J28 DE L'IMITATION THÉÂTRALE
nos poètes dans la conception rajeunie de ces différents sujets.
Maintenant, je le demande, en quoi ressemblons-nous d'ailleurs à ces anciens Grecs? Est-ce que nous leur avons immolé notre esprit national et le sentiment du goût qui nous est propre ? — On nous a reproché le contraire. — Est-ce que notre système théâtral aurait été calqué sur le leur? — On sait bien qu'il en diffère essentiellement. Quelle espèce de ressemblance avons-nous donc avec les Grecs? Il faut bien que nous leur ayons emprunté quelque chose; et quand même le bruit des déclamations sans fin dont on nous assourdit à ce sujet, ne serait que celui de la montagne en couches , encore est-il bon qu'on nous dise à propos de quoi.
Notre tort principal, et le seul, à peu près, serait d'avoir imité les Grecs en ce qui tient à l'observation d'un principe établi par Aristote, et duquel on a fait abusivement la règle des trois unités. Mais à qui persuadera-t-on qu'une simple concession faite à certaines convenances de forme ait influé sur le génie des créateurs de notre théâtre, au point d'en avoir effacé les caractères et paralysé l'essor; et puisqu'ils ne se ressem-
blent pas, même entre eux, comment ressembleraient-ils aux Grecs?
De quoi s'agit-il enfin? — De l'unité d'action? — Non , puisque celle-ci n'a point encore été récusée. — Des unités de temps et de lieu ? — Mais , d'abord , il arrive rarement qu'on soit obligé de s'en écarter essentiellement; mais nos grands poètes en ont fait les applications les plus heureuses; et quant à la foule des imitateurs vulgaires (imitatores servum pecus), on sait bien que la médiocrité ne compte pas en littérature, et qu'il y aurait de l'injustice à vouloir en tirer parti pour ou contre les règles.
Au delà de ce principe des unités dont les conditions ne sont point absolues, et qui dans certains cas peut être modifié , sans doute , avec avantage, on chercherait en vain, dans la poétique d'Aristote,un seul autre principe général à l'observation duquel on pût attacher l'idée d'une erreur ou d'un écart ou d'une aveugle servitude; et messieurs les romantiques eux-mêmes en seront forcément d'accord avec moi, dès qu'ils se seront donné la peine de lire enfin cet Aristote et qu'ils l'auront compris, ou qu'ils se le seront fait expli-
quer, ce qui ne demande, après tout, qu'un peu de bonne volonté.
C'est pour avoir eu le bon esprit de ne pas méconnaître cette vérité que la France a réellement conquis un théâtre national, en ce sens étendu qu'aucun autre ne peut lui être comparé, que la gloire en est imprescriptible et doit à jamais triompher des caprices de la mode, de la témérité des systèmes et des outrages de la médiocrité.
Pour ne parler que de la tragédie d'abord, est-ce que Corneille, Racine et Voltaire n'ont été que des imitateurs serviles ou des plagiaires? Est-ce que les créations qui leur appartiennent ne sont pas des créations françaises? Est-ce que notre nation, par conséquent, n'a pas à se glorifier du génie qui distingue en particulier chacun de ces grands poètes? Est-ce que, pour avoir été plus ou moins fidèles cà deux ou trois unités, ils ont cessé d'être grands par eux-mêmes; et leur en faire un reproche aujourd'hui, n'est-ce pas s'amuser à leurs pieds?
Quanta lacomédie,contentons-nousde nommer Molière, et Regnard après lui, Regnard, emblème
de la gaieté française , et qui nous fera rire , au moins tant qu'on rira chez nous. Ce n'est pas que, depuis ces grands hommes, il n'ait rien été produit parmi nous de neuf et de véritablement beau ; mais je ne me suis pas proposé de faire ici l'inventaire de nos richesses dramatiques.
En vérité, j'ai peine à m' expliquer cette étrange manie de vouloir ainsi contester à nos plus grands écrivains cet esprit créateur et ce génie d'invention que l'on jette à la tête des étrangers. Quoi, c'est à nous dont les lois, les mœurs et les vicissitudes politiques ont ébranlé le monde entier, c'est à nous qu'on refuserait un caractère, un esprit national, essentiellement propre et distinctif et des écrivains originaux !
Cette prétention, tout aveugle qu'elle soit, ne serait pas, je le veux bien , sans quelque fondement, si la liberté ne pouvait exister sans la licence, et l'originalité sans la bizarrerie ; mais le bon sens et le bon goût sont de droit com-
mun parmi nous, et nos plus grands écrivains eux-mêmes ont sagement reconnu qu'ils en étaient justiciables et qu'ils devaient en respecter les arrêts. Nulle part , en effet , la raison n'a plus de souveraineté qu'en France; et je ne prétends point parler de cette raison systématique, à l'usage de certains philosophes , et qui, fondée sur l'abus des mots , permet à ces messieurs de divaguer le plus savamment du monde , mais de cette raison pratique , étendue chaque jour et perfectionnée par la multiplicité de nos relations sociales et le libre conflit des opinions.
Cet empire de la raison s'explique et se conçoit parfaitement chez un peuple qui peut s'honorer d'avoir produit tant de profonds observateurs et de génies éclairés, chez un peuple où se sont élevés Montaigne, Pascal, Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, Regnard, La Bruyère, Vauvenargues, Bossuet, Buffon, Montesquieu, Voltaire , et tant d'autres représentants de notre gloire littéraire et philosophique.
Où retrouver ailleurs au même degré d'éclat, cette force de dialectique et cette puissance de
raison, cette finesse de goût, cette pénétrante clarté que nous admirons dans les œuvres de nos grands hommes et dont les traditions se sont perpétuées dans la critique française? Il y a là, ce me semble, une assez vive expression de notre esprit national, un peu mobile et frondeur, il est vrai, mais prompt à se corriger lui-même ; et je conçois que chez un peuple où le bon sens et la raison publique ont eu de semblables interprètes, il soit difficile de faire impunément des sottises en philosophie, comme en littérature et même en politique.
Oui, tel est en effet le genre d'esprit qui distingue éminemment notre nation, c'est l'amour du juste et du grand, du raisonnable et du vrai, c'est son aptitude à les saisir et son ardeur à les défendre. Aucun peuple, j'en conviens, n'est en même temps plus accessible aux séductions de la mode, aux impressions d'un engouement passager dans les matières de goût, dans les choses de sentiment ; mais rien de ce que la raison n'aurait pas bien expressément sanctionné, n'est durable et persistant chez lui. Le ridicule ou l'indifférence en auraient bientôt fait justice.
Et d'où lui vient cette supériorité morale et
134 DE L'IMITATION TIIÉATRALE.
cet ascendant particulier qu'il a conquis sur les autres nations de l'Europe, ascendant qui, pour être contesté, n'en est pas moins réel et continuellement agissant? — Du prodigieux développement de sa littérature et des circonstances uniques dans l'histoire des siècles, au milieu desquelles on a vu s'opérer ce développement.
Le génie de notre langue était à peine fixé que déjà nous possédions ces principes du bon goût, puisés dans l'étude approfondie de la littérature ancienne ; et par une heureuse coïncidence, on ne vit jamais paraître à la fois tant de génies supérieurs et d'esprits distingués.
De puissantes raisons contribuaient alors à nous distraire et à nous éloigner des sentiments que nous aurions pu puiser dans l'état de nos institutions politiques ou religieuses. Il eût été difficile et dangereux d'aborder ces questions. D'un autre côté, la magnificence de Louis XIV et le prestige des belles années de son règne, entraînaient, subjuguaient tous les esprits. Comment alors aurions-nous pu rester insensibles aux nobles beautés de la littérature grecque et romaine, et aux souvenirs de cette ancienne
civilisation dont l'éclat se mêlait à l'aurore d'un grand siècle !
Et c'est ainsi qu'en nous arrachant à l'étroite préoccupation des idolâtries locales et des préjugés nationaux, l'impulsion qui nous était donnée tendait à laisser déjà prédominer cet esprit d'analyse et d'observation, de critique et d'examen qui devait tourner d'abord au profit du goût, qui devait tourner ensuite au profit de la raison.
Cette impulsion n'était pas favorable, sans doute, au recueillement des passions rêveuses et solitaires, aux jouissances de cette mélancolie dont nos voisins d'outre- mer et d'outre-Rhin font si grand cas. La France, en un mot, n'était pas sentimentale; elle était raisonneuse; et cette fièvre de raisonnement, parfois délirante, a précipité, troublé, je n'en disconviens pas, mais aussi favorisé le développement de son éducation littéraire et politique.
Rien de plus naturel aujourd'hui que la France, après avoir emprunté si heureusement à la civilisation des Grecs et des Romains les éléments de sa première illustration littéraire, fasse un retour sur elle-même et se replie sur ses propres
traditions. Il est digne d'elle, en effet, de chercher à retremper sa littérature et sa poésie dans les inspirations du sentiment national et religieux ; mais je dis qu'elle ne doit pas le faire aux dépens de ce qu'elle a gagné ; je dis que le développement de ce nouveau besoin ne doit pas être la condamnation de ses lumières acquises et les réclame au contraire. Or, il est évident qu'on veut nous enlever cet avantage de position qui pourrait nous défendre au moins contre les envahissements du mauvais goût.
Si d'un côté le goût nous défend d'imiter sans choix et sans discernement, la manière des Anglais et celle des Allemands, je dois dire aussi que, sous un point de vue moral et beaucoup plus essentiel, il ne serait pas sans danger de nous accoutumer à ces tableaux affreux d'une imagination délirante et satanique, aussi flétrissants pour la raison qui s'y soumet que fatigants pour le cœur en butte à leur impression. Voilà pourtant ce qu'on cherche à nous faire admirer dans les produits de la littérature allemande et ce qu'on voudrait naturaliser chez nous ' .