QUE NOUS CHERCHONS AU THEATRE
La première question qui se présente à l'esprit serait d'examiner la cause du plaisir et le principe des émotions que le théâtre produit en nous ; mais , en philosophie comme en littérature , on a pu remarquer souvent qu'il existait un terme au delà duquel il était bon de s'en tenir au fait et de ne pas chercher à l'expliquer. La discussion des causes premières a toujours été l'écueil des plus grands esprits, surtout en matière de sentiment.
La plus simple imitation d'un objet pris dans la nature a pour effet de nous intéresser et de développer en nous un sentiment de curiosité. Pourquoi? Parce que tout objet dont la réalité nous aurait frappés d'abord acquiert un autre genre d'intérêt pour nous quand il est imité par l'art: parce que nous sommes curieux , de notre nature, et avides de sensations nouvelles: il n'y a rien à chercher au delà.
Voyez l'enfant neuf encore et vierge d'émotions : tout le frappe et l'occupe. 11 épuise indistinctement sur les objets toute l'attention dont il est capable ; et parmi ceux qui sont offerts à son ingénue curiosité, les objets d'imitation ne sont pas ceux qui l'intéressent le moins. Plus tard, à mesure que son imagination s'étend, que son jugement se forme et que son goût s'épure, il a besoin d'émotions qui soient en rapport avec le développement de son intelligence; et c'est ainsi qu'il se perfectionne insensiblement dans l'habitude de choisir et d'analyser les objets de sa curiosité.
Tel est l'homme au plus haut degré de sa force intellectuelle et de son aptitude aux jouissances de l'esprit; mais ce terme est bien près
du déclin. Si l'expérience et l'éducation, si l'habitude de juger, conspirent de toutes parts à répandre dans la société la qualité de connaisseur et d'homme de goût, le plaisir qu'on peut prendre à l'exercer n'est pas le partage de tous; et ceplaisir, quel qu'il soit, n'est à mes yeux qu'un bien faible dédommagement de l'insensibilité dont il a pris la place.
Ce qui peut se dire en particulier de l'homme individuellement considéré , je l'applique en général à la vie des sociétés. C'est ainsi que nous retrouvons partout l'inévitable effet des modifications que le temps, si puissant dans sa marche, imprime à l'esprit humain.
Nous devons, je n'en disconviens pas, subordonner les développements de notre littérature aux besoins du siècle et de la civilisation ; mais, pour y parvenir avec honneur, il ne faudrait pas commencer, comme on le fait, par le dénigrement de nos anciennes gloires; il ne faudrait pas, d'un autre côté, prendre la mode pour le siècle et des vieilleries pour des nouveautés.
Il est bien vrai qu'aujourd'hui le goût général est en quelque sorte blasé, si je puis m'exprimer ainsi, sur les anciens chefs-d'œuvre de notre
scène; mais la tyrannie des novateurjs est si grande à ce sujet qu'ils sont venus à bout d'ériger en préjugé, dans les esprits de la génération qui s'avance, un sentiment d'indifférence ou de dédain, qui n'a pu se développer en eux qu'après la jouissance ou sous l'influence des séductions et de l'attrait d'un nouveau système.
Et voilà comment le goût individuel est souvent dénaturé , maîtrisé par les caprices de la mode ou par un enthousiasme de commande ; voilà comment l'homme se fourvoie dans ses jouissances, en précipite la marche naturelle, au gré d'un factice engouement qui ne lui permet pas de s'apercevoir à temps qu'il a subordonné les vrais besoins de son cœur aux vanités de son esprit.
C'est ainsi que l'individu ne s'appartient pas toujours au milieu de la société, qu'à peine entré dans le monde, il est tenu d'y vieillir avant l'âge et d'en subir la caducité. Telle est la condition de l'esprit humain. Si c'est un mal (et c'en est un sansdoute) , il n'est pas au pouvoir de l'homme isolé de s'en garantir et de s'en préserver luimême. Il en serait constamment l'esclave ou la
victime, à moins que l'instinct général et les institutions d'un gouvernement sage et prévoyant ne tendent de concert au rétablissement de l'ordre et au maintien de l'économie qui doit être observée jusque dans l'administration de nos plaisirs.
Voyons, en attendant, ce qui se passe aujourd'hui. Tandis que nous répudions notre ancienne gloire dramatique , et que nous la livrons en quelque sorte au mépris des étrangers, nous exaltons la gloire de Shakespeare, et peu satisfaits d'avoir emprunté quelques inspirations plus ou moins heureuses à ce génie d'un autre âge et d'un ciel étranger, nous l'exhumons tout entier, nous le transplantons littéralement sur notre scène.
Et n'est-ce pas d'abord un premier contresens, un indice de malaise, un aveugle besoin de faire valoir, à la faveur de quelques beautés sublimes , un mélange incohérent des tons les plus disparates, et d'acheter ainsi le droit de tout brouiller , de tout confondre , en un mot, d'être barbare impunément, comme on l'était en Angleterre, il y a deux cents ans et plus!
Je veux bien cependant passer condamnation
sur ce point. Traduisons, si tel est le goût du jour, imitons les étrangers, jusque dans leurs défauts ; mais du moins ne le faisons pas à nos dépens.
Je suis loin, à plus forte raison, de me prononcer contre le système des créations nouvelles : et tout ce qui me paraît téméraire en cela , c'est que messieurs les romantiques ont voulu les élever sur la ruine des anciennes, au lieu de les placer modestement à côté ; c'est qu'ils ont voulu contester au passé sa gloire et la légitimité de ses plaisirs; c'est que là où il ne devait être question que d'une noble rivalité, des symptômes de guerre ont éclaté; c'est qu'on a chanté la victoire avant de l'avoir obtenue... Gomme si l'on ne pouvait édifier sans détruire, ou s'illustrer sans combattre ; comme si la France ne savait pas honorer tous les genres de gloire, et pouvait souscrire aux conditions d'un échange où tout est d'un côté, du moins jusqu'à ce jour, et rien de l'autre !
A quoi bon cet acharnement, cette ardeur de guerre civile littéraire ; et que pouvons-nous en attendre de glorieux pour nous? Rien. Que nous reste-t-il aujourd'hui de ces critiques passionnées
dont fut témoin le siècle de Louis XIV, et qui tendaient à rabaisser la gloire des anciens? Rien. Que pourrait-on gagner enfin, de peuple à peuple , à dénigrer celui-ci pour exalter celui-là ? Rien. Les grands seront toujours grands, les petits toujours petits. La France est la mère adoptive de tous les grands hommes : elle a pour eux du bronze et du marbre ; et les Zoïles y sont oubliés.
Observons que cet emportement d'aveugle critique et ce besoin de dénigrement n'ont jamais été le partage des grands esprits. Ce ne sont pas Racine etBoileau qui voulaient détrôner Homère et Sophocle; et si, dans le siècle dernier, Voltaire a signalé les monstrueux défauts de Shakespeare, en les attribuant surtout à la barbarie de son siècle, il est aussi le premier qui nous en ait fait admirer le génie.
« Avec quel plaisir, dit Voltaire, n'ai-je point vu à Londres la tragédie de Jules César , qui, depuis cent cinquante années, fait les délices de l'Angleterre! Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie : il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage com-
posé dans un siècle d'ignorance par un homme qui, même, ne savait pas le latin, et qui n'eut
de maître que son génie L'art était dans son
enfance, du temps d'Eschyle, comme à Londres, du temps de Shakespeare ; maisparmi les grandes fautes des poètes grecs , et même des Anglais , on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés 5 et si quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les mœurs étrangères que par des traductions et sur des ouï-dire , les condamnent sans aucune restriction, ils sont, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs agréables, parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons. Mais si les Grecs et les Anglais passent les bornes de la bienséance , et si ces derniers surtout ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles, nous autres Français, aussi scrupuleux qu'ils ont été téméraires, nous nous arrêtons trop, de peur de nous emporter , et quelquefois , nous n'arrivons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes. »
Voilà comme on doit parler à son pays; voilà comme il faut savoir à propos lui adresser des
conseils, au lieu de chercher à l'ameuter contre ses grands hommes.
Ce que je conclus provisoirement de tout ceci, c'est qu'aucun genre de beautés ne doit être proscrit du théâtre. Ajoutons que loin de céder aux préventions de l' amour-propre national, il est digne de nous de naturaliser en France les richesses de la littérature étrangère, à l'exemple de nos devanciers qui nous ont transmis , en les embellissant, les chefs-d'œuvre de la littérature grecque. Il ne s'agit que de le faire avec choix et discernement. Si la liberté doit régner, c'est en littérature surtout; et nous aurons lieu d'examiner, dans le cours de cet écrit, comment cette liberté doit être entendue.
Ce ne sera pas, disons-le d'avance, à la façon de messieurs les démolisseurs : ils n'ont prouvé, jusqu'à présent, que leur impuissance; et que pouvions-nous attendre en effet de ceux qui n'ont pas rougi de marcher, sous les enseignes du vandalisme , à la rénovation de notre système dramatique !
La seule vérité que nos réformateurs aient, sans contredit, bien fermement établie dans la conscience du public, est qu'il nous faut dunou-
veau; mais l'opinion d'ailleurs était parfaitement d'accord avec eux sur ce point, surtout depuis la mort de Talma, dont le sublime et puissant génie soutenait seul et rajeunissait l'ancienne tragédie qui , ne suffisant plus à nos plaisirs y peut néanmoins contribuer encore '.
Ce prestige de la nouveauté, si puissant sur l'esprit delà multitude, est en effet l'un des plus grands mobiles de l'intérêt qui se rattache aux produits de l'imitation théâtrale ; et nous devons en tenir compte aussi dans l'appréciation des causes et des éléments de cet intérêt.
En résumé, le plaisir naturel que toute imitation produit en nous, et particulièrement celle qui a l'homme et ses passions pour objet, l'illusion dont elle peut être accompagnée, l'attrait de la nouveauté, les jouissances de la critique et du goût, sont tout le secret du plaisir que nous cherchons au théâtre.
1. A l'époque où j'écrivais cela, je n'espérais pas . je l'avoue, que mes prévisions seraient si promptement et si heureusement justifiées. Il me suffira de nommer ici M"c Rachel dont l'apparition a relevé tout à coup notre \ [eux théâtre et lui a rendu son public, un moment dispersé.
Aristote a le premier fixé les véritables principes à ce sujet. « Il est, dit-il, de l'essence de l'homme d'imiter dès son enfance. C'est en imitant qu'il reçoit l'instruction première, et tout objet imité lui plaît. Les ouvrages de l'art en sont les preuves éclatantes. Des objets qui nous font horreur, des animaux hideux, des cadavres, nous plaisent représentés fidèlement. Pourquoi? c'est qu'apprendre est un plaisir pour les philosophes et aussi pour les autres hommes , quoiqu'il leur soit moins sensible. Les images charment la vue ; on apprend et en même temps on raisonne sur chaque objet : Oui, dit-on, c'est bien cela. Que si l'on n'a jamais vu l'objet, ce n'est plus l'imitation qui produit le plaisir, c'est l'habileté de l'artiste, le coloris ou quelque autre cause semblable '. »