‹ De l'imitation théâtrale à propos du romantismeChapitre 22 sur 25 · SES PRÉTENTIONS. — DÉFINITION DL' MOT · texte numérisé non relu

SES PRÉTENTIONS. — DÉFINITION DL' MOT

Le romantisme , comme on veut l'entendre , a tout envahi dans notre littérature , à l'exception des règles, attendu que le génie n'a pas besoin de règles, et que la médiocrité peut, en les méprisant, se donner des airs de génie.

Le romantisme a deviné que les grands écrivains du siècle de Louis XIV avaient perdu la

langue française, en lui donnant ces formes magistrales, et néanmoins si variées, si heureusement appropriées à tous les genres de composition, que nous lui voyons encore aujourd'hui.

Le romantisme est une ère de régénération qui nous rajeunit de trois siècles environ. Tout ce qu'il n'a pas inspiré depuis le vieux Ronsard est nul et non avenu chez nous. Tout ce qui, dans la littérature dramatique, échappe à l'esprit romantique, est faux ou n'existe pas, témoins YTjyhigènie de Racine qui ne doit plus nous émouvoir, et les tragédies de Sophocle qui ne sont pas des tragédies.

Si je voulais donner une idée de tout ce que le romantisme est ou peut être , et de toutes les formes qu'il a déjà revêtues parmi nous, depuis qu'on en parle et qu'on en fait, ce serait à n'en pas finir; et cependant, comme il faut que ce soit quelque chose ou rien, je vais essayer de le définir après beaucoup d'autres, en attendant qu'on le définisse après moi.

Le mot romantisme est l'expression d'un genre de coloris emprunté aux mœurs et à l'esprit du moyen âge, et rien de plus. Nous nous en tien-

drons là, bien persuadé que , d'une part, on ne saurait en présenter la définition sous un point de vue plus caractéristique, et que, d'une autre part, on ne serait fondé, d'aucune manière, à l'étendre plus loin.

Quel autre caractère, en effet, croirait-on pouvoir assigner au romantisme ? Est-ce le mépris de certains usages établis? Soit : on sait bien que, de sa part , il y a mépris ; mais quant à la réforme de ces usages, en ce qu'elle offrait de raisonnable, il n'a été ni le premier, ni le seul à la réclamer.

Il ne chercherait pas, je pense, un titre à l'originalité dans le fait de son extraction bâtarde ou de sa ressemblance avec le système suivi par les dramaturges du siècle dernier, dans les prétentions qu'il affecte à l'imitation durée/, à la peinture des individualités, car il a été devancé sous ce rapport ; et nous ne voyons pas, jusqu'à présent, que ses prétentions lui aient beaucoup réussi.

Tout ce que le romantisme offre donc, en dernier résultat, de caractéristique et de propre à le faire distinguer, c'est une certaine affectation d'esprit gothique et suranné, c'est l'air de

sauvagerie et d' incivilisation qu'il aime à se donner, c'est l'ardeur avec laquelle on a vu ses partisans s'abattre sur le moyen âge, à la manière des vautours et des oiseaux de nuit.

Le romantisme , ainsi considéré , ne peut être opposé directement au classique, attendu que ce dernier n'exclut aucune source d'inspiration poétique, aucun genre de coloris, qu'il les admet tous, au contraire, et n'intervient, sous ce point de vue , dans la question , que pour ériger la fidélité des couleurs locales en principe absolu.

Le mot classique, en général, est l'expression des qualités qui constituent la bonté d'un ouvrage : il s'applique en littérature à toute création de l'art ou produit de l'imagination qui se fait remarquer par un certain degré de perfection.

Toutes les règles, tous les principes que la grammaire, la prosodie, la rhétorique, la logique ou le bon sens, la saine critique et le bon goût, peuvent imposer au génie , le mot classique en est l'expression. Si, parmi ces règles, il en est de vicieuses ou de mal fondées , de tyranniques

ou d'arbitraires, on doit les réformer, sans contredit, mais il en est d'immuables et qu'on doit respecter.

Si l'on peut concevoir autant de genres de poésie qu'il y a de sources d'inspiration poétique, on peut opposer, sans doute avec raison, la poésie romantique à la poésie mythologique, ossianique, orientale , etc. ; mais il n'y a point de similitude et de parité dans les termes de la comparaison que l'on voudrait établir entre le classique et le romantique ; et si l'on ne s'est jamais entendu sur ce dernier point, c'est qu'en effet la question n'était pas là.

Le refrain du siècle, en général, est qu'il nous faut une littérature nationale ; et, par une étrange contradiction, c'est de la littérature étrangère qu'on nous donne. On veut aussi du réel et du positif, et rien de plus abstrait, de plus inintelligible souvent que la poésie de nos réformateurs. On veut se débarrasser de certaines règles, et je vois qu'on a peine à les éluder, qu'on est réduit à s'excuser de les avoir suivies. J'entends dire, d'un autre côté, qu'il n'y a point de règles et qu'on n'en veut point ; mais cela n'em-

pêche pas de proclamer, tout aussitôt, certains principes; et ce sont précisément ceux-là qu'on enfreint. On se pique de fidélité , de vérité, dans l'imitation des faits, des caractères et des personnages historiques; et jamais, la vérité en toutes choses n'a été plus profanée qu'aujourd'hui. De deux choses l'une : on ne s'entend pas encore, ou si l'on s'entend, c'est comme je l'ai dit , pour tout brouiller ; car si , par hasard , on veut autre chose, il est évident qu'on ne fait pas ce qu'on veut.

Que signifie ce grand mot de littérature nationale invoqué si souvent contre la France, et qui paraît sans réplique à nos anglo-germains. L'éclat qu'on veut en faire et qu'on en fait, ne s'étend guère au delà du bruit qui s'attache à la majesté du mot ; car, autrement, j'avoue que je n'en comprendrais pas la portée plus que ces messieurs ne paraissent la comprendre euxmêmes.

Plus un peuple est voisin de la barbarie, plus il est empreint des fers de sa nature ; et plus il a, par conséquent, de ce qu'on peut appeler son caractère national. Or, il est des nations qui, par

leur isolement géographique, ou quelques désavantages relatifs attachés à leur idiome, à leurs mœurs ou à leur climat , sont condamnées en quelque sorte, à se retrancher fièrement dans les consolations d'un patriotisme farouche et de l'amour-propre national ; et telle est en effet la condition des Anglais.

De ce que les Anglais n'ont rien voulu voir en littérature au delà des brouillards de la Tamise et du ciel ossianique et brumeux de leur Ecosse, il ne s'ensuit pas que nous devions leur envier ce triste privilège de nature ou de condition qui les rend chez nous si détracteurs.

Autant les Anglais ont porté loin l'égoïsme et l'aveugle exagération des préjugés nationaux , autant les Français ont montréd'heureux instinct, de sagesse et d'abandon sur ce point. C'est une vérité flagrante et qu'on ne songera pas, je pense, à contester. Tout concourait en France à ce résultat dont je ne crois pas que nous ayons beaucoup à nous affliger sous le point de vue qui nous occupe, et même sous beaucoup d'autres; et si c'était ici le lieu d'en chercher les raisons, je les trouverais facilement dans les circonstances

de notre position relative et de notre climat, dans l'heureuse universalité de notre idiome, et dans l'entrecroisement des races diverses ou des peuples différents qui composent aujourd'hui la France, et dont l'agglomération s'est insensiblement opérée sous l'influence des révolutions politiques.

Il est certain que ce mélange de races diverses, aujourd'hui confondues sous l'empire des mêmes lois et des mêmes usages, a contribué, d'une manière puissante, à modifier le caractère primitif de chacune d'elles. Ainsi le Français n'a point de physionomie nationale essentiellement distincte. On le reconnaît généralement chez les autres peuples à son caractère expansif, à la flexibilité de ses habitudes , à son esprit pénétrant, libre et communicatif. On reconnaît un Anglais, au contraire, à son esprit dédaigneux, à son humeur austère et défiante, et surtout à l'opiniâtreté de ses préventions nationales '.

1. Voilà ce que j écrivais en 1829, avec un peu dé prévention peut-être aussi; mais je n'en retranche rien. Il m'en coûterait trop de me reprocher aujourd'hui ce que m'inspirait alors, en présence ûv> attaques dirigées contre notre littérature française, un sentimentdelégitimedéfense.

Quel que soit donc , en dernier résultat, le caractère ou l'esprit de notre littérature, en ce que nous pourrions lui trouver de particulièrement distinctif et national, il est certain que nous avons eu la noble ambition de l'appliquer à tout , que nous avons encore aujourd'hui cette ambition, que nous l'aurons probablement toujours; et si notre littérature n'est pas exclusivement nationale, ainsi qu'on le dirait de celle de nos voisins, dans le sens étroit que je viens d'indiquer, c'est qu'elle est le reflet de cette heureuse aptitude à tout saisir, à tout embrasser , qui distingue éminemment notre nation N c'est que tout ce qui tient à l'esprit et au cœur humain, dans tous les temps et dans tous les lieux, ne peut lui demeurer étranger; c'est qu'elle est et doit être enfin cosmopolite.

Ainsi, que nos littérateurs français se fassent honneur aujourd'hui d'une certaine prédilection pour les sujets nationaux ; qu'ils en demandent à nos souvenirs et à nos traditions, rien de mieux : seulement, je leur conseillerai de ne pas s'escrimer, la dague au poing , dans l'exécution de ce noble projet. Je ne leur dirai pas : rou-

gissez de vos anciennes incursions dans la littérature grecque ou de celle qu'il vous plairait de faire aujourd'hui dans le domaine des littératures anglaise, allemande, espagnole, etc.; mais rougissez de le faire en imitateurs serviles , en détracteurs de notre gloire acquise, en admirateurs aveugles ou passionnés de celle des étrangers ?

Si j'ai dit que notre littérature n'avait pas un caractère exclusivement national, est-ceà dire pour cela que nous n'ayons pas de littérature nationale? Avant de nous décrier nous-mêmes à cet égard, il aurait fallu s'entendre au moins sur la signification du mot, le définir et l'expliquer; mais voilà précisément ce qui reste encore à faire ; et nous comprenons si peu la portée de cette expression, qu'aujourd'hui même il est difficile de l'employer, sans s'exposer à dire une sottise.

Et puisqu'il s'agit ici du théâtre en particulier, quelles sont les conditions d'un théâtre national? Est-ce donc aux Anglais, serait-ce encore aux Allemands que nous pouvons en emprunter l'idée? Faut-il absolument, pour en avoir un, que tous les sujets de nos imitations soient puisés dans nos propres annales, ou dans nos traditions religieuses?

On ne l'entend pas sans doute ainsi. Cette source n'a rien d'exclusif ; et nous ne dédaignons pas d'y puiser , dans l'intérêt de nos plaisirs, autant que les étrangers peuvent le faire euxmêmes dans leur propre histoire. On va m'objecter qu'il ne s'agit point du nombre des productions, mais de leur qualité, mais surtout de l'esprit national empreint dans ces productions. Notre principe en France a toujours été d'être vrais dans l'imitation des personnages et des mœurs, aussi bien quand nous peignons les Français que quand nous peignons les Grecs et les Romains, etc. Ce principe est aussi vieux qu'Aristote ; et ce n'est pas en cela qu'on voudrait aujourd'hui décliner sa juridiction.

Que si l'on voulait retrouver le caractère et l'empreinte de cet esprit national ailleurs que

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dans les sujets d'imitation puisés dans nos propres annales, et qui peuvent avoir ainsi des rapports immédiats avec lui, je nie qu'il y soit bien placé. Ce serait alors un contre-sens, un défaut des plus graves, défaut que les Anglais euxmêmes ont reproché particulièrement à Racine, en l'accusant d'avoir francisé, nationalisé quelques-uns de ses personnages, et en ajoutant dérisoirement à ceux-ci l'épithète de monsieur : monsieur Britannicus , monsieur Xipharès, etc.

Il est vrai que nous pouvons largement user de représailles ; et puisqu'il s'agit ici de disparates et d'incohérences, il n'est peut-être aucun poëte dramatique auquel on puisse en reprocher plus qu'à Shakespeare; et ce n'est pas seulement qu'il ait anglaisé ses personnages; il a fait plus, il les a shakespearisès , c'est-à-dire assujettis à tous les caprices de son humeur, à toutes les fantaisies d'un laisser-aller sans frein '.

1. Exemples : Coriolan briguant les suffrages du peuple, son chapeau à la main, repoussant Sicinius. en lui disant : Retire-toi, vieux bouc!... Va-Ven, vieux squelette, au je fais voler tes os hors de tes habits .'... — Cléopâtre appelant des musiciens et les renvoyant aussitôt

C'est ainsi que les influences un peu trop absolues de l'esprit national ou du génie individuel, esclave de lui-même et de ses propres entraînements , sont un véritable écueil , une chance d'imperfection dans les produits de l'imitation scénique ; et sous ce point de vue, ce serait peutêtre aux nations étrangères à nous demander des leçons plutôt qu'à nous en donner.

Voyons enfin ce qui pourrait avoir été, suivant nos détracteurs, un obstacle au développement de notre esprit national appliqué à la littérature dramatique. Ils nous accusent d'avoir imité les Grecs : eh bien, consentons d'abord à ne pas revendiquer les honneurs de cette imitation dans les sujets que la mythologie grecque a pu fournir à notre scène tragique. Écartons cela comme un superflu de notre gloire ; et ne nous prévalons même pas de la part d'invention qui revient à

pour faire une partie de billard avec Charmion : puis, au refus de celle-ci. voulant aller pêcher à la ligne : et plus loin , menaçant un messager qui lui apporte une nouvelle désagréable, de le faire bouillir à petit feu et mariner dans la saumure . etc. — Les détails de ce genre nous mèneraient trop loin.

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