Certains drames dont Napoléon était le sujet
de l'art appelé réalité! N'a-t-on pas bien plutôt manqué ou dépassé le but, et ne serait-on pas tenté de voir, dans ces imitations forcées, bien plutôt des charges et des caricatures que des portraits? Je ne veux point blâmer cependant les efforts qu'on a faits, je les tiens pour bons, je ne trouve même pas mauvais qu'on nous ait montré, clans ces dernières années, le fameux duc de Glocester avec sa bosse historique, et je suis si peu difficile à ce sujet que je n'ai même pas cherché à savoir si on avait eu raison de la mettre d'un côté plutôt que de l'autre, je veux dire seulement, avec M. Victor Hugo, que l'art ne peut donner la chose même.
Et si la réalité dont on poursuit la chimère n'est en définitive autre chose que cette espèce de vérité approximative ou de vraisemblance qui a toujours été recommandée dans l'imitation des personnages et des faits, pourquoi ce besoin d'innover dans les mots quand on ne change rien dans les choses? A quoi bon substituer à un principe juste et formulé d'une manière convenable, un principe aussi faux qu'illusoire et sans portée sérieuse, un principe de déception?
Voilà précisément ce qu'on peut reprocher à M. Victor Hugo, car en quoi, je le demande maintenant, sa réalité selon l'art qui, de son propre aveu, n'est pas la réalité selon la nature, et qui n'est pas non plus la réalité absolue, pourrait-elle différer de la vraisemblance d'Aristote? Je serais, quant à moi, très -embarrassé de le dire, et je crois pouvoir assurer qu'il en serait très-empêché lui-même.
Il est arrivé cependant (c'est M. Victor Hugo qui nous le disait tout à l'heure), il est arrivé que certains partisans peu avancés du romantisme auraient abusé de sa doctrine en la prenant trop à la lettre. En tout cas, ce serait moins leur faute à mes yeux que la sienne, attendu qu'il n'y avait pas moyen d'en faire autrement quelque chose de neuf. Une atténuation quelconque du mot qui la représentait l'aurait fait avorter dans son germe. On aurait pu d'ailleurs élever sur elle une question de paternité gênante. Aristote était là tout prêt à la dévorer comme un nouveau Saturne ; et c'est pourquoi les disciples ont fait autour d'elle un bruit assourdissant, comme autrefois les Corybantes autour de Jupiter.
Et maintenant que la doctrine, ainsi éclose au bruit des fanfares, a réveillé comme en sursaut le monde littéraire, maintenant que la foudre a été lancée en son nom, elle nous est restée, non pas dans les termes de la définition savamment étudiée du maître, mais dans la traduction libre de ses Corybantes.
Et voilà comment cette fameuse réalité selon l'art qui, au fond, n'est qu'une mauvaise contrefaçon de la vraisemblance d'Aristote, a cependant continué de passer pour quelque chose de différent. M. Victor Hugo a pris ses positions de manière qu'il en soit ainsi, dans l'opinion publique et dans celle de ses disciples. Ajoutons, même pour ces derniers , que leur intérêt s'y trouve engagé, le mot pouvant garder quelque signification dans l'école, au moins comme affiche d'une prétention commode, à la portée de tout le monde , et qui couvre bien des choses.
On aurait pu croire cependant que le réel, une fois proclamé par opposition au vraisemblable, il en sortirait au moins quelques efforts de plus en faveur de via vérité dans l'imitation des faits.
C'était bien la moindre chose : eh bien , non; c'est tout le contraire qui est arrivé.
Nous lisons dans la poétique d'Aristote (chapitre XIV) : « Il n'est jamais permis de renverser les traditions. » Chose étrange et pourtant bien claire à tous les yeux ! Jamais les traditions n'ont été plus renversées que depuis l'intronisation du réel.
En revanche , et comme si la chose était bien nouvelle, on a montré beaucoup de prétentions à la peinture des mœurs locales, à la vérité dans les costumes , à l'imitation toute matérielle des individualités, sans négliger, bien entendu, certaines formes de langage plus ou moins topiques. Rien de plus facile au surplus, car on avait sous la main le vocabulaire de l'école, arsenal de phrases toutes faites et d'interjections surannées, de locutions remuées du moyen âge et qui ont percé la couverture des vieilles chroniques. C'est ainsi que les Vaucanson de la doctrine ont dressé devant nous tant d'automates. Vains efforts ! Il en est résulté tout simplement que, plus l'attention s'arrêtait à ces artifices de facture, plus l'illusion disparaissait pour faire place aux vanités
d'une érudition de pur étalage et qu'on pouvait croire empruntée au quai de la Ferraille. Admettons cependant que l'école ait pris la chose au sérieux, comment n'a-t-elle pas senti, dès les premiers pas , qu'en s' engageant dans les voies de ce dom-quichotisme littéraire, elle n'embrassait qu'un fantôme ou de vaines apparences , et se payait d'une satisfaction qui pouvait toujours être contestée. Ce n'est pas, toutefois, que je lui en fasse un grand grief. Il n'y aurait là, j'en conviens, que du temps perdu. Ce dont je me plains, c'est que la vérité historique ait été entièrement sacrifiée, pour ainsi dire, à ces bagatelles de la porte. Il est visible, en effet, que cette vérité n'a jamais été plus audacieusement violée. J'en appelle au jugement de tous les hommes impartiaux. La réalité qu'on nous prêche aujourd'hui n'est donc, en dernier résultat, qu'un problème sans solution possible, une amorce trompeuse, un piège tendu à la bonne foi du public.
En somme, il semblerait qu'on ne tînt tant à la forme et à certains caractères extérieurs de la vérité que pour acheter le droit de mentir im-
punément sur le fond. Le pittoresque nous déborde aux dépens de la raison publique, et tous les recoins du domaine de l'art en sont infestés.
Ce qui nous reste de l'histoire et ce que nous devons y chercher avant tout, ce n'est pas tant la forme accidentelle et transitoire du développement des faits particuliers que la vérité éternelle du cœur humain dans tous les temps et dans tous les lieux.
Sans doute, il est bon de chercher aussi la vérité dans les détails accessoires, et de donner, autant que possible , aux personnages le cachet de leur époque et de leur individualité. Ce principe est commun à toutes les écoles ; mais je le répète, une prétention trop grande à la parfaite exactitude est un écueil où viennent se briser nécessairement tous les efforts de l'art; et le moindre inconvénient de cette prétention c'est la puérilité.
Il y aurait, je le sais, de l'injustice à faire remonter jusqu'à M. Victor Hugo la responsabilité de toutes les folies du romantisme. Ainsi, par exemple, en ce qui concerne l'emploi des cou-
leurs locales , on doit reconnaître au moins que ses recommandations sont d'une sagesse remarquable. Abordant cette question dans la préface de Cromice/1, il s'attache à poser les vrais principes ; et c'est une occasion pour lui de gourmander ceux de ses disciples auxquels il conviendrait, comme il le dit, défaire de la couleur locale en ajoutant après coup quelques touches criardes çà et là sur un ensemble parfaitement faux et conventionnel.
Il continue, ainsi qu'il suit, dans le beau langage qui lui appartient : « Ce n'est point à la surface du drame que doit être la couleur locale, mais au fond, dans le cœur même de l'œuvre, d'où elle se répand au dehors, d'ellemême, naturellement, également, et, pour ainsi dire , dans tous les coins du drame , comme la sève qui monte de la racine à la dernière feuille. »
On ne saurait trop recommander ce passage aux méditations de tous ceux qui nous font de la couleur locale au poids , pour le théâtre et dans les romans-feuilleton.
Nous pouvons maintenant savoir à quoi nous
en tenir sur ce grand mot de réalité dont la nouvelle école a posé le principe. Il est assez patent, Dieu merci, qu'en fait, elle n'en poursuit que les apparences et les caractères extérieurs. Elle semblerait s'être dit : « que m'importe, après tout, la vérité de l'histoire et la moralité qui peut en sortir ! Il s'agit pour moi, non pas tant d'accepter le joug de son autorité, que de me placer habilement sous son égide , afin de faire passer mes théories sociales et littéraires; et tel a été en effet son point de départ. On a pu croire un moment que son ambition n'allait à rien moins qu'à une rénovation complète de la société dans les mœurs et dans les idées par une vaste contrefaçon de l'histoire. Il n'y avait là, probablement, rien de bien sérieux que le besoin de se faire un public; et sans parler ici des ressorts extraîittèraires qu'on a fait jouer dans ce but, il est au moins demeuré bien évident que le romantisme a spéculé sur un étalage de moyens qui rentrent dans les procédés ordinaires de l'industrialisme et de l'esprit de boutique.
Un mot, maintenant , des réformes vraies que notre vieux théâtre semblait réclamer. Ce sera la conclusion de ce chapitre, aussi bien pour
certains classiques attardés que pour messieurs les romantiques.
L'ancienne tragédie n'admettait pas certains personnages dont la condition, le langage ou les habitudes auraient pu rompre cette unité de ton qui s'y trouvait érigée, pour ainsi dire, en principe de convenance. Il est bon, dans l'intérêt de nos plaisirs et de la vraisemblance , de ne repousser aucun des personnages essentiels ou utiles et susceptibles de concourir au libre développement d'une action.
L'ancienne tragédie, trop étroitement resserrée dans les unités de temps et de lieu, mettait souvent en récit ce qui doit être en action sur la scène, et se privait ainsi de l'appui du spectacle et des localités, pour le développement du pathétique. Il y a si longtemps qu'on le dit que j'aurais pu me dispenser de le répéter '.
La nouvelle école, sous prétexte de remédiera
I. « J'avoue, dit Voltaire, que le théâtre anglais est bien défectueux; il a manqué à presque tous les auteurs tmgiquesde l'Angleterre, cette pureté, cette conduite régulière, ces bienséances de l'action et du style, cette élégance et toutes ces finesses de l'art qui ont établi la repu-
tout cela, s'épuise en frais d'accessoires inutiles : elle vous peindra dans une seule tragédie les mœurs de tout un peuple, aux dépens du tableau principal et du temps que vous auriez pu beaucoup mieux employer chez vous.
La nouvelle tragédie , supplée au développement des caractères par une affectation de prétendue vérité dans les manières, les habitudes et la physionomie des personnages historiques ; elle ne vous passe rien du matériel et du personnel de leur entourage ; et quand , de cette manière, elle a sacrifié l'étoffe à la broderie, le
tation du théâtre français, depuis le grand Corneille; mais les tragédies anglaises ont un grand mérite, c'est celui de l'action. — Nous avons en France des tragédies estimées qui sont plutôt. des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement. Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage. »
On voit, de plus, en plus, que, dans l'appréciation des défauts de notre vieux théâtre, il n'y a aujourd'hui rien de nouveau que le tapage et les gros mots des portevoix de la nouvelle école.
principal à l'accessoire, elle peut amuser les hommes d'aujourd'hui comme on amusait les enfants d'autrefois.
Messieurs de la nouvelle école appellent cela du réel ; et nous ne sommes pas de leur avis. Laissons-lesy'ojw à la nature, et prendre des visions pour des réalités.