vont creuser les tombeaux dans les cimetières. Quant à la rage, il n'existe pas même de mot en Egypte pour désigner cette maladie. Delà, M. Desgenettes conclut qu'il n'a pas dit ni assuré positivement que la rage n'existe pas en Egypte , mais qu'il y a de fortes raisons de penser qu'elle n'y existe pas. ( V. Gazette de Santé du 1 5 septembre 1S27 , par le docteur Miquel. )

Voici un exemple du peu de certitude qu'offre le diagnostique de la rage. Lorsque j'exerçais à Epinal , la domestique d'un nommé Bérard , après

s'être échauffée en été à porter du bois dans un grenier, se refroidit lorsque son ouvrage fut fini , et ses règles, qu'elle avait alors, se supprimèrent entièrement. Elle éprouva dans la soirée du même jour un grand mal de gorge , avec un serrement tel que les boissons, prises d'abord avec difficulté, finirent par ne pouvoir plus être avalées sans spasmes violens , et furent repoussées par la malade en délire. Le premier médecin appelé auprès d'elle , au lieu de recourir à la saignée, aux pédiluves chauds et aux antiphlogistiques , s'informa si elle n'avait pas été mordue , et apprenant qu'elle l'avait été à un doigt par le chien de son maître , qui cependant n'avait pas paru malade P il la jugea atteinte de la rage. On fit une consultation de cinq médecins; M. Thiriat, l'un des consultans , et moi , trouvant des causes suffisantes de son état dans la fatigue , le refroidissement et la suppression de ses règles, provenant du travail de la journée > nous n'admîmes point l'existence de la rage; deux autres consultans l'admirent, et le cinquième, très-peureux et circonspect, n'ayant osé approcher la malade, qui, dans le délire, crachait autour d'elle et parfois sur les assistans , restant dans le doute , ne se prononça ni pour ni contre. J'examinai attentivement tous les doigts de la malade , je n'y remarquai ni rougeur ni cicatrice. Les moyens proposés par le

- ( i46 ) docteur Tliiriat et moi furent tous rejetés, A l'exception d'un lavement rendu calmant par du laudanum, à la suite duquel la malade fut assez tranquille , et dormit environ deux heures. Mais tous les symptômes s'élant reproduits avec la même intensité, le traitement fut borné au corset de force ^ avec lequel on attacha la malade, qui succomba au troisième jour. On pronostiqua le même sort à son maître , s'il ne prenait des précautions prophylactiques , vu qu'il avait été mordu par le même chien vers la même époque ; mais il s'est toujours bien porté sans avoir pris ces précautions , et probablement parce qu'il eut l'esprit assez fort pour croire qu'il n'en avait pas besoin.

Cependant l'Académie royale de médecine de Paris, dans sa séance publique de 1827 , a proposé pour sujet d'un prix de mille francs, à décerner en 1829, la question suivante : Constater par des expériences et des observations les effets des moyens mécaniques propres a empêcher l 'absorption des substances délétères en général, et plus particulièrement du virus rabicjue* Et dans le programme explicatif de cette question , elle ajoute : « L'Académie ne s'occupera point de l'opinion si énergiquement soutenue depuis quelques années , et qui consiste a considérer la rage comme exclusivement produite par l'imagination.

On se contentera de rappeler ici que déjà , à d'autres époques, cette même assertion fut émise, combattue et abandonnée. Morgagni a fort longuement réfuté cette opinion, et de manière à montrer qu'avant lui, elle comptait un assez grand nombre de partisans. »

La question mise au concours en suppose une autre qui n'est pas résolue , et qui avait besoin de l'être auparavant , comme le fait sentir le passage du programme que je viens de rapporter ; c'était de constater par des expériences et des observations V existence ou la non- existence du virus rabique , puisque ni l'une ni l'autre ne sont pas encore assez évidemment prouvées pour être généralement admises. Le docteur Marochetti, opérateur à l'bôpital Gallitzin de Moscou , a publié (voyez Nouv. Biblioth, médic, , c. de février i825, p. 60 et ss.) que de chaque côté du frein de la langue d'un animal enragé , il y a des lysses ou pustules rabiques dont l'enlèvement et la cautérisation guérissent de la rage en Russie, et que ce moyen, employé depuis long-temps en Grèce, y est secondé par l'application de Yocypode Jluviatiiis écrasé, etc. En France, MM. Magistel et Dupuy ont quelquefois rencontré ces lysses suides animaux enragés , et d'autres observateurs n'ont pu les trouver. Il s'agirait donc de déterminer s'il y a deux espèces d'hydrophobie P l'une

imaginaire sans lysses , et l'autre rabique avec lysses ou vésicules contenant un virus. Mais ceci sort de mon plan, et le point où je voulais en venir . c'est que l'Académie elle-même, en admettant l'existence d'un virus rabique , ne dit point que l'nydrophobie ne soit quelquefois un effet de Fimagination ou d'une affection nerveuse, puisqu'elle ne repousse que « l'opinion qui consiste à considérer la rage comme exclusivement produite par l'imagination. »

On lit ce qui suit sur Fimagination , dans le tome vi , p. io3 de la Bibliothèque choisie de Médecine f par Planque : « Un homme de 3o ans , robuste et sain, avoit vu en rêve un Polonais ayant une pierre à la main qu'il lui jeta à la poitrine (Eph. germ., dec. i , an. 10, obs. i38 , p. 222). Cet homme s'éveille et trouve dans le même endroit une marque ronde et noire de la grandeur du poing. Le chirurgien qu'il fit venir le lendemain, craignant la gangrène, y fit des scarifications, et la blessure fut guérie peu de temps après. » Le même auteur dit également (ibid., p. 84), d'après le même journal (dec. 1 , an. 5, obs. 234, p- 362 ) , que la fille d'un consul d'Hanovre, âgée de 18 ans, ayant à prendre pour Je lendemain de l'extrait de rhubarbe qu'elle détestait, rêva quelle l'avait pris; les tranchées qu'elle sentit , l'éveillèrent et lui procurèrent cinq ou six

selles copieuses. On y lit aussi qu'un moine rêva qu'il avait pris une médecine qu'on lui avait préparée pour le lendemain ; en s'éveillant, il alla huit fois à la selle. Une demoiselle de Livonie rêvait qu'un taureau noir et furieux se jetait sur elle à coups de corne. Ce rêve lui fit tant d'impression, dit Paulinus (ibid., dec. 2, an. 9, obs. 19^), qu'elle mourut le lendemain.

Tissot raconte ( Traité des Nerfs ) qu'un paysan , ayant rêvé qu'un serpent s'était entortillé autour de son bras , fut si effrayé , qu'il se réveilla en sursaut , et que son bras resta depuis sujet à un mouvement convulsif qui se reproduisait plusieurs fois par jour, et durait souvent une heure sans qu'aucun effort pût l'arrêter.

Le docteur Py, médecin de l'hospice civil de Narbonne , a consigné dans la Gazette de santé , du 11 décembre 1806, l'histoire d'une hydropisie ascite , survenue en une seule nuit chez un élève de l'hôtel de la Charité de cette ville, nommé Pierre Peyril, âgé de 1 1 ans, lequel, ayant perdu son père, fut vivement effrayé de le voir, en songe, tomber sur lui pour l'embrasser. Quel ne fut point letonnement du surveillant de l'hôtel et des assistans, dit M. Py , de voir , le matin du 16 mai 1806 , cet enfant enflé du ventre comme un ballon , sans cause manifeste connue , puisqu'il travaillait , jouait et mangeait la veille comme à l'or-

( i5o ) dinaire ! 11 avait la fièvre , à travers un pouls petit et serré il éprouvait des bouffées de chaleur à la face et à la poitrine; son ventre était chaud, tendu et douloureux. Les antipasmodiques et les antiphlogistiques n'ayant pu dissiper cette ascite, M. Caffort, chirurgien de l'hôpital, lui tira par la ponction environ dix pintes, mesure de Paris, d'une eau claire et non fétide ; puis la guérison s'acheva au moyen de frictions d'un mélange d'eau-de- vie , de vinaigre et de savon sur le ventre, et de l'ingestion, soir et matin, de 3 à 4- grains de poudre de scille et d'autant de mercure doux, réunis en un bol avec la conserve d'enula campana, en prenant par-dessus un verre de petit lait où l'on jetait une pincée de sommités fleuries d'hypericum et huit à dix gouttes d'esprit de nitre dulcifié. On y joignit une nourriture solide, proportionnée à l'état de ses forces, et le 29 juin suivant, Peyril fut rendu à la société de ses camarades, sans qu'il ait eu la moindre récidive depuis (1).

(i) Le docteurPy, dont je viens de rapporter enabrége l'observation et la cure, ajoute dans une note, avec la franchise dont s'honore toujours le vrai me'rite , que c'est d'après mes Observations sur la vertu éminemment diurétique et désobstruante de la combinaison de la scille avec le mercure doux, insérées dans le Jour' nal général de Médecine {ou Recueil périod.) de Paris, t. XXIX, n° in ; qu'il a employé ce mélange , par lequel il a également triomphé , dit-il, d'un hydrothorax qui avait résisté à un long usage des moyens appropriés à celte espèce d'hydropisie, et qu hl ï'est également bien trouvé de ce remède contre plusieurs aseites

Ce n'est point dans de vaines hypothèses que M. Py cherche la cause d'un phénomène aussi prompt et aussi surprenant ; il 1 attribue avec raison aux sympathies du système nerveux et à l'influence réciproque du moral et du physique l'un sur l'autre , d'où a pu naître le désordre du système lymphatique ou absorbant.

La nostalgie dont sont plus particulièrement affectés , en pays étrangers , les Suisses , les Lapons , les Ecossais , et en général ceux qui ont ha^ bité , dans leur enfance , des lieux sauvages et pittoresques , ou dont le nouveau genre de vie contraste le plus avec les habitudes de leurs familles, est aussi une maladie produite par l'imagination, et non par la différence de l'air atmosphérique ou du climat , comme le croyait Scheuchzer, puisque qu'elle diminue chez les militaires par l'espoir d'un prochain congé., plus encore par le congé lui-même, et que, selon MM. Percy et Laurent ( Dict. des Se. méd. , art. nostalgie) , on a vu des soldats mourir le jour où on leur avait refusé leur congé.

Ces auteurs rapportent , même article , d'après le docteur Fouquart , qu'un dragon de 32 ans , marié et père de deux enfans , ayant été enlevé à

et certaines leucophlegmaties . J'ai moi-même , par ce moyen , obtenu plusieurs autres guérisons depuis la publication de mes premières observations.

( i52 ) sa famille pour suivre son régiment en Italie , y éprouva bien loi les premières atteintes de la nostalgie , qui , loin de diminuer par son retour en France ou son changement de climat , s'aggrava encore,, et qui, compliquée de fièvre tierce, le mit dans un état de leucophiegmatie avec signes d'hydrothorax qui en fesaient désespérer. A peine eut-il la certitude de son retour, qu'il éprouva un mieux sensible qui lui permit de se mettre en route , et arrivé chez lui , il eut bientôt recouvré ses forces et la santé. Selon nos deux auteurs, il ne faut négliger aucun moyen de s'emparer de l'imagination du nostalgique, et de la détourner du seul objet qui l'a subjuguée , l'expérience ayant prouvé que le traitement doit être plutôt moral que pharmaceutique. Ce sont les attraits du sol paternel retracés à l'imagination qui ont fait dire à Ovide exilé :

Nescio quâ natale solum dulcedine cunctos Ducît, et immemores non sinit esse sut.

Tancrède, de retour dans le palais de ses aïeux, reproduit la même pensée y en s écriant :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !

Delillel'a exprimée aussi en plusieurs endroits de son poème de Y Imagination , entre autres dans les vers suivans :

Mais voyez l'habitant des roches helvétiques,

Dans les plus doux climats , dans leurs molles délices , Il regrette ses lacs , ses rocs , ses pre'cipices.

La tristesse nostalgique produite par le chant du ranz des vaches n'est point , comme l'ont cru quelques-uns, l'effet de la musique; c'est l'effet du souvenir du sol natal , comme l'a dit Chênodollé dans son Génie de l'Homme :

Qui , chez le montagnard absent de sa patrie , Réveille le regret d'une terre chérie.

Nous voyons, d'après les faits que j'ai rapportés , que les maladies peuvent naître et se guérir par les effets de l'imagination. Comme les rêves sont un travail de cette même faculté durant le sommeil , il en résulte qu'ils doivent agir d'une manière analogue et parfois avec plus de violence et de promptitude, parce que cette faculté agit seule durant le repos de toutes les autres, car le sommeil n'est* qu'un repos plus ou moins complet de tous les sens. Est-ce la promptitude des effets produits dans les rêves par l'imagination qui étonnerait? Mais elle agit de la même manière dans la veille.

Un jeune homme, dit Lauzanus (Eph.germ. , dec. 3 , an. g, ohs. 202), regardant avec attention faire une saignée du hras à un prêtre pieu-

rétique, sentit, deux heures après , une douleur insupportable à l'endroit de son bras qu'il avait vu piquer au bras du malade. Cette douleur dura deux jours.

Une fille de vingt- cinq ans, ayant vu ouvrir un abcès sous l'aisselle , sentit à l'instant de la douleur au même endroit , et il y survint une tumeur inflammatoire qui se guérit en peu de temps. Çlbid , dec. 2 , an. 10, obs. 109.)

Selon le père Malebrancbe (Rech. de la vérité, t. Ier, liv. 2 , ch. 7) , une jeune servante , tenant la chandelle lorsqu'on fesait une saignée du pied , fut saisie d une telle peur au coup de lancette, qu'elle éprouva, trois ou quatre jours de suite , une douleur si vive au même endroit du pied , qu'elle fut obligée de garder le lit pendant ce temps. Cet auteur en attribue la cause aux esprits animaux qui se répandent avec force dans les parties de notre corps qui répondent à celles que nous voyons blesser dans les autres. Le père Malebrancbe n'aurait pas donné cette explication, s'il avait su ou réfléchi que ceux qui ont subi l'amputation d'un membre croient ressentir encore, plusieurs années après, de vives douleurs dans le membre amputé , où les esprits animaux ne peuvent plus se rendre.

On ne peut expliquer de pareils phénomènes que par la sympathie qui se partage en deux

sentimens, celui par lequel on se rend compte d une douleur ou d'une sensation en général , et celui par lequel on en fait l'appréciation relative, en la rapportant à un siège propre ou idiopathique, à sa cause, etc. C'est ainsi qu'une tour carrée nous paraît ronde de loin, qu'un bâton droit plongé dans l'eau nous paraît rompu ou courbe , que dans la jaunisse les objets nous paraissent jaunes , que nous plaçons les objets visibles plus loin ou plus près de nous qu'ils ne le sont en réalité , parce que la vue se compose aussi de la perception d'un objet , puis de son appréciation relative. Le sentiment de la perception d'une sensation est toujours réel, celui de son appréciation relative à la qualité , au siège , à la figure , à la cause y à la couleur, à l'existence, en nous et hors de nous, aux dimensions, etc., est un jugement qui peut être faux et illusoire. C'est par un pareil jugement que nous rapportons nos sensations à une partie quelconque de notre corps, reste à savoir si c'est ce rapport qui y détermine une irritation , ou si c'est une irritation qui, en s'y développant, devient la cause occasionnelle de ce rapport : je crois que ce peut être l'un et l'autre; mais l'examen de cette question m'entraînerait trop loin. C'est de la même manière qu'on rapporte à l'imagination maternelle des effets qui ne lui appartiennent pas, parce qu'on suppose que

( i56) les figures sous lesquelles elle nous présente les choses peuvent exister hors d'elle ; que Ion rapporte au cœur comme à leur cause et à leur siège les affections morales, qui cependant ne dépendent que de l'intellect , qui a son siège au cerveau ; parce que ces affections changent le mode de circulation dont le cœur est le centre et le principal organe , que l'on place dans l'estomac et les intestins une irritation qui a son siège et sa cause dans le foie; parce que les anomalies de la sécrétion de la bile se font sentir sympathiquement dans les organes de la digestion; enfin c'est encore par erreur de jugement ou d'appréciation, que non-seulement les malades , mais aussi trop souvent les médecins prennent un symptôme pour la maladie qui le produit, et vice versa, parce que les organes sont placés sous l'influence réciproque les uns des autres pour leurs fonctions (i).

(i) En 1824 , je fus appelé à Bay on , petite ville àsept lieues de Nancy, où j'étais alors , pour madame Georgel , jeune femme d'environ vingt-quatre ans, alitée depuis environ deux mois, sous le traitement d'une gastrite , à laquelle on avait opposé , sans soulagement , des saignées réitérées par les sangsues , la diète la plus sévère , et des boissons mucilagineuses tièdes.Il en était résulté un dépérissement et une faiblesse tels, que la malade, toute décharnée , n'avait plus assez de forces pour s'asseoir et se retourner seule dans son lit , et elle était comme désespérée. Elle avait la langue d'un rouge jaunâtre , et d'ailleurs assez nette , le pouls presque imperceptible, le creux de l'estomac et le ventre douloureux à la pression; elle vomissait une humeur jaune, amère et un peu glai-

( '57 > Mais notre explication des rêves ne pourra contenter ceux qui ne rêvent eux-mêmes que merveilles en faveur de leur hypothèse, et que rien ne peut détacher de la marotte dont ils se coiffent. Cependant le travail de l'imagination est le même durant les rêves que durant la veille , et il ne

reuse ; les boissons qu'on lui donnait augmentaient les vomissemens avec lesquels elles revenaient. Je fis essayer le lait et l'eau fraîche par cuillerées , parce qu'il e'tait urgent de relever ses forces. Les vomissemens continuaient, mais sans ramener le lait ni l'eau. La malade demandait même des alimens depuis long-temps , mais le jeune me'decin qui la soignait , tout pre'occupé de l'idée d'une gastrite , effrayait les parens surle danger d'en donner, n'osant revenir à la saignée , faute d'étoffes pour cela , outre qu'on lui objectaitquelemal avait empiré chaque fois qu'on y avait eu recours. N'ayant pu lui ôter sa prévention , je dis aux parens et à la malade que la souffrance et la grande sensibilité de l'estomac et du ventre venaient d'une privation trop longue et trop absolue d'alimens , et que les vomissemens cesseraient dès que la malade , qu'il fallait réaccoutumer àmanger avec prudence , en lui donnant peu à la fois, pourrait prendre assez de nourriture pour absorber la bile et l'empêcher d'agir exclusivement sur l'estomac et les intestins ramollis et gonflés par l'abus des boissons tièdes et mucilagineuses. Le jeune médecin, me voyant d'un avis différent du sien, se récria et en appela àl'expérience, qu'il faillit se rendre favorable , en empêchant de mettre du sel dans les bouillons , du vinaigre dans la la salade tendre qu'appétait la malade , et dont je lui avais permis d'avaler le jus seulement, après lavoir mâchée. Mais, averti du dégoût de la malade, qui avait trouvé le bouillon fade comme ses tisanes, et n'avait senti qu'un goût d'huile dans la salade, j'y fis mettre les assaisonnemens ordinaires, et , alors , elle prit ces aiimens avec plaisir et succès , ainsi que du café au lait avec un peu de pain bien mijoté , qu'à sa demande , je lui fis donner le lendemain matin en ma présence , et au grand scandale de son médecin.

( i58 ) comporte pas d'autre explication , puisque l'exaltation de cette faculté peut paralyser ou dominer toutes les autres durant la veille comme durant le sommeil qui n'a lieu que par le repos de toutes les facultés intellectuelles , moins celles dont le

Au bout de trois jours , les vomissemens avaient cessé , le sommeil e'tait revenu , et la malade se rétablissant à vue d'oeil, justifiait chaque jour mon pronostic ; elle avait repris des chairs, des forces et un bon teint, qu'elle éprouvait encore une grande sensibilité dans l'estomac et les intestins, et ce ne fut que plusieurs mois après, qu'elle en fut guérie par les eaux de Plombières.

Il est à présumer que la maladie n'aurait pas duré huit jours , si , après une saignée, en supposant toutefois qu'elle fût indiquée dans le principe , et elle ne l'est pas toujours , on avait saisi l'opportunité d'une purgation, ou qu'on eût seulement prescrit des boissons aigrelettes , avec un régime diététique modéré et tempérant.

Le Broussaisisme est séduisant pour la jeunesse, non-seulement parce qu'il rend l'étude et la pratique de la médecine commodes et faciles, en donnant à ses adeptes une suffisance qui leur fait méprisertous les ouvrages et les préceptes sanctionnés par une longue expérience , mais aussi parce que la souffrance étant toujours proportionnée aux forces de celui qui souffre , la saignée soulage d'abord par l'affaiblissement, et encore souvent par la déplétion, qui est favorable à l'engorgement et à l'irritation du foie , et de tout le système de la veine-porte. Mais toute la médecine n'est pas la. Il faut encore , après avoir fait la part de la diathèse sanguine, et souvent sans avoir besoin de la faire , débarrasser les organes de la surcharge des autres humeurs dominantes qui troublent leurs fonctions par leur qualité irritante , lorsqu'elles sont mal élaborées, ou par leur quantité , en obstruant les bouches des vaisseaux absorbans qui doivent fournir partout les matériaux de la nutrition et des diverses sécrétions. Les Broûssaisiens , subjugués par la prévention, appuient la doctrine de leur maître sur les succès

( i«9 ) réveil isole produit les rêves. Voici d'autres exemples de la puissance de la même faculté.

Simon Majoli (Dies caniculares , colloq. m) dit avoir connu une demoiselle qui mourut dans l'espace d'une heure , parce qu elle se crut déshon-

qu'îls volent à la nature , en s'attribuant la gue'rison de tous ceux qui ne succombent pas à leur traitement.

J'ai rencontre' plusieurs autres cas pareils au pre'cédent , où l'abus des saigne'es et la rigidité de la diète donnèrent lieu à des convalescences interminables , quand elles ne causaient pas un épuisement dont l'infiltration des tissus et la mort e'taient le terme.

Les apparences sont souvent trompeuses (decipimur specie recti) , et voilà pourquoi l'adoption d'un système exclusif laissera toujours le médecin prévenu en sa faveur, en défaut sur plusieurs points importans de la science , surtout au lit du malade. On ne peut trop répéter à ceux qui , trop confians dans la suffisance et la jactance d'un maître qui affecte de mépriser l'expérience des siècles , et les observations qu'il n'a pas faites , croient pouvoir improviser l'art de guérir par un système qui annulle la science , sous le prétexte de la simplifier , oubliant que Part est long , et l'expérience trompeuse (ars longa et experientia fallax.)

Un journal a rapporté la plaisanterie suivante du professeur Boyer, sur la légèreté avec laquelle les Broussaisiens supposent des gastrites partout , aveuglés qu'ils sont par leurs préventions. Etant examinateur à une thèse , ce savant professeur dit au candidat : «De nos jours, on a tellement simplifié la médecine, qu'un malade étant donné , on le saigne d'abord ; le mal augmente, on le saigne encore , et le malade meurt. On en fait l'ouverture : l'estomac et les intestins sont rouges. Voilà, dit on, la cause de la mort. Eh bien! il y a quelques jours que je fus appelé auprèsd'un homme qui était tombé d'un quatrième étage : il était mort. J'en fis l'ouverture : son estomac était rouge. Je dis aussitôt : Il est mort d'une gastrite. » ( Gazette de Santé , rédigée par le docteur Miquel , du 5'septembre 1827.)

( i6o ) norée par un baiser que lui ravit furtivement un jeune homme qui devait l'épouser.

On a vu des maris qui , témoins des douleurs de l'enfantement de leurs femmes , éprouvaient des coliques qui les simulaient, et Bablot raconte qu'aux Grandes-Loges , village entre Châlons et Reims , il y avait un homme qui chaque fois que sa femme accouchait , éprouvait des douleurs aiguës dans le bas- ventre , telles que plusieurs fois l'accoucheur avait été obligé de quitter sa femme pour aller le secourir.

On a vu des personnes aller s'accuser de sorcellerie , ou s'en avouer coupables devant les juges, dans le temps qu'on y croyait, et on lit dans Y Essai sur les mœurs, t. VI, pag. 286, que Gassendi , pour guérir un de ces prétendus sorciers, feignit de vouloir le devenir lui-même, lui demanda de la drogue dont il se frottait , afin de s'en servir, et passa la nuit dans la même chambre que lui. A son réveil, le sorcier, qui avait eu un sommeil très-agité , embrassa Gassendi , en le félicitant d'avoir été au sabbat, et en lui racontant tout ce qu'ils avaient fait tous les deux avec le bouc. Après l'avoir entendu, Gassendi lui fit voir que, sans toucher à sa drogue, il avait passé la nuit à lire et à écrire , et c'est ainsi qu'il le guérit des illusions de son imagination Bekker rapporte {Monde enchanté, t. IV, p. 376)

( i6i ) qu'un jeune Hollandais s'étant pendu de désespoir , parce qu'il n'était pas assez riche pour obtenir la main de sa maîtresse, celle-ci , frappée de cet événement, le revit en songe consommant le mariage avec elle , et comme sa crédulité resta abusée après son réveil , les théologiens accusèrent de crime ce prétendu commerce avec un revenant. Ce sont de pareilles illusions qui ont fait croire à de prétendues sorcières hystériques qu'elles avaient éprouvé en songe les infâmes caresses des démons incubes , et aux sorciers hypocondriaques, celles des diablesses succubes, crimes abominables, admis par les pères de l'Eglise, S. Augustin, S. Cyprien, par beaucoup d'historiens et de médecins; et comme c'eût été joindre l'entêtement à l'audace que d'en douter } selon les plus savans théologiens , on les fesait expier dans les flammes.

Le célèbre musicien Tartini se couche, ayant la tête échauffée d'idées musicales. Dans son sommeil lui apparaît le diable jouant une sonate sur le violon. Il lui dit: Tartini, joues-tu comme moi? Le musicien, enchanté de cette délicieuse harmonie, se réveille, va à son piano et compose sa plus belle sonate , celle du diable.

Ambroise Paré rapporte , dans ses OEuvres infolio, liv. 1, ch. 29, p. 36, que n'ayant pu rassurer un malade qui s'imaginait avoir la maladie vénérienne, il se vit obligé, pour l'empêcher de se je-

ter entre les mains de quelque charlatan, de faire battre dans un mortier de plomb une livre de beurre , pour lui donner l'apparence de l'onguent napolitain, et que le malade , s'en étant frotté trois jours de suite , éprouva à chaque friction une sueur copieuse qui dissipa ses douleurs, et lui fit croire que le virus était détruit. Il raconte aussi (ibid.) qu'une dame, qui se croyait empoisonnée par du vif-argent qui lui semblait courir dans ses membres , ne put être guérie de sa fantaisie que par un bain d'herbes qu'on lui dit être propres à faire sortir le mercure de son corps, s'il y en avait ; ayant pris ce bain , on lui montra au fond de la cuve du vif-argent qu'on y avait mis à son insu ; ce qui la rendit bien joyeuse et opéra sa guérison. Un autre ne se crut débarrassé de grenouilles qu'il disait avoir dans le ventre., que par un lavement qu'on lui fit rendre sur cinq ou six petites grenouilles placées dans le vase à son insu, et qui se mirent à sauter en sentant un marais, dit Paré, auquel elles n'étaient point accoutumées. Voici un autre fait que je vais laisser raconter au même auteur à cause de sa singularité : « Un gentilhomme de bonne part avoit opinion avoir la cervelle pourrie. Il s'en alla prier le roi qu'il luy pleust commander à M. Le Grand, médecin; Pigray , chirurgien ordinaire du roi, et à moi, de lui couper la test, et ôter son cerveau, disant être pourri,

( »63 ) et luy en remettre d'autre : nous luy fismes beaucoup de choses , mais il nous fut impossible de luy racoustrer la cervelle. »

On sait que Philotime fit porter- un bonnet de plomb à un homme qui prétendait n'avoir plus de tête , afin que son poids lui fît sentir qu'il en avait une.

Le professeur Pinel , dans son Traité médicophilosophique sur l'aliénation mentale, rapporte plusieurs observations semblables dont je citerai seulement la suivante de la page 80, 2e édit. « Un orfèvre , dit-il , qui avait l'extravagance de croire qu'on lui avait changé sa tête , s'infatua en même temps de la chimère du mouvement perpétuel : on lui accorda l'usage de ses outils , et il se livra au travail avec la plus grande obstination. On imagine bien que la découverte projetée n'eut point lieu; mais il en résulta des machines trèsingénieuses , fruit nécessaire des combinaisons les plus profondes. »

Patkul , ambassadeur de Charles XII , roi de Suède, auprès du czar Pierre-le-Grand qui le fit condamner à mort , parce qu'il avait été son sujet , eut l'imagination si frappée à la vue de l'appareil de son supplice , qu'il tomba en convulsions entre les bras du ministre de la religion qui l'accompagnait, et Alexis, fils de ce même czar, après avoir entendu l'arrêt de mort que son cruel père

( i64) avait fait rendre contre lui , tomba aussi dans des convulsions violentes au milieu desquelles il mourut le lendemain.

S'il fallait d'autres faits de la toute-puissance de l'imagination sur l'esprit et sur le corps, je renverrais aux divers ouvrages publiés sur les affections mentales, les maladies nerveuses et la médecine légale , par les docteurs Pinel , Esquirol P Mahon, Fodéré, Louyer-Villermay, Bonfds, etc.

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