‹ De l'imitation théâtrale à propos du romantismeChapitre 20 sur 25 · ET LA REALITE DE M. VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

ET LA REALITE DE M. VICTOR HUGO

Les .développements qui précèdent ont surabondamment établi que la réforme tentée par la nouvelle école a eu surtout pour objet de substituer le principe de la réalité dans le drame, à celui de la vraisemblance posé par Aristote. Il est bon d'aller au fond de cette prétendue réforme et d'en compléter l'appréciation.

La doctrine du réel a fait d'autant plus de bruit qu'elle était vide de sens ; et je n'en sais point desquelles on puisse dire avec plus de fondement :

Sunt verba et voces, prsetereaque nihil. La fable des Bâtons flottants sur l'onde est ici

encore une image bien affaiblie de la mystification du public. On a pu voir en effet que la vérité n'a jamais perdu plus de terrain que depuis l'invention de cette théorie.

Je ne puis mieux entrer dans la question qu'en reproduisant d'abord ici quelques passages du chapitre IX de la poétique d'Aiïstote, où ce philosophe examine en quoi la fonction du poëte diffère de celle de l'historien.

o La fonction du poëte n'est point de décrire les faits tels qu'ils sont arrivés, mais de les décrire tels qu'ils ont pu ou dû arriver, selon la vraisemblance et la nécessité. En effet, le poëte et l'historien ne diffèrent pas en cela seulement que l'un écrit en vers et l'autre en prose. Mettez en vers l'histoire d'Hérodote, ce ne sera jamais qu'une histoire en vers. La vraie différence est que l'historien transmet les faits tels qu'ils sont, le poëte tels qu'ils peuvent ou doivent être. Aussi la poésie est -elle pins philosophique et plus instructive qne l'histoire. La poésie s'attache plus au général, l'histoire au particulier. — Dans la comédie , le poëte ayant construit sa fable de manière que tout y paraisse vrai-

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semblable, choisit à son gré les noms des personnages. Dans la tragédie, on choisit les noms véritables. En voici la raison : ce qui a pu arriver produit la persuasion. Les faits qui n'ont point existé, semblent ne pouvoir exister jamais. Ceux qu'on a déjà vus sont manifestement possibles. »

Aristote établit ensuite que le poëte dramatique est plus poëte par la fable que par les vers, et que la vraisemblance est la loi suprême de la poésie '. « Il faut, dit-il, dans les mœurs et clans la composition, chercher toujours la vraisemblance ou la nécessité, de sorte qu'il soit toujours nécessaire ou vraisemblable que tel personnage parle ou agisse ainsi, que tel accident arrive après tel autre. »

1. On peut voir ici qu' Aristote attachait au mot poésie une signification différente de celle que nous y attachons dans notre langue. Ce mot dérivé de iroielv, faire , impliquait une idée de création ou d'invention, plus on moins indépendante de la forme ou du mode d'expression, tandis que. chez nous, ce même mot sert à indiquer plus particulièrement le style figuré , c'est-à-dire celui qui se fait remarquer, même en prose, par la richesse et la variété des images, le mouvement, la chaleur et le coloris.

C'est ainsi que le principe de la vraisemblance a été posé par Aristote, il y a deux mille ans. Ce philosophe avait senti qu'on ne pouvait raisonnablement présenter un autre but à l'ambition du poëte dramatique ; et c'est à cela qu'on s'était arrêté jusqu'à l'époque où le principe de la réalité fut inauguré, par M. Victor Hugo, dans la préface de Cromwell. Il est bon de le citer aussi.

« Le caractère du drame est le réel. » Voilà le principe et voici le commentaire : n Essayons, dit-il, d'indiquer quelle est la limite infranchissable qui, à notre avis, sépare la réalité selon l'art de la réalité selon la nature. Il y a étourderie à les confondre comme le font quelques partisans peu avancés du romantisme. La vérité de l'art ne saurait jamais être, ainsi que l'ont dit plusieurs, la réalité absolue. L'art ne peut donner la chose même. — On doit donc reconnaître, sous peine de l'absurde, que le domaine de l'art et celui de la nature sont parfaitement distincts. La nature et l'art sont deux choses, sans quoi l'une ou l'autre n'existerait pas. »

M. Victor Hugo ne nous dit rien des rapports de sa réalité selon l'art avec la vraisemblance d'Aristote. Je comprends sou silence prudent.

Cette prétendue réalité dont il a fait tant de bruit n'existe et ne peut exister en effet que dans l' imagination de ceux qui se laissent prendre à de vaines paroles. L'art a certaines limites qu'il ne peut franchir, limites qui lui sont imposées par la nature même des choses et par la mesure de ses moyens d'action. Il a pour objet, non pas la reproduction matériellement exacte et littérale des personnages et des faits, mais leur imitation plus ou moins satisfaisante, eu égard aux traditions historiques et aux ressources de la scène. Ce ne sont pas des portraits, dans la rigoureuse acception du mot, qu'on vient chercher au théâtre, à moins qu'il ne s'agisse de personnages contemporains que le peintre a pu voir. — Et encore!... Nous avons eu sous les yeux des tentatives de ce genre1. En principe et dans l'intention rien de mieux; mais en fait, oserait-on se flatter d'avoir atteint ce sublime

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