‹ De l'imaginationChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment il faut traiter la question du pouvoir de l'imagination maternelle sur le fœtus ; raisonnemens captieux de ses partisans pour fausser le véritable point de la discussion sur les effets qu'on lui prête;

L'esprit humain court après les illusions, et rien ne pique la curiosité comme ce qui est rare et merveilleux, parce que Ton se croit toujours assez instruit sur ce qui est commun. Aussi les miracles de l'imagination des femmes enceintes ont- il s toujours été accueillis avec d'autant plus d'avidité, qu'ils étaient plus incroyables, et il en est de même de tout ce qui s'écarte du cours ordinaire de la nature. On n'a pas oublié combien de dissertations savantes et ridicules fit éclore, parmi les docteurs de l'Allemagne , l'histoire de cet enfant de Silésie né avec une dent d'or , dont a parlé Lecat dans le Journal historique de Ver-

dun , sur les matières du temps , en 17^0. Ce ne fut que long -temps après s'être torturé l'esprit, et s'être épuisé en recherches futiles et en conjectures puériles, pour expliquer comment on pouvait naître avec une dent d'or , que l'on s'avisa enfin de vérifier le fait , et il se trouva que la dent n'était pas d'or.

N'en serait -il pas du pouvoir de l'imagination des femmes enceintes , pour imprimer des marques déterminées sur leurs enfans, comme de la dent d'or ? Qui est-ce qui a vérifié ce pouvoir ? Je ne lui trouve d'appui que dans la suffisance de ceux qui veulent l'établir sans preuve , et dans la légèreté de ceux qui l'admettent sur parole. Cependant ses crédules partisans prétendent fermer par leur nombre l'accès à toute discussion et à tout examen ultérieur de cette question, quoiqu'il soit bien démontré que, de cette manière, l'on a toujours perpétué les erreurs et empêché les progrès des sciences. Est-ce en conformité des croyances reçues et de l'autorité du plus grand nombre, que les vérités du christianisme ont triomphé, dans le principe, des pratiques superstitieuses du judaïsme et de l'idolâtrie, et que s'est faite la découverte de l'Amérique , à la fin du i5e siècle, par Christophe Colomb; de la circulation du sang, au commencement du 16e siècle , par Guillaume Harvey ; des lois de la gra-

( 167 ) vitation substituées à l'horreur du vide , par Isaac Newton, à l'occasion de la chute d'une pomme, en i665 ; de la structure fibreuse et membraniforme du cerveau , par les docteurs Gall et Spurzheim , au commencement de ce siècle? Ne saiton pas que c'est , au contraire , en conformité de l'opinion du plus grand nombre , que Galilée fut contraint en i633, par l'inquisition, d'abjurer comme une opinion hérétique dans la foi et absurde dans la philosophie, le système astronomique de Copernic , aujourd'hui généralement admis, pour lequel il avait déjà , seize ans auparavant, subi une condamnation du même tribunal , qui opposait au mouvement de la terre autour du soleil, le sta sol de Josué, et l'autorité des croyances, malgré l'évidence des démonstrations? Peut -on présumer que ces découvertes, et tant d'autres vérités importantes pour l'humanité auraient jamais été connues , si , comme le veulent les partisans du pouvoir de l'imagination pour leur opinion, on s'était toujours décidé d'après le témoignage du plus grand nombre , quand l'histoire atteste que c'est la majorité des hommes, même les plus célèbres , qui , égarés par le préjugé , ont toujours cherché à les étouffer , en persécutant leurs auteurs, et en leur imputant nonseulement des absurdités, mais même des crimes imaginaires, pour les perdre plus facilement?

( i68) N'importe, cette manière de subjuguer les esprits par le prestige de l'exemple du plus grand nombre re'ussit toujours, et le docteur Bablot; conseiller -médecin ordinaire du roi à Châlonssur-Marne , le savait probablement bien , en disant , page 5 de la préface de sa Dissertation sur le pouvoir de V imagination des femmes enceintes , publiée à Paris en 1788 : « Dans ce siècle de lumières , elle (l'opinion du pouvoir de l'imagination) compte encore , parmi ses partisans, des hommes supérieurs incapables de juger sur parole, et bien moins encore de courber comme le vulgaire ignorant sous le joug impérieux du préjugé. » N'en pouvait-on pas dire autant dans les siècles où l'on brûlait les sorciers et où l'on exorcisait les démoniaques , en opposition aux philosophes et aux médecins , qui ne voyaient que des travers et des maladies de l'esprit chez les innocens condamnés pour sortilèges par les hommes supérieurs , incapables de juger sur parole , de cette époque? Ce n'est , selon moi , qu'en désespoir de cause que l'on peut s'appuyer sur le nombre et la qualité des témoins dans les sciences j et toutes les fois qu'il ne s'agit pas d'un fait historique facile à juger, surtout s'il ne doit point servir les intérêts , la vanité et les préventions de ceux qui l'attestent.

Mais , si le pouvoir de l'imagination maternelle

n'est qu'un rêve , comment le faire comprendre à ceux qui ont là-dessus une opinion faite , et s'y complaisent? Comment faire ouvrir les yeux , en soulevant le bandeau de l'obscurité , quand ceux qui le portent ne peuvent plus entendre parler de lumière sans un saisissement d'effroi qui bouleverse toutes leurs idées ? « Il ne faut pas compter , dit le savant de Buffon \ Histoire naturelle, t. IV, ch. xi, qu'on puisse jamais persuader aux femmes que les marques de leurs enfans n'ont aucun rapport avec les envies qu'elles n'ont pu satisfaire. Je leur ai quelquefois demandé , avant la naissance de l'enfant, quelles étaient les envies qu'elles n'avaient pu satisfaire , et quelles seraient, par conséquent , les marques que leur enfant présenterait? Par cette question , j'ai fâché les gens sans les avoir convaincus. » Ayant pratiqué long-temps les accouchera ens ., j'ai plusieurs fois fait la même question aux femmes avant l'enfantement : les unes , même celles dont les enfans portaient des marques , m'ont répondu ne se rien rappeler qui les eût fortement affectées, et d'autres m'ont indiqué avec assurance que leur enfant porterait telle ou telle marque ; après l'accouchement -, on ne trouvait ni la marque indiquée, ni aucune autre qu'elles eussent prévue.

Quand je voulais tirer parti du fait contre leur prévention , je les fâchais aussi, et l'on médisait

que ce fait ne détruisait pas les autres, qui prouvaient évidemment le pouvoir de l'imagination. Il faut en conclure que Ton revient difficilement d'une idée préconçue , et que l'on tient ses erreurs pour des vérités, quand on peut citer à leur appui des autorités auxquelles d'autres autorités plus anciennes ont déjà servi de prétexte , et d'autorité en autorité l'on est séduit par des apparences que personne ne se donne plus la peine d'approfondir. C'est ainsi que les préventions subjuguent les hommes, et semblent légitimer dans leur esprit les droits et l'empire du premier occupant. Ces réflexions , que tant de faits peuvent justifier, s'appliquent en général aux préventions historiques , politiques , religieuses , philosophiques et médicales, mais plus particulièrement à celle de l'influence de l'imagination maternelle sur le fœtus. L'idée de cette influence remonte aux temps les plus anciens , car Jacob , qui , d'après une convention avec son beau-père Laban, devait avoir en partage pour salaire de la garde des troupeaux , toutes les bêtes qui naîtraient de plus d'une couleur, avait déjà soin de présenter aux yeux de ses brebis et de ses chèvres , dans les abreuvoirs \ des branches à moitié écorcées , pour agir sur leur imagination. Le père Laffiteau, fort de cette autorité et du succès de ce patriarche qui obtint beaucoup d'agneaux et de chevreaux

( i7i ) bigarrés, n'a pas hésité d'attribuer la couleur noire des Africains , dans son principe , à l'usage où il croit qu'étaient ces peuples de se teindre en noir. Les négresses , selon ce jésuite, voyant leurs maris teints en noir, en eurent l'imagination si frappée , que leur race s'en est ressentie pour jamais , et la même chose arriva aux femmes des Caraïbes , qui , par la même force d'imagination , accouchèrent d'enfans rouges. En rapportant cette opinion dans son Essai sur les mœurs et F esprit des nations , Voltaire ajoute : « Si on avait demandé au gendre de Laban pourquoi ses brebis, voyant toujours de l'herbe , ne fesaient pas des agneaux verts, il aurait été bien embarrassé. »

Mais combien de gens ont lu la Bible, sans faire attention que les agneaux et les chevreaux de Jacob n'avaient pas les couleurs des objets qui avaient frappé la vue de leurs mères , mais qu'ils avaient bien réellement celles des bêtes noires et blanches dont se composait son troupeau î Pour saisir l'incohérence des faits entr'eux et les conséquences disparates qu'en tirent, par une fausse interprétation, les esprits légers et superficiels , il faudrait que les habitudes dont se pétrit l'enfance , ne fissent pas fermer les yeux sur ce qui contrarie les préjugés , pour ne les ouvrir que sur ce qui les flatte. Les variétés produites par le croisement des races d'animaux et même de di-

( *72 ) verses espèces de plantes , prouvent que les esprits vulgaires ne sont pas même choqués de la contradiction de leurs opinions avec leurs pratiques, car ce n'est point l'imagination qu'ils mettent en œuvre pour changer et améliorer les races. Mais la prévention ne voit point les faits , et si on les lui montre, elle les nie ou les dénature , en fermant les yeux à l'évidence.

A Constantinople, les femmes turques accouchent toujours d'enfans blancs, quoique le service du harem soit fait par des esclaves noirs , et si une sultane accouchait d'un enfant noir, je doute qu'il fût facile de persuader au sultan qu'il a suffi pour cela de la vue des nègres qui font le service du sérail ; au moins la précaution de n'y admettre que des eunuques donne lieu de présumer qu'en Turquie, on attribue encore à autre chose qu'à l'imagination la couleur et les autres variétés corporelles.

Que faire maintenant ? faut-il nous ranger en bons chrétiens, avec les jésuites, pour le pouvoir de l'imagination maternelle ; ou en infidèles avec les Turcs , pour un autre pouvoir aussi incontestable ? Afin de n'être pas traités de mécréans par l'un des deux partis, suspendons notre décision jusqu'après l'examen et l'appréciation de toutes les influences , s'il en existe encore d'autres capables de faire varier les espèces et les individus , en

( 173 ) forçant la nature à dévier de son type habituel et primordial. La question est assez importante pour qu'on s'en occupe un instant, puisqu'il y va de la tranquillité et même de la santé des mères durant leur grossesse, de la satisfaction de leurs maris, ainsi que de la santé et de la beauté de leurs enfans.

Pour résoudre la question qui nous occupe, je m'attacherai aux faits, je les opposerai les uns aux autres, et je les comparerai entr'eux, parce qu'il n'y a pas d'autre manière de les bien interpréter que d'établir la connexité des effets avec leurs causes , par le rapprochement des circonstances qui démontrent que , quand la cause manque } l'effet manque aussi , et que réciproquement l'effet ne se montre pas sans la cause qu'on lui donne ; c'est là ce qui constitue le raisonnement qui n'est autre chose qu'une déduction de motifs ou de raisons pour admettre ou pour rejeter un point en discussion. Pour qu'il y ait connexité entre les marques de naissance et l'imagination, il faut que les mères puissent indiquer ces marques avant leur accouchement, puisqu'elles ne peuvent ignorer ce qui les a le plus frappées ; il faut aussi que les enfans de celles qui ne se souviennent pas d'avoir eu l'imagination frappée, soient sans marques : autrement , il serait démontré que l'on suppose une cause vaine et fantastique et

( 174 ) des effets sans cause y à moins que Ton admette encore d'autres causes.

Afin de ne rien laisser à désirer dans ]a démonstration, je choisirai les faits que les partisans de l'opinion contraire à la mienne regardent comme les plus concluans , et j'exposerai leurs raisonnemens dans toute leur force, sans chercher à capter la bienveillance et à surprendre le suffrage du lecteur, en leur prêtant ce qu'ils ne pensent pas , comme l'a fait le docteur Bablot^ qui suppose à ses adversaires des motifs et une manière de voir qu'ils n'ont pas , lorsqu'il indique, ainsi qu'il suit, la différence des opinions /. c. p. 5 :

« Ceux qui prétendent que l'imagination de la mère influe sur l'organisation du fœtus, citent à l'appui de leur opinion une masse de faits plus ou moins avérés ; et ils se croient d'autant plus autorisés à s'étayer de ces faits, que ce sont ces faits-là même dont le raisonnement semble leur pouvoir encore démontrer la possibilité, qui ont donné naissance à leur opinion particulière. »

« Ceux au contraire qui ne regardent cette croyance que comme un préjugé ridicule , enfanté par la débauche des femmes , propagé par la crédulité du vulgaire et accrédité par l'ignorance de quelques médecins, n'ayant d'ailleurs aucune espèce de faits a produire en faveur de leur opinion ,

se retranchent, pour toute ressource, dans la logique du raisonnement, et dans ce qu'ils appellent les seules possibilités physiologiques . »

J'ai vu les femmes les plus honnêtes et les plus irréprochables sous le rapport des mœurs et de la religion partager l'opinion de ceux qui admettent l'influence de l'imagination des mères sur le fœtus, et je ne crois pas, quoi qu'en dise l'auteur précité, que des hommes de bonne foi et bien instruits aient jamais prétendu attribuer l'origine de cette opinion à la débauche des femmes ; et quand quelques-unes , même en n'y croyant pas , s'en seraient prévalues pour pallier des fautes, il est certain que le plus grand nombre demandent à être rassurées contre un préjugé qui fait leur tourment. On aurait pu demander à Bablot, qui sait si bien disposer ses lecteurs en faveur de ses adversaires, si c'étaient des femmes débauchées que les brebis et les chèvres de Jacob, à l'imagination desquelles il fait remonter l'origine de l'opinion qu'il soutient pour s'en appuyer. Les femmes crédules dont il semble vouloir capter ici la bienveillance , doivent lui savoir gré de la peine qu'il se donne pour elles en plusieurs endroits de son ouvrage, comme quand il rapporte, /. c. p. 54- , d'après Aldrovandus, que les femmes enceintes de Picardie, frappées de l'aspect des soldats espagnols, lors du passage de Charles-Quint avec son

( '76 ) armée, mirent au monde des enfans qui avaient les sourcils et les cheveux noirs et crépus comme eux. La moralité et la chasteté des troupes espagnoles , sous la conduite de Charles-Quint, ne laissent pas présumer une autre influence sur les femmes enceintes que celle de l'aspect de ses soldats. Bablot trompe aussi ses lecteurs , lorsqu'il revendique exclusivement pour son parti une masse défaits qu'il refuse au parti opposé , tandis que ce dernier s'appuie non-seulement sur les mêmes faits , en leur assignant des causes différentes , mais encore sur des faits physiologiques et physiques plus nombreux , en fesant voir une identité de phénomènes parmi les animaux , dont l'imagination est moins susceptible que celle des femmes , et dans les fruits des végétaux, où l'imagination est nulle. Mais quand on a contre soi la raison et le raisonnement , il faut bien , pour tâcher de ramener l'équilibre, y suppléer par des moyens indirects et s'arroger les preuves les plus séduisantes dans le partage qu'on en fait, en décriant la part que l'on consent à laisser aux autres. Gomme l'explication des faits est impossible dans l'hypothèse qu'il admet, et qu'il sent que la raison n'est pas de son côté , il se contente de dire que le raisonnement semble pouvoir démontrer la possibilité des faits dont il s etaie , ayant ses motifs pour s'exprimer avec cette rete-

( l77 ) nue, puisque plus tard il rejette absolument le raisonnement, pour s'en tenir aux témoignages qu'il a pu recueillir.

Cet auteur, qui passe pour le meilleur champion de son parti, aurait indubitablement été très-scandalisé, s'il avait lu l'éloge de Molière, par M. de Chamfort, qui, en parlant de ce célèbre comédien dit : « Il eut l'avantage de voir de près son maître ( Gassendi , ) combattre des erreurs accréditées dans l'Europe , et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre tous les peuples et contre tous les siècles. » Bablot n'a pas appris cela de ses maîtres, si l'on en juge par l'importance qu'il accorde aux opinions vulgaires sur des faits dont la possibilité ne lui est pas même rigoureusement nécessaire , pour qu'il les adopte; et l'on sait quelle confiance mérite celui qui adopte des faits, sans s'inquiéter s'ils sont possibles, pourvu que d'autres les aient déjà adoptés. 11 entre en lice avec une confiance qu'il annonce par cette épigraphe : validiora sunt testîmonia qffirmantium quam negantium , c'està-dire, il y a des témoignages plus solides de la part de ceux qui affirment que de la part de ceux qui nient. Mais arrivé à la fin de sa dissertation, la confiance paraît l'avoir abandonné , et il trahit la faiblesse de ses preuves, en s'exprimant, a

la décharge de la pureté de ses intentions , dit-il , de la manière suivante ( /. c. p. 193 et suiv. ) : «Si d'une part l'imagination des mères est réellement incapable de produire sur le fœtus aucun des effets qu'on lui attribue, et que de l'autre il soit impossible de jamais guérir les femmes de ce préjugé, je ne dois pas avoir à craindre qu'on me reproche ici d'avoir cherché à répandre de plus en plus, un préjugé nuisible au repos et à la santé des femmes enceintes , puisque sans donner plus de poids à leur croyance, je n'aurai fait que laisser à leurs yeux les choses sur le pied où elles ont toujours été. On seroit tout au plus en droit de me reléguer dans la classe de ces hommes sur l'esprit de qui les raisons générales et philosophiques font, dit-on, moins d'effet que le récit d'une historiette. Il est bien pardonnable, au reste, j'ai presque dit glorieux, d'errer sur la même matière, avec tous ces génies supérieurs dont les noms immortels sont inscrits avec gloire dans les annales des connaissances humaines. » Fesant ensuite une énumération des hommes célèbres qu'il prétend avoir partagé son opinion , sans leur tenir compte des restrictions et des modifications que beaucoup d'entr'eux y mettaient, il ajoute: « lime semble qu'on n'est pas trop fondé à faire aussi légèrement le procès au pouvoir de l'imagination des femmes sur leur

( *79 ) fœtus j mais traiter de visionnaires , d'ignorans ou d'imposteurs tous les grands hommes qui se sont déclarés en faveur d'une opinion fondée successivement sur 'l'expérience de plus de trois mille ans, c'est le comble de l'impudence et du délire. Qu'on oppose , par exemple , une foule de raisonnemens négatifs à un f ai vu, j'ai examiné, du célèbre baron de Van-Swieten , qu'est-ce que cela signifie ? Un million de raisonnemens sontils seulement capables de balancer l'existence avérée d'un seul fait? »

On peut remarquer ici , à la louange de notre auteur, qu'il prêche d'exemple, en voulant faire courber ses lecteurs, comme le vulgaire ignorant, sous le joug impérieux du préjugé y quoiqu'il y ait une petite inconséquence et beaucoup de modestie à agir ainsi , après avoir paru mépriser ceux qui le font, en présentant de préférence, à notre vénération , l'exemple des hommes supérieurs qui en sont incapables. Comme il n'y a jamais de prescription dans les sciences pour l'examen d'un fait merveilleux , tout ce que l'on peut faire pour la satisfaction de ceux qui ne veulent que des yeux et des oreilles sans raison, c'est de leur dire comme Fonteneile : « Puisque vous l'avez vu , je le crois ; si je l'avais vu moi-même , j'en douterais. »

Les partisans de la sorcellerie et de la démonomanie, auxquels l'on ne croit plus, auraient

perpétué leurs erreurs , s'il ne fallait que des témoignages imposans pour faire adopter une opinion comme vraie , et si personne n avait osé démontrer que les visionnaires , les ignorans et les imposteurs de tous les temps ne cessent point de l'être, par cela seul qu'ils sont très - nombreux et importans depuis plus de trois mille ans.

« Les sorciers et les possédés, dit le docteur Esquirol (t. VIII, p. 299 du Dict* des Sciences médicales), étaient souvent victimes des imposteurs qui trafiquaient de l'ignorance et de la superstition de leurs semblables. C'étaient des imbécilles , des mélancoliques , des hystériques, qui croyaient être possédés, parce qu'on les avait menacés ; les juges étaient assez ignorans pour livrer aux flammes ces malheureux : il y avait une jurisprudence contre la sorcellerie et la magie , comme il y avait des lois contre le vol et le meurtre. Les peuples, voyant l'église et le prince croire à la réalité de ces extravagances, restaient invinciblement persuadés. Plus on poursuivait les sorciers et les possédés , plus on mettait d'appareil à leur supplice , plus on augmentait le nombre de ces malades, en exaltant l'imagination , en s'occupant de craintes chimériques. Une meilleure éducation 1 les progrès des lumières ont peu à peu détruit ces funestes erreurs , et ont eu plus de succès que les bûchers, le code et le digeste. »

( »8i ) En raisonnant à la Bablot, nous étions donc à |amais condamnés à voir se perpétuer les condamnations juridiques contre des malades , et les auto-da-fé de l'inquisition contre les hérétiques; il nous devenait impossible de faire un seul pas dans la carrière des sciences et des arts. Quand le célèbre anatomiste Riolan , médecin de la reine Marie de Médicis, qui avait bien autant de réputation qu'en a pu avoir Van-Swieten, médecin de l'impératrice Marie - Thérèse , opposait opiniâtrement son opinion et celle des anciens à Harvey, contre la circulation du sang, et niait aussi l'existence des vaisseaux lactés et du réservoir du chyle , il ne fallait donc pareillement qu'un fai vu y fai examiné de sa part, pour faire haro sur la vérité , et nous priver à jamais , malgré un million de raisonnemens , de ces importantes découvertes, qui néanmoins étaient plus faciles à vérifier que le travail fugace et toujours voilé, dont on gratifie l'imagination sans aucune preuve réelle, puisqu'on n'a jamais pu la prendre sur le fait, ni prédire d'avance son ouvrage. Gomme la croyance aux revenans , aux devins , aux enchanteurs , aux possédés, etc., est bien aussi ancienne que celle dont se prévalent les partisans du pouvoir de l'imagination^ n'eût -ce pas été aussi, et ne seraitce pas encore le comble de l'impudence et du délire , de ne pas croire sur parole un homme dis-

( i8a) tingué qui aurai t dit ou dirait^ j'ai vu ,j'ai examiné un revenant , c'était un tel , mort depuis tant d'années ; et d'autres chimères pareilles , puisqu'il s'agirait également de l'existence d'un fait aussi avéré et plus facile à vérifier que les effets prêtés à la fantaisie des femmes enceintes? Pour attacher autant d'importance au témoignage du plus grand nombre des hommes , il faudrait qu'il n'eût jamais été favorable à l'erreur. Si un Bablot avait écrit , pour prouver la sorcellerie dans le temps où elle était encore admise, ou pour légitimer la persécution des hérétiques, il nous aurait dit , à la décharge de la pureté de ses intentions, quand même il aurait fait brûler quelques sorciers ou hérétiques de plus , qiiil est bien pardonnable, f ai presaue dit glorieux, d'errer sur la même matière avec tous ces génies supérieurs y dont les noms immortels sont inscrits avec gloire dans les annales des connaissances humaines.

îl faut convenir que, quand on raisonne comme Bablot , on a bien des motifs de déclamer contre le raisonnement , et de ne pas raisonner du tout , pour s'en tenir aux historiettes , sans même examiner si la prévention les a dénaturées, et si elles sont possibles. Il faudrait seulement, en les admettant , ne pas présenter leur existence comme le point de la question, puisqu'elle n'en est que

Foccasioo , et que la véritable question est de savoir, non si les faits rapportés ont existé, mais s'ils sont réellement et exclusivement un produit de l'imagination maternelle; question ardue et au-dessus de la portée de la plupart de ceux qui ont cherché à la décider, sans avoir une indépendance et des connaissances suffisantes pour cela. Elle ne peut en aucune manière être de la compétence de ceux qui n'ont pas assez de discernement pour savoir en quoi elle consiste. Si le docteur Bablot lavait su, il n'aurait pas laissé échapper son petit bout d'oreille , en écrivant qu'une Joule de raisonnemens négatifs, opposés a un j'ai vu, j'ai examiné du célèbre baron de Fan-Swielen, ne signifie rien ; car on peut nier hardiment , même sans le moindre raisonnement , que Van- Swieten ait jamais vu et examiné l'imagination ou son travail , l'un et l'autre étant inaccessibles à tous les regards et examens ; tout ce qu'il a pu faire , c'est de voir et d'examiner des marques de naissance qu'on attribue à tort ou avec droit à l'imagination. Mais encore une fois, ce n'est pas de l'existence de ces marques , que personne ne nie , qu'il s'agit, c'est de leur cause : or, pour que l'on pût voir cette cause , il faudrait qu'elle eût plus de corps que l'imagination , et encore , en la voyant, on n'établirait pas sa connexité intime avec les effets qu'on lui prête. Voilà comme le

bon docteur s'étourdit et veut étourdir ses lecteurs en disant avec assurance que Van-Swieten a vu et examiné ce qu'il n'est donné à personne de voir et d'examiner. C'est toujours par de grands mots mal compris qu'un sot s'étourdit et étourdit les simples : Propugnat nugis armatus.

Il est vraiment ridicule d'attacher tant d'importance à une chenille que Van-Swieten, dans ses Commentaires sur les Aphorismes de Boerliaave \ raconte avoir vue sous un collier, au cou d'une fille d'une grande beauté , qui était venue le consulter pour des affections hystériques auxquelles elle était sujette. Il ajoute qu'ayant voulu l'ôter avec ses doigts , celle-ci lui dit , en riant , de la laisser ; qu'elle la portait depuis sa naissance , et que sa mère lui avait raconté qu'étant enceinte d'elle , il lui était tombé d'un arbre une chenille sur le cou {in cervicem), en se promenant dans un jardin. Van-Swieten dit qu'il obtint facilement la permission d'examiner plus attentivement cette chenille , qu'il y reconnut très -évidemment une belle variété de couleurs avec des poils droits , et que sa figure proéminente sur la peau ressemblait à l'insecte de ce nom, comme un œuf ressemble à un œuf. Sachant qu'il y a bien des gens qui se riront de sa crédulité, Van-Swieten leur demande s'ils comprennent d'autres phénomènes merveilleux, tels que l'accroissement progressif

de la matrice après la conception , la suppression des règles , le gonflement des mamelles par le lait après l'accouchement , etc.

On voit que Bablot a présenté le témoignage de deux femmes dont l'une racontait ce qu'elle avait appris de l'autre, pour le témoignage de Van-Swieten , tandis qu'il n'y avait de la part de ce dernier, qu'une crédulité qui lui paraît à lui-même ridicule , au point qu'il cherche à l'excuser par un sophisme dont nous examine* rons la valeur plus tard. On aurait pu demander au baron de Vienne , car son opinion et les raisonnemens dont il l'appuie sont plus dignes d'un baron que d'un médecin , si l'amour ne lui avait pas prêté un coin de son bandeau, pour le disposer aux illusions , et lui faire adopter celles de sa charmante consultante ( venustissima puellci), comme le fait penser, entre autres choses, la belle variété de couleurs qu'il ne détaille pas » et qu'il est difficile de présumer sur la chenille modèle , à moins qu'elle n'ait été choisie tout exprès par la Providence , ou que la mère de la jeune beauté ne lui ait prêté dans son imagination des couleurs de rose ; ce qui n'arrive guère en faveur d'un objet abhorré. En résultat, Van- Swieten, qui paraît n'avoir pas seulement examiné sa belle consultante en face , lorsqu'il découvrit sur son cou sous un collier (sub collari) la figure

( i86) d'une chenille , atteste toujours la parfaite ressemblance de cette figure avec un modèle qu'il n'a pas vu, et que probablement lanière de cette fille n'avait pas bien vu ni examiné non plus; car une imagination frappée bouleverse les sens : autrement, elle ne serait pas de la partie. Mais passons là- dessus , en admettant que par exception une imagination frappée ou effrayée prête parfois une belle variété de couleurs à l'objet de sa frayeur. Admettrons-nous aussi qu'une proéminence sur la peau avec des poils droits, suffit pour caractériser l'insecte en question , pourvu qu'il y ait en sus une belle variété de couleurs ? Mais toutes ces choses peuvent accidentellement se rencontrer sur une verrue et sur d'autres tubercules en forme de pois, de fèves, de cerises, et surtout de chenilles, dont les variétés nombreuses offrent une infinité de similitudes à qui les cherche, sans que des analogies partielles constituent une ressemblance parfaite avec une chenille véritable, qui a des pattes , des anneaux , des sens , une tête , et d'autres caractères dont il n'est pas parlé dans le récit de la merveille d'imitation parfaite. Quant à moi, je suis porté à conclure de tout cela que , sans la prévention , le baron n'aurait pas trouvé plus de ressemblance entre la chenille imaginaire et la chenille naturelle qu'il n'avait pas vue , qu'il n'y en a entre un œuf et un

( i»7 ) poussin. Pour compléter le merveilleux du conte et la stupéfaction des bonnes gens , il ne manquait que la métamorphose de cette chrysalide imaginaire en papillon à chaque printemps ; mystification qui n'eût rien eu de plus incroyable pour les esprits prévenus , que la maturation annuelle des prétendues fraises , cerises , groseilles , fèves imaginaires , dans le temps où ces fruits mûrissent dans nos jardins. ïl faudrait , pour empêcher certaines gens de se tromper et de tromper les autres sur les effets de l'imagination des mères , que la nature n'offrît aucune nouvelle production qui eût des traits de similitude avec ce qui existe déjà , car il est démontré, pour ces gens qui ne conçoivent et ne font rien sans modèle , que deux objets ne peuvent avoir des traits de ressemblance entre eux , sans que l'un n'ait été copié sur l'autre, et cela par l'imagination des mères si elles en avaient , sauf à trouver un autre agent copiste pour les végétaux , les minéraux , ainsi que pour les animaux anencéphales ou sans cervelle.

Voyons maintenant si la physiologie des partisans du pouvoir» de l'imagina lion maternelle va de pair avec leur logique. Les possibilités physiologiques , repoussées , aussi bien que la raison et les raisonnemens , par Bablot , dont le nom rappelle la tour de Babel , et dont les autorités s'ac-

cordent entre elles à peu près comme les ouvriers de cette fameuse tour , sont les fonctions qu'il est possible aux divers organes ou appareils des corps vivans d'exécuter. La physiologie est la science qui traite de ces fonctions, ou autrement, des propriétés départies à chaque espèce d'organes des êtres vivans , en tant qu'ils sont dans leur état naturel; car dans leur état de souffrance r l'appréciation des propriétés et des fonctions des êtres organisés est du doj naine de la pathologie ; celle des causes de leur souffrance, du domaine < de l'étiologie ; celle de la méthode propre à les restituer dans leur état normal ou de vigueur , du domaine de la thérapeutique ; celle des moyens à employer dans ce dernier but , du domaine de l'histoire naturelle , ou dans un sens plus restreint, de la matière médicale; celle delà préparation de ces moyens , dn domaine de la chimie et de la pharmacie ^ et celle enfin de leur application au lit des malades , du domaine de la clinique ou de la pratique , à laquelle toutes les sciences médicales doivent aboutir, parce qu'elle en est le complément. Les possibilités physiologiques du corps humain , les seules dont il soit ici question, sont donc les fonctions que peuvent exécuter en santé ses divers organes d'après une spécialité de composition , de forme , de texture , de placement et de destination , d'où

(,'89 ) résulte une disparité d'aptitudes entre eux. Ainsi l'estomac peut digérer et ne peut respirer; les poumons respirent et ne digèrent pas ; le cerveau pense et ne digère ni ne respire ; le cœur lait circuler le sang , mais ne peut digérer , respirer , ni penser ; la matrice conçoit et fomente le produit de la génération , sans effectuer les fonctions des organes précédens. Par le même principe d'économie vitale , les yeux voient et n'entendent pas, les oreilles entendent et ne peuvent voir , les narines flairent et perçoivent les odeurs sans percevoir les couleurs , les formes y les sons, ni les saveurs ; les mains saisissent , les jambes produisent la locomotion , etc. On voit que les possibilités physiologiques sont ce que, d'après l'expérience et des faits journaliers, on a reconnu pouvoir être exécuté par chaque espèce d'appareil organique , pour la conservation des individus. Maintenant quand les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle opposent leurs préjugés et l'autorité de ceux qui les partagent, aux possibilités physiologiques , c'est-à-dire aux lois de l'organisation préétablies par la nature , à l'expérience et aux faits qui démontrent que le cerveau seul produit la pensée, et par conséquent l'imagination , qui est une pensée en tant qu'elle présente à l'esprit l'image ou la forme d'un objet, sans que l'estomac, les poumons, le cœur-, les

( *9° ) mains , les jambes , ia matrice , etc. , puissent vicarier ses fonctions , en avoir la conscience ni par conséquent transmettre ses idées, faut-il que, par complaisance et par soumission pour leurs préjugés, nous renoncions à l'évidence, c'est-àdire à une conviction établie par des faits innombrables et tous concordans entre eux , pour y substituer gratuitement des rêves merveilleux , d'où résulte pour eux une extase qui leur ôte l'usage de tous leurs sens et de la raison qu'ils répudient? Autrement , s'ils venaient dire que les yeux entendent , que les oreilles voient , ou que l'estomac respire , faudrait-il les croire sur parole, sous prétexte que d'autres partagent leur croyance, et que , si nous ne comprenons pas cela , il y a bien d'autres choses que nous ne comprenons pas non plus , et que pourtant nous admettons comme vraies? C'est néanmoins pour nous amener là; qu'on rejette les possibilités physiologiques , comme la raison et les raisonnemens , et que l'on cherche à nous étourdir par l'enflure du discours , en amoncelant à tort et à travers des autorités devant nous, pour nous dérober la vue de la vérité. En effet, placer dans la matrice ou dans le sang , seuls moyens de communication entre la mère et son fruit , l'imagination qui n'est propre qu'au cerveau , puisque c'est le cerveau ou l'esprit lui-même se fesant des idées ou

( *9X ) images , n'est-ce pas la même chose que de placer 3a vue dans les oreilles ] l'ouïe dans les yeux , la respiration dans l'estomac? Opposer les témoignages de la crédulité aveugle aux possibilités physiologiques , qui certainement réuniraient en leur faveur plus d'autorités et des témoignages plus imposans que les miracles de l'imagination des mères , si l'on voulait ne les étayer que par là, c'est donc mettre les illusions les plus vaines audessus des faits les plus positifs et les plus évidens, et se mettre en contradiction avec plus d'autorités qu'on n'en peut opposer.

L'exclusion du raisonnement sur un sujet quelconque en discussion , n'est jamais favorable qu'à l'erreur , parce que la raison est le seul phare lumineux qui nous ait élé donné par la nature pour nous faire découvrir la vérité, tellement que ceux qui , comme les aliénés , les malades en délire et les enfans en bas âge, en sont privés, ne sont soumis à aucune responsabilité devant les lois, vu leur incapacité de connaître la vérité et de discerner le bien du mal. Aussi les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle ont-ils soin, pour assurer leur triomphe ^ de commencer par déclamer contre la raison et le raisonnement qui les condamnent, appelant uniquement à leur secours des autorités qui , dans la succession des temps , se sont réciproquement appuyées les unes

( *92 ) sur les autres , sans autre motif que celui-ci : Je elbois parce que d'autres ont cru avant moi. Il n'y a pas d'erreur que l'on ne pût perpétuer , s'il suffisait qu'elle eût été admise depuis long-temps par un grand nombre de personnes, parce que le mensonge et les illusions ont toujours été accueillis et encouragés par la multitude des gens simples et crédules, toujours disposés , par indolence, à négliger l'usage du flambeau qui leur a été donné par la nature pour les conduire , et à lui préférer les fausses lueurs qui s'offrent à eux pour les égarer. Mais ceux qui s'insurgent contre les raisonnemens auxquels ils ne peuvent répondre, n'en sont plus ennemis quand ils peuvent en glisser de faux et de captieux : voilà pourquoi ils nous disent, pour faire passer plus facilement leurs préventions erronées, qu'il y a bien des cboses que nous admettons comme vraies, quoique nous ne les comprenions pas, et qu'ainsi nous ne sommes pas fondés à rejeter les effets de l'imagination des femmes enceintes sur le fœtus, à cause de l'impossibilité de comprendre comment cela s'opère, et d'en donner une explication satisfaisante. H y a dans ce paralogisme, par lequel le baron de Van-Swieten a cru parer au ridicule de sa crédulité , une fausse supposition et une parité captieuse. En effet, si l'on admet une cbose que l'on ne comprend pas , ce n'est jamais parce

( l93 ) tru'on ne la comprend pas, c'est au contraire parce que l'on en donne des preuves que Ton comprend très-bien j comme , par exemple , pour la Divinité, la génération, etc. Nous comprenons clairement et nous sommes convaincus qu'il n'existe pas d'effet sans cause ni d'ouvrage sans ouvrier , et c'est parce que nous comprenons bien cela, qu'en voyant le monde et ses merveilles, nous en tirons la conséquence que c'est l'œuvre d'une cause toute-puissante ou d'une intelligence suprême que nous nommons Dieu ; et loin que cela soit incompréhensible , c'est qu'au contraire, comme l'ont remarqué Plutarque et Cicéron, il n'y a aucun peuple , si sauvage et si barbare qu'il soit, qui ne comprenne qu'il faut admettre un Dieu, quand même il ne s'en ferait pas une idée juste (1).

Ce que nous ne comprenons pas, c'est comment Dieu a tiré le monde du néant, et c'est pour cela que nous n'adopterions pas les explications absurdes et incompréhensibles qu'un imposteur ou un visionnaire viendrait nous en donner, sans autre preuve que son témoignage et celui de ses semblables ou de ses dupes. N'est-ce pas par le

(i) Nusquamstat urbsaut oppidum quibus nullus sit Deus.

Plut.

Nulla est gens tam fera , tain barbara quse, etsi ignoret qualem deum habere debeat , habendum tamen non sciât. Cic.

( i94 ) même raisonnement qu'en voyant sortir de la fumée par une cheminée, nous en concluons qu'il y a du feu sur l'âtre? Quand même nous ne saurions pas comment ni de quoi ce feu est fait, cela nous empêcherait-il de comprendre que cette fumée a une cause qui ne peut êlre que le feu, puisqu'il y a corrélation et connexité constante et exclusive entre le feu et la fumée? Nous croyons pareillement que la matrice se développe et que les règles cessent après la conception, que les mamelles se gonflent de lait après l'accouchement , etc. , parce que ce sont choses visibles , tellement certaines et si bien liées avec leur cause ou la génération , que nous pouvons les prédire ? sans avoir besoin de savoir comment tout cela s'opère. Nous concevons toutefois que les régies cessent par un nouvel emploi de leur produit , et que leur cessation doit être suivie , dans la vigueur de Tâge, du développement d'une partie quelconque du corps , par exemple de la matrice, si elle est le siège d'un stimulus , et des mamelles^ si le stimulus y est transporté; que d'ailleurs ^ d'après les possibilités physiologiques , c'est une spécialité de destination que la matrice conçoive et fomente le fœtus jusqu'à ce que le summum de sa distension ou une cause irritante la fasse réagir pour son expulsion, et qu'alors le sang, n'étant plus reçu aussi abondamment dans l'utérus con-

( 19» ) tracté et rapetissé, abonde dans les mamelles destinées à sécréter le lait, lesquelles il distend progressivement, en ce qu'elles offrent moins de résistance à son afflux qu'aucune autre partie du corps non malade. Il est donc bien démontré que ce n'est jamais ce que nous ne comprenons pas que nous admettons comme vrai, mais bien ce que nous comprenons; et en effet, pour admettre ce que l'on ne comprend pas, il faudrait être idiot, stupide ou privé d'une partie de ses sens. Nous admettons aussi les marques de naissance que nous voyons, mais nous répudions avec dédain les explications gratuites, absurdes et incompréhensibles , qui les font dériver de l'influence de l'imagination maternelle, d'autant plus que nous savons très-bien que ceux qui croient à celte influence, n'ont pu la vérifier et ne la comprennent pas plus que nous; en sorte que si l'expérience ne nous eût fait connaître d'autres influences plus avérées et plus faciles à comprendre que celle de l'imagination , nous resterions dans le doute, seul moyen d'éviter l'erreur à défaut de preuves. C'est donc à tort et à faux que l'on suppose qu'il y a inconséquence de notre part à nier les effets prêtés à l'imagination maternelle, sous prétexte que nous ne les comprenons pas , puisque ce n'est que faute de preuves et d'une

connexité constante de ces effets avec la cause qu'on leur assigne ; c'est aussi parce que nous en comprenons l'impossibilité physiologique et physique, puisque la matrice et le sang n'ont point la conscience des fantaisies du cerveau, et que , chez les animaux doués d'une imagination, les races auraient dû perdre à la longue leur type primitif et devenir multiformes, vertes, bigarrées ou diversement tachetées, avec toute la confusion du chaos, si les images formées dans le cerveau des mères pouvaient se transmettre et s'empreindre sur leurs petits.

On abuse encore les simples et les ignorans par une autre supposition captieuse, quand on veut leur faire croire, comme Bablot, en insistant sur le j'ai vu, j'ai examiné de Van-Swieten, que nous nions l'existence des effets prêtés à l'imagination des mères , tandis que nous ne contestons que Vovigine fabuleuse et absurde qu'on leur donne, et que nous les admettons comme marques de naissance ou effets d'autres causes dont nous prouverons la réalité, en puisant nos preuves dans les phénomènes de la nature , dans la raison et le raisonnement , ainsi que dans le témoignage des interprètes les plus estimés des lois physiques et physiologiques qui président à l'organisation régulière et normale des êtres vivans.

( *97 ) Remarquons , au reste , qu'entre Van-Swieten et Bablot il y a cette différence , que le premier -, trop savant et trop sensé pour ne pas sentir le ridicule d une croyance sans preuve et uniquement fondée sur un préjugé , cherche à la légitimer par un sophisme, au lieu que l'autre, à la manière des sots, croit la sienne aussi fondée qu'elle l'est peu, en prouvant ce qui n'est pas contesté, et en finissant par tirer vanité des erreurs préjudiciables qu'il aurait répandues , parce qu'elles ont été celles de génies supérieurs selon lui. C'est plus que la sottise des courtisans d'Alexandre-Îe-Grand , qui, en crachant et se mouchant comme lui, croyaient l'imiter et partager sa grandeur. H y a plus : Bablot fait de graves reproches à ceux qui voudraient purger l'imagination des erreurs dont elle n'est pas coupable , pour rendre aux femmes une sécurité qu'elles doivent désirer , en s'exprimant ainsi , /. c. , p. 170 : « J'affirme que rien n'est capable de leur rendre , à cet égard , l'ombre même d'une sécurité mensongère , dont en effet l'expérience ne leur démontre que trop souvent la vanité. En réussissant malheureusement à persuader les hommes, on n'aurait travaillé, sans le vouloir, qu'à faire du joug aimable du mariage, le plus affreux, le plus infernal de tous les liens. On ne verrait plus de toutes parts que des pères nialheu-*

( i98 ) reux repousser de leurs bras, avec horreur, des enfans dont le défaut de ressemblance avec eux déposerait, au tribunal de leur jalousie, contre les feux adultères de leurs épouses. . . . Res est sacra miser : et ne souffrons pas que des dissertateurs froidement apathiques ou cruels établissent , sur les ruines de l'expérience, un fantôme d'opinion qui ne rime à rien , et qui n'est propre qu'à éveiller dans le cœur de l'homme le démon de la jalousie, qu'à troubler le repos des familles, et à creuser pour les femmes un nouvel abîme de maux d'autant plus désespérans, que le temps méme; loin de pouvoir jamais y apporter le moindre adoucissement, ne servirait, de jour en jour, qu'à en aggraver le sentiment. »

Il faut conclure, d'après ce passage , que l'auteur ne présume pas qu'il puisse y avoir d'autres causes des difformités et des marques de naissance que l'imagination ou l'infidélité des mères, et que par conséquent les préjugés sur le pouvoir de leur imagination , vrais ou faux , sont aussi une chose sacrée à laquelle il est défendu de toucher, de peur de troubler le repos des familles et de creuser pour les femmes un abîme de maux. Il semble encore, d'après ce passage , que les hommes de la connaissance de l'auteur et lui-même allaient vite regarder l'enfant dont accouchaient leurs femmes, pour savoir si elles étaient fidèles.

( *99 ) Bablot et ses amis sont des maris d'une grande perspicacité., pour reconnaître à ses premiers traits si un enfant est réellement d'eux , quoique pour d'autres les sexes soient même difficiles et souvent, impossibles à distinguer l'un de l'autre dans l'enfance , et ils sont si clairvoyans , que pour eux une femme qui , rassurée par son innocence, n'aurait préparé, avant son accouchement, aucun prétexte imaginaire, serait coupable, et que la coupable ou l'infidèle qui aurait été mieux avisée par la crainte de reproches fondés, serait innocente. Comme leur judiciaire ne se dément en aucun point, en voyant que hors du sein maternel un grand nombre de causes accidentelles concourent à changer la forme des enfans et des petits des animaux , ils en tirent la conséquence que des causes analogues ne peuvent produire des changemens analogues dans la matrice, et ils concentrent ainsi toute la magie de leur physiologie sur l'imagination. 11 faut convenir qu'il résulte de bien belles choses des conceptions judicieuses de Bablot, pour la tranquillité des femmes et des hommes , pour le bien-être des enfans , pour le perfectionnement des mœurs et pour les progrès de la physiologie : tant il est vrai de dire que l'erreur est une source féconde de béatitudes pour ceux qui savent l'exploiter !

Cependant Bablot a reçu l'approbation et les éloges d'un grand nombre de savans sur son ouvrage ; encore trop accrédité pour que j'aie pu ne pas en parler. Voilà comme la prévention est judicieuse l

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