‹ De l'imaginationChapitre 7 sur 20 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Contes ridicules , suppositions , fausses interprétations et inconséquences des partisans du pouvoir de l'imagination maternelle ; rapprochement de plusieurs faits historiques qui prouvent que leurs moyens de persuasion ont? dans tous les temps , favorisé l'erreur et l'imposture , et produit des égaremens funestes.

On sera moins surpris que des préjugés ridicules subjuguent encore les gens du monde, quand on saura que beaucoup de sa vans et de vénérables personnages les ont accrédités par des faits et des expériences controuvés , dont la fausseté eût été facile à démontrer , si le savoir et la gravité de ceux qui les ont rapportés avaient laissé le moindre doute sur leur réalité, ou si ce n'était plutôt fait de croire sur parole que d'examiner et d'expérimenter. Le célèbre Fernel , médecin du roi Henri II , dont les ouvrages ont été réimprimés plusieurs fois, dit, livre vu De la Procréation

de F homme : « Quand le paon couve ses œufs, si on l'enveloppe de linges blancs , il fait des petits tout blancs, de même que la poule en fait de diverses couleurs, si l'on peint diversement les œufs qu'elle couve. » 11 ajoute au même endroit qu'il est entièrement persuadé que la puissance de former tient à la pensée et en dépend uniquement (1). Ici, chacun peut s'assurer par l'expérience que ce conte est un rêve dû à la prévention de son auteur , car si les œufs ne viennent pas de paons blancs ni de poules et de coqs de diverses couleurs , on aura beau prodiguer les enveloppes et les peintures, la nature reproduira dans les mêmes circonstances la couleur des parens. Olivier de Serres , partageant la même erreur, recommande (Théâtre d'agr.,\s. 4^7), pour se procurer des paons blancs , de les faire couver dans un poulailler dont les murs soient blanchis avec du lait de chaux. Si le pouvoir de dessiner les formes appartient à la pensée et en dépend uniquement, ceux des animaux qui ne pensent pas , et les végétaux ne devraient point avoir de forme : il y a donc bien peu d'accord entre Van-

(0 Si pavo , dum ovissuis incubât , linteis albis circumtegatur , albos omninb pullos edit ; quemadmodum etiam gallina colore

varios emittet , si varie picta ova foveat Omninb mibi persua-

<leo vim formse effectiicem , à cogitatione duci , et ab eâ unâ régi. De Homînis Procrcationc , lib. 7, cap. 1 12.

Swieten et Fernel , dont on assimile les opinions, puisque l'un donne pour modèle à l'imagination d'une mère la forme d'une chenille , qui , selon Fautre , ne devrait point avoir de forme , à moins que cet insecte n'ait aussi la faculté de penser et d'imaginer avant son développement entier en papillon. Dans l'espèce humaine les embryons ne paraissent pas si précoces.

On verra plus tard que le docteur Marie de Saint-Ursin , peut-être par complaisance et dans le dessein de faire connaître les taîens d'un coiffeur de Paris, nommé Mi chai on, a annoncé dans la Gazette de santé à' avril 1807, dont il était rédacteur, une merveille produite , non par l'imagination d'une chatte , comme il le disait , qui aurait produit un être mi-chat et mi-lapin , mais bien par l'imagination du docteur lui-même.

Mais ce n'est pas seulement dans les temps modernes i que la crédulité du vulgaire a été mise à de pareilles épreuves. Avicèniie, l'un des principaux médecins arabes , raconte , dit-on , car je n'ai pu le trouver dans ses ouvrages , qu'une poule qui couvait, ayant aperçu un milan , en fut si effrayée , que les poulets écios de ses œufs avaient tous la tête de cet oiseau de proie. Si ce conte n'est pas d'Aviceune , on ne peut néanmoins douter que ce médecin n'admit l'influence de l'imagination non-seulement de la femme , mais

aussi de l'homme , car il dit que , « selon certains philosophes qui ne sont pas éloignés de ce qui paraît possible, les causes d'assimilation sont ce qui sert de modèle , vu qu'il y a dans l'esprit de la femme et de l'homme une disposition à concevoir sur un modèle fixe de forme humaine (1). » Pour croire au conte ridicule des poussins à tête de milan , que je n'aurais pas rapporté, s'il n'était cité sérieusement et même expliqué par les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle , il faut supposer autant de formes ou d'images de tête de milan dans l'esprit de la poule, qu'elle couvait d'œufs, et admettre ensuite que ces images ont passé toutes à travers le corps de la couveuse et la coque de ses œufs, en allant se fixer sur des cous déjà pourvus d'une tête qu'elles ont pétrie de nouveau, ou éliminée par je ne sais quelle voie. Mais si tant de petites images, sortant de la tête d'une poule effrayée, ont pu être transmises intactes et entières à travers tous ces intermédiaires, il n'y a pas de raison pour qu'une femme, qui doit avoir l'esprit encore plus actif qu'une poule , ne transmette aussi la figure ou au moins

( i) Et dixerunt quidam sapientum , et non sunt elongati à judiciopo&sibilitatis, quod de causis assimilationis est illud quod cxcmplifïcatur , cùm est dispositio conceptîonîs in mente mulieris, et viri ex forma humanâ exemplificatione firmâ. Avic. r De Generatione Fmbrjonis , fin. a i , tracl. i , cap. 2 , 1. 3.

quelques traits d'un objet qui l'effraie, à un enfant qu'elle tient sur ses genoux, à moins qu'il n'y ait des époques où le pouvoir de l'imagination étant prescrit , n'est plus admissible à jouir de ses droits. Le difficile dans un fait aussi concluant , est de savoir si la frayeur de la poule à la vue d'un seul milan lui a fait voir précisément autant d'oiseaux de proie qu'elle couvait d'oeufs , ou si son imagination a produit itérati veinent et l'une après l'autre sans confusion , autant d'images de tête de milan qu'il en fallait pour tous les œufs , en laissant perdre, dans le trajet de la transmission, l'image du reste du corps de cet oiseau. Ceux qui citent cornplaisamment un tel fait pour en appuyer leur opinion , comme Bablot et autres, feraient bien de nous donner un mot d'explication sur un travail de poule aussi mathématiquement calculé , quoique partiel dans la totalité de l'image, pour qu'il nous semblât , comme à eux, possible par le raisonnement ; car l'auteur de cette histoire, quel qu'il soit, ne dit pas comment il avait vu passer chaque image dans son voyage de la tête de la poule aux œufs, ni que dans aucune des transmissions , il y ait eu un seul trait d'égaré ou d'affaibli par la perte de quelque effluve véhiculaire et la longueur du trajet. Au reste, quand on comprend bien la possibilité de tout cela, et il faut au moins qu'une chose soit possible pour

être admise, on doit comprendre aussi qu'un enfant ait pu , comme le disent Malebranche , Hartsoeker, Muys, avoir tous les membres rompus par l'imagination de sa mère qui avait vu rompre un criminel , et quand on n'en comprendrait pas la possibilité, ne sont-ce pas toujours des faits contre lesquels , comme on dit, des millions de raisonnemens ne prouvent rien , puisqu'il y a tant d'autres vérités incontestables que nous ne comprenons pas non plus.

Mais puisque les raisonnemens ne peuvent rien contre la prévention, opposons-lui d'autres faits semblables qu'on ne peut attribuer à l'imagination. M. Murât, article foetus du DicL des Se. mèd.^ t. xvi, p. 63 et s.; après avoir fait observer que les fractures survenues à des fœtus encore contenus dans la matrice , peuvent tenir à diverses causes, rapporte qu'en novembre i8o3, on déposa à l'nospice de la Maternité un enfant naissant d'une force et d'un embonpoint ordinaires , dont tous les grands os des membres étaient fracturés , les uns dans leur milieu, les autres en deux endroits différens, et que le plus grand nombre des côtes, et même quelques-uns des os du crâne avaient également éprouvé une solution de continuité, et qu'enfin l'on compta quarante-trois fractures, dont quelques-unes présentaient un commencement de réunion , et d'autres étaient presqu'en-

tièrement consolidées , d'où l'on peut conclure avec certitude que les fractures n'étaient point le résultat de l'accouchement. Aussi, dit le docteur Murât , les informations que l'on put recueillir, apprirent que, pendant la grossesse, la mère n'avait éprouvé aucun accident , que l'accouchement avait été prompt, facile, qu'aucune violence n'avait été exercée sur le fœtus, et qu'il était né dans l'état où il avait été apporté à l'hospice; il ajoute que le squelette de ce fœtus a été conservé dans le cahinet du professeur Baudelocque, où il l'a souvent vu et examiné. Il fait mention d'un fœtus de quatre à cinq mois expulsé par une fausse couche, sur lequel Arnaud dit (Nouvelles observations sur la pratique des accouchemens , p. 92, obs. vin) avoir trouvé les os des avant-bras , des cuisses et des jambes séparés et mobiles comme si on les avait rompus à dessein, ne paraissant joints que par la peau. M. Murât rappelle aussi un cas semblable observé le 20 février i8i3 par le professeur C haussier , sur un fœtus où l'on compta cent treize fractures, et dont je parlerai plus tard , sans que rien ait pu faire présumer une influence quelconque de l'imagination maternelle. Voilà donc une répétition des mêmes phénomènes qui peuvent être produits par des causes diverses.

C'est dommage que les médecins qui donnent

tant de pouvoir à l'imagination de la mère , ne nous aient pas fait connaître de quelle manière ils sont parvenus à la science profonde qui les a mis en état de^ discerner si pertinemment le cachet de cette faculté du cachet de toutes les autres causes possibles des difformités , car l'on ne peut en admettre une à l'exclusion de toutes les autres , sans les connaître toutes, et s'être bien assuré que celle que l'on admet a agi toute seule; ce qui n'est pas chose facile , puisque pour cela, il faut suivre et observer les femelles depuis la conception jusqu'à l'accouchement , et de plus voir continuellement à chaque instant du jour ce qui se passe dans la matrice, à travers ses parois, les membranes du fœtus et les tégumens du corps de la mère , à part ce qui se passe dans le cerveau au sujet de l'imagination. Reste à savoir maintenant comment il se fait que toutes les femmes qui ont des envies, durant leur grossesse, n'en barbouillent pas leur fœtus ; car c'est là le terme , puisque la copie manque toujours d'une ressemblance exacte, tant elle est grossière; comment l'imagination des poules parvient à rendre difformes et monstrueux les poussins dans les œufs éclos à la chaleur des fours, des âtres , des étuves ou des sables de l'Egypte ; comment aussi se produisent les taches de quelques espèces de poissons , tels que les cyprins dorés de la Chine , dont les œufs ne sont fécondés

qu'après la ponte et éclosent dans l'eau; enfin comment il peut naître des plantes et des fruits difformes et monstrueux. Si ces prodiges ne s'opèrent point sous le domaine de l'imagination , c'est à ses partisans à nous dire comment nous pourrons distinguer ses œuvres de celles qui proviennent déchûtes, de coups, de commotions, de constrictions du cordon ombilical , des sugillations ou ecchymoses, des spasmes de l'utérus, de sonétroitesse, de la gène exercée par un fœtus sur l'autre dans les grossesses de jumeaux, de la mauvaise position , du trouble de la circulation et de la nutrition , du reflux et des congestions des humeurs par les vêtemens trop étroits et mal ajustés de la mère , de ses mouvemens inconsidérés , des secousses quelle éprouve, des sauts, et d'une légion de maladies qui peuvent aussi bien se manifester durantla grossesse qu'après l'accouchement. Voilà des questions que je fais , et non des raisonnemens, puisque ceux-ci sont en horreur à ceux qui soutiennent des choses ridicules et absurdes.

Dans cette fantasmagorie de l'imagination maternelle, l'on peut dire, comme au théâtre, que c'est de plus fort en plus fort , en lisant ce qui suit. Martin Delrio , dans ses Recherches magiques , rapporte qu'une pudique et belle dame d'Issigny fut si frappée de la vue soudaine et inattendue d'un loir, que, son fœtus en ayant pris

Page 1