DES EFFETS DRAMATIQUES
Au premier rang de ces effets, nous devons placer l'illusion. Rien de plus juste et de mieux senti que ce qu'en a dit Marmontel ; et nous ne pouvons que le recommander encore aux méditations de nos dramaturges.
11 regarde avec raison la vraisemblance et non la réalité comme le principe de l'illusion. « Il est vrai, dit-il, qu'on a plus à craindre de s'éloigner de la nature que d'en approcher de trop près ; mais entre la servitude et la licence, il y a une liberté sage, et cette liberté consiste à se permettre de choisir et d'embellir en imitant. Quant aux moyens qu'on doit exclure de l'imitation théâtrale, il en est qui rendent cette imitation trop effrayante et horriblement vraie, comme lorsque, sous l'habit de l'acteur qui doit paraître se tuer, on cache une vessie pleine de sang et
que le sang inonde le théâtre. Il en est qui rendent grossièrement et bassement une nature dégoûtante ; il en est qui sont pris dans un naturel insipide et trivial, dont l'unique mérite est une plate vérité : tout cela doit être interdit à l'imitation poétique dont le but est de plaire, non pas seulement à la multitude, mais aux esprits les plus cultivés , etc. »
Les émotions que le poëte dramatique a le plus communément pour objet de produire et de développer en nous sont : la gaieté, la surprise, l'admiration, l'attendrissement , la pitié, la terreur; et c'est au développement bien dirigé de ces émotions que le théâtre en effet doit ses plus beaux triomphes. Avant messieurs les romantiques, on ne savait pas qu'on devait, par-dessus tout, y chercher les plaisirs de Irréalité.
Réalité soit : au moins ne nous l'offrez pas vulgaire , horrible ou dégoûtante ! Où donc est la nécessité de nous la présenter sous ce point de vue? Croyez -vous parvenir à nous la faire aimer?... Jamais.
Si j'ai dit avec raison que l'imitation théâtrale avait et devait avoir pour objet le développement d'une action propre à nous intéresser, la
conclusion toute naturelle à tirer de là, c'est que les faits trop vulgaires ou susceptibles de soulever en nous des sentiments d'horreur ou de dégoût, ne peuvent être admis au théâtre et doivent en être proscrits, les uns comme indignes, et les autres comme incapables d'exciter l'intérêt d'un peuple civilisé.
Mais, d'un autre côté, comme avant tout, messieurs les romantiques ont Ja prétention d'être naturels et vrais, les voici qui vous diront : tant pis pour ceux qui n'aiment pas les horreurs et les banalités ; ces gens-là sont indignes d'apprécier, d'admirer la nature; et c'est la nature que nous imitons.
Vous voulez imiter la nature? Avouez pourtant que ce n'est pas sans restriction ; car autrement nous vous prierions de la laisser faire ; et vérité pour vérité, nous aimerions tout autant celle que chacun peut se procurer le plaisir d'admirer gratis à la courtille, à la grève, à la morgue et dans les carrefours.
Il y a restriction, sans doute, et les enthousiastes les plus décidés du nouveau système en seront d'accord avec nous ; mais alors où doit-on s'arrêter? — Devant certains objets d'imitation
véritablement indignes de la scène, et que j'essayais d'indiquer tout à l'heure, après Marmontel. Ici, du moins, les créateurs du théâtre français nous ont laissé leur exemple à suivre, et jamais ils n'ont outre-passé la mesure des convenances à cet égard.
On insiste et l'on dit : S'ils ont évité prudemment ce qui pouvait être indigne de la scène, avouez du moins qu'ils ne se sont pas emparés de tout ce qui pouvait en être digne? — A la bonne heure : je veux bien qu'ils nous aient laissé quelque chose à faire.