‹ De l'imitation théâtrale à propos du romantismeChapitre 19 sur 25 · LE GROTESQUE OU LE LAID · texte numérisé non relu

LE GROTESQUE OU LE LAID

GLORIFIÉ PAR M. VICTOR HUGO. l

M. Victor Hugo ne se contente pas de nous recommander l'emploi du grotesque dans le drame , il en exalte les avantages avec une prédilection toute particulière ; et le dernier mot de son système est la glorification du laid.

« La muse épique des anciens n'avait , dit-il, étudié la nature que sous une seule face , rejetant, sans pitié, de l'art tout ce qui, dans le monde soumis à son observation, ne se rapportait pas à un certain type du beau »; mais, depuis l' avènement du christianisme , un nouveau type ( le grotesque) apparaît au monde, et à sa suite, le vrai drame.

M. Victor Hugo veut bien accorder cependant que le grotesque n'était pas inconnu des anciens ;

I. Ce chapitre et Le suivant sont entièrement neufs, à part certains passages repris de mes éditions précédentes et ailleurs.

mais les types nombreux que nous en offre la mythologie ne peuvent, suivant lui, soutenir la comparaison avec ceux dont il rapporte l'origine au christianisme. Il nous aurait semblé pourtant que les Furies, les Parques, le chien Cerbère, les Cyclopes, les Harpies, les Satires, les Faunes, les Sy rênes et les Tritons, les Gorgones, les Centaures, la Chimère, l'Hydre de Lerne, etc., valent bien les Gnomes, les Goules, les Ogres , les Vampires, les Brucolaques, etc., si complaisamment cités par M. Victor Hugo ; mais nous ne voulons pas disputer des goûts. Nous lui accorderons même assez volontiers que Pluton ri est pas le diable, comme il le dit; mais il n'en reste pas moins bien constaté que le grotesque n'est pas né du christianisme , et qu'il était , au contraire , en grand honneur et déjà très-cultivé chez les anciens, longtemps avant Jésus-Christ. L'opinion contraire est si peu soutenable que, malgré tout le respect dû à la parole du maître, elle n'a pas fait son chemin, sans contradiction, sur tous les bancs de la nouvelle école. Ainsi, tandis que M. Victor Hugo fait naître le romantisme du grotesque , et le grotesque du christianisme, M. Henri Blaze, traducteur et commentateur de

Faust , et l'un des plus grands soutiens du romantisme, à la suite de Goethe, en fait remonter l'origine au grotesque païen. Nous ne nous chargerons pas d'accorder ces messieurs ; mais voilà M. Victor Hugo bien distancé.

Remarquons au surplus que le nouveau grotesque, intronisé dans l'art et si vanté par M. Victor Hugo , appartient au moyen âge et non pas au christianisme qui le désavouerait plutôt. Si celui-ci a renversé le grotesque païen, ce n'était pas pour eu remettre un autre à sa place. M. Victor Hugo reconnaît lui-même que le christianisme a épuré l'âme en dégageant l'esprit des liens de la matière. Ce côté de la question n'est pas toutefois ce qui l'occupe le plus. M. Victor Hugo se fait ici du christianisme une espèce de couverture, un moyen de la cause en faveur de son système; et s'il a été frappé de sa prééminence sur le paganisme, c'est surtout dans ses rapports avec l'art , au point de vue particulier des contrastes et des oppositions qu'il aime à rencontrer partout. Ce qui plaît notamment à son esprit, c'est que la loi nouvelle ait mis en relief et accusé plus fortement chez nous la lutte éternelle du mal et du bien , c'est qu'il ait dit à

l'homme : Tu es double, il y a chez toi l'âme et la bête, la bête surtout : voilà l'important, voilà ce que le paganisme n'avait pas trouvé!...

Sortons du chaos, cherchons la lumière et laissons aux mots leur signification propre. On peut admettre et faire contraster, dans les œuvres de l'esprit, le naturel et le merveilleux, le sérieux et le bouffon, l'héroïque et le burlesque, le tragique et le comique , le beau et le laid dont le grotesque est une variété, le sublime et ce qui est bas , petit, commun. Le drame , en particulier, n'a jamais vécu d'autre chose, avant et depuis Jésus-Christ. Les faits sont là. M. Victor Hugo n'a rien inventé là-dessus. Ce qui lui appartient en propre et que nous lui laissons, c'est l'abus qu'il a fait du langage en réduisant les différents modes énumérés ci-dessus à ceux du grotesque et du sublime qui n'ont entre eux aucun rapport d'opposition directe et nécessaire.

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