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la forme dans la matrice, elle accoucha d'un loir (1). Passe encore pour un si petit animal. Mais si la frayeur venait d'un éléphant, d'un crocodile ou d'une haleine, l'accouchement serait inquiétant pour les mères crédules.
Ce qui prouve qu'il n'y a rien de trop absurde ni de trop ridicule pour des esprits prévenus , c'est que Riolan croit que , dans le temps de la conception ou de la gestation , une femme peut , en fixant attentivement la figure d'un diable, produire un enfant qui lui ressemble, ajoutant qu'il a paru un monstre de cette nature à Bois-le-Duc en Brabant (2). Schenckius , célèbre professeur de léna , raconte aussi qu'une femme mit au monde un enfant d'une forme pareille à celle que Ion donne au démon , parce que dans le carnaval , son mari travesti en diable , l'avait caressée , en disant qu'il voulait lui en faire un (3). Levinus
(1) Isniaci pudica et formosa matrona peperit glirem , eo quôd huic occurreus glis , rei ignara subito cccursu et aspectu ila est consternata, ut fœtus in utero in formam bestiolae degeneraverit. Martini Delrii Bisquisitiones magicœ , lib. i , cap. 3.
(2) Potestne mulier quse conceplûs aut gestationis tempore, attente inspexeritvulgarem cacodaemonis efngiem,similem fœtum producere ? Quidni , cum taie monstrum in urbe Brabantiae Boscoducensi apparuerit. JohatsnisRiolani FiLii Opéra anatomica, de Monstri Di sputatione , cap. 3.
(3) Quidam Bacchanaliorum tempore , larvam daemonis indutus , uxorem iniens , se dsemonem procreare velle asseruit ; concepit mulier, et fœtum peperit eâ forma quali dœmones pînguuntur. Obsrrvaiionum medic. lib. 4-
Lemnius , médecin qui , de son temps, eut beaucoup de vogue comme praticien en Zélande sa patrie , a écrit que si un chat , une souris , une belette venaient à sauter sur une femme grosse , son fruit en recevrait aussitôt la marque , à moins qu'elle ne se hâtât d'essuyer avec la main le membre touché par l'animal , et de porter la même main à la partie postérieure de son corps (i). Si nous craignons trop le diable pour nous en moquer , nous pouvons bien demander à ceux qui prennent toutes ces historiettes pour des preuves du pouvoir de l'imagination maternelle , comment Lemnius avait appris ce qu'il fallait faire pour la désorienter et préserver les enfans de ses effets , et par combien d'expériences ils ont constaté eux-mêmes l'efficacité du moyen qu'il propose.
Beaucoup d'écrivains, séduits parle même préjugé , ont prétendu que les ours , les lièvres et les oiseaux , en Groenland , ne devenaient blancs que parce que les neiges agissaient sur l'imagination des femelles, comme le père Lafîiteau a également attribué la couleur des Nègres et celle des
{i) Pariter idem accidit , si felis , vel mus , vel mustela inopinato mulierem gravidam insilierit , nam confestim nota foetui imprimitur , nisi forte mulier membrum ab animali contactum , illico manu abstergat , et eandem raanum posticœ corporis parti admoveat. De occultis Naturœ Miraculis , cap. 4«
Caraïbes à l'action de couleurs semblables sur l'imagination des mères , sans réfléchir que les mêmes phénomènes se perpétuent encore quelque temps par progéniture , et ne s'effacent que peu à peu dans les climats contraires. Heureusement que les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle , d'autant plus tranchans et intolérans , qu'ils ont moins de probabilités en leur faveur , n'ont encore pu interdire l'examen et la discussion des miracles qu'ils prêtent à leur idole, car ils ne se seraient pas arrêtés en si beau chemin . et nous aurions encore d'autres fables plus extraordinaires à examiner de leur part, telles que celles des hommes-marins , des hommes-poissons, etc. , que la crédulité profane n'est guère plus hardie à accréditer aujourd'hui , que ne l'est la crédulité superstitieuse à bercer encore le peuple de sorciers , de possédés , de pactes avec le diable , d'exorcismes , d'enchantemens , et d'autres conceptions pareilles du bon vieux temps.
La même prévention qui fait inventer et arranger des événemens selon ses besoins , grossit aussi la liste des autorités dont elle s'appuie par des noms qui n'y appartiennent pas. C'est ainsi que Bablot et d'autres auteurs usurpent le nom d'Hippocrate en faveur de leur opinion, quoiqu'on ne trouve rien dans ses ouvrages qui annonce que lui et les Grecs de son temps aient cru l'imagination
maternelle capable de faire changer le type de la formation naturelle.
Il remarque seulement que la petitesse de la matrice de quelques femmes peut devenir une cause de mutilation, et ceux qui, comme moi, ont éprouve plusieurs fois le resserrement par lequel elle engourdit le bras de l'accoucheur le plus robuste, n'auront pas de peine à croire que des spasmes violens de ce viscère , provenant de causes morales ou physiques, peuvent bien aussi déterminer des mutilations et d'autres difformités par leur permanence ou leur retour fréquent. On peut ajouter , à l'appui de cette opinion , que tous les naturalistes admettent la différence de nourriture et celles de capacité et de structure des cellules où les abeilles font éclore le couvain ou les œufs, comme les seules causes des différences de forme , de volume et d'organes qu'on remarque entre les abeilles reines et les abeilles ouvrières. Dans le livre de la Superfétation , attribué par les uns à Hippocrate, et par les autres, avec plus de vraisemblance , à son gendre Polybe, parce qu'il est indigne du père de la médecine , il est dit que , « si les femmes enceintes ont envie de manger de la terre ou du charbon, et qu'elles en mangent , la marque en paraîtra sur la tête de l'enfant, après la naissance (1). » Mais c'est là
(i) Prasgnantibus si terra aut carbones in cibum expetantur ,
( 2l4 ) une cause physique , et non une cause morale , telle que l'imagination. L'appétence des femmes enceintes pour des choses extraordinaires , telles que terre , charbon , craie y etc. , tient à une disposition particulière des viscères de la digestion connue sous le nom de malade, qui est accompagnée ou suivie delà dépravation des sucs nourriciers et du sang , c'est-à-dire d'un dérangement de santé que l'enfant partage, et dont les indices sont plus manifestes sur la figure que sur les autres parties du corps. Mais, quel que soit le sens que l'on veuille attacher à ce passage , il contredit plus qu'il ne favorise l'opinion de ceux qui veulent s'en, prévaloir , puisqu'ils attribuent les marques des enfans aux envies des mères non satisfaites ^ et qu'ici c'est le contraire. On ajoute que saint Jérôme , dans ses Questions hébraïques sur la Genèse , cite , comme un fait tiré d'un livre d'Hippocrate , l'histoire d'une femme qui , sur le point d'être punie comme adultère , parce qu'elle était accouchée d'un très-bel enfant qui ne ressemblait à aucun de ses parens ni à sa race , fut disculpée par un médecin qui conseilla de voir s'il ne se trouvait pas par hasard dans sa chambre un portrait semblable , et comme il s'en trouva un , sa présence fit évanouir tous les soupçons. Ob-
eaque edant , in fœtus capite , uni in lucem cditus fuerit , horiint %ignum apparet. De Superjœtatione , Foesio , interprète.
( "5) servons que non-seulement ce fait ne se trouve pas dans les ouvrages d'Hippocrate , qui n'en parle nulle part, et que cependant il avait toute l'opportunité d'en parler dans son traité sur la nature de l'homme, sous les titres De Geniturâ , De Naturâpueri , De Carnibusj mais aussi qu'il n'est pas rapporté dans 1 édition qu'a faite des œuvres de saint Jérôme le bénédictin Martianay, ce qui serait une omission dans cette édition, si ce n'est une interpolation dans celle de Frobenius. Le même saint Jérôme , un peu crédule , a écrit qu'il n'est pas étonnant que les femmes procréent des enfans conformes à ce qu'elles ont vu ou imaginé, puisqu'on dit que la même chose s'observe dans les haras de jumens , en Espagne (i).
Quoi qu'il en soit du portrait allégué en faveur d'une Grecque , il était digne de tout médecin instruit et philosophe d'empêcher de condamner une mère sous le frivole prétexte que son enfant manquait de ressemblance avec ses parens, d'abord parce que les enfans ne ressemblent jamais , peu après leur naissance , à des adultes , si ce n'est
(i) Nec mirum hanc in conceptu fœminarum esse naturam , ut quales perspexerint , sive mente conceperint , in extremo voluptatis sestu quge concipiunt , talem sobolem procréent, cùm hoc ipsuminequarum gregibus apud Hispanos dicatur fieri, Qucestiones , seu Traditiones hebraïcce t in-foL, t. 2 , p. 222.
( «6 ) quelques traits encore mal dessinés ; autrement, iJs ne seraient pas enfans : en second lieu , parce que beaucoup d'accidens peuvent contribuer à altérer les traits naturels des enfans et des parens, en sorte que , pour agir sensément , il aurait fallu comparer l'enfant, non à la ligure actuelle de ceuxci , mais à celle qu'ils avaient dans leur enfance, et s'assurer, en outre, que la conception et le développement de tous avaient eu lieu dans des circonstances parfaitement égales. Il est aisé de penser d'après cela que, sans être partisan du pouvoir de l'imagination , tout médecin philantrope aimerait mieux se mettre à la portée des juges, en ayant l'air de partager un préjugé reçu par eux, que de laisser condamner une femme innocente. Tout ce qui résulte de ce récit, c'est qu'il y avait des personnes qui croyaient au pouvoir de l'imagination dans le pays où le fait a eu lieu, s'il a eu lieu; ce qui ne serait pas étonnant, si ses habitans avaient eu des relations avec la Sicile , où Ernpédocle avait accrédité depuis longtemps le préjugé de ce pouvoir. Il en résulte aussi que les parens de l'enfant devaient être laids et de vilaine race, puisque celui-ci, qui ne leur ressemblait pas, était très-beau; mais combien d'enfans ne passeraient pas pour adultérins, si tous les parens laids reniaient ceux qui ne leur res^ semblent pas î
On a voulu arguer que les Grecs croyaient au pouvoir de l'imagination' bien avant Hippocrate , qui vivait environ 160 ans avant 1ère chrétienne, parce que Hésiode , que plusieurs auteurs disent contemporain d'Homère -9 mort 907 ans avant la même ère, conseille de ne s'occuper de la reproduction qu'au sortir d'un festin ou.de quelque amusement , et jamais en revenant des funérailles. Mais tout cela n'est pas pins concluant pour l'opinion que l'on veut accréditer , que ne le serait le choix d'une belle femme, de bons alimens, d'un air pur et d'une campagne agréable, parce qu'il est prouvé que toutes ces choses, en favorisant la santé et le développement des forces vitales, augmentent l'énergie et la vivacité de l'amour , dont l'influence est si marquée sur la progéniture. Gomme les chagrins et la tristesse énervent les forces et dérangent les fonctions vitales, il est certain que les funérailles et d'autres cérémonies affligeantes ne peuvent contribuer au but, de la reproduction, non plus que la disette et les fatigues. C'est ce que les agronomes, soigneux de conserver les belles races d'animaux , savent et observent très-bien , sans s'inquiéter de l'imagination.
On s'est aussi appuyé de l'autorité de Galien pour le même objet , comme le prouve le passage^ suivant de Bablot : « Le seul endroit que je sache
( 218 ) où il semble que ce médecin grec se soit clairement expliqué , le voici : « Mais s'il survient quelque passion , du flegme, ou de la bile noire ou d'autres humeurs , les traits de la mère s'affaiblissent , et l'enfant ne peut plus lui ressembler ; »