MATIÈRE ET OBJET
La matière de l'imitation théâtrale est partout : dans la nature et dans l'histoire, dans les traditions, clans les croyances, dans le monde réel et dans celui des fictions ; mais le choix des personnages et des faits, des sentiments et des passions qui sont susceptibles d'entrer dans le domaine de cette imitation, doit être subordonné au développement d'une action propre à nous intéresser. Tel est en effet son véritable objet.
Pouvons-nous reprocher sans injustice aux créateurs de l'art dramatique en France, et à ceux qui les ont suivis, de s'être égarés dans le choix des sujets qu'ils ont jugés dignes de la scène, ou d'avoir imposé des bornes trop étroites à la liberté de ce choix? De ce qu'ils n'ont pas tout fait, conclura-t-on qu'ils n'ont rien fait? De ce qu'ils n'ont pas fait de telle façon, s'ensuit-il absolument qu'ils aient mal fait? Chaque chose a son temps, chaque siècle a sa manière ; et tant
mieux si les ressources de l'esprit humain sont aussi variées qu'inépuisables.
Ouvrons-nous des routes nouvelles, ou plutôt, reconnaissons modestement que nous ne faisons que suivre celles que nos devanciers nous ont tracées, sans les avoir entièrement parcourues. Eux aussi n'avaient pas dédaigné d'emprunter à la littérature étrangère une partie de leurs inspirations ; et s'il y a du mérite en cela, c'est que la nôtre a pu s'en glorifier. Quoi donc ! oublierait-on que la littérature espagnole était à la mode en France, il y a deux siècles environ, comme aujourd'hui la littérature anglo-germanique? Oublierait-on que notre grand Corneille a pris le sujet du Cid à Guilhen de Castro, celui d'Héraclius à Calderon?
S'agit-il de créations nationales, de créations puisées dans nos chroniques anciennes et modernes, ou dans nos traditions religieuses? Est-ce que la France attendait pour en offrir aux disciples de sa gloire un cri de détresse et de prétendu dénûment? S'agit-il enfin de cette littérature anglaise à laquelle on rend tant d'honneurs aujourd'hui? C'est une source à laquelle Ducis a puisé largement ; et le public, en applaudis-
sant à ses efforts, n'a empêché personne de faire mieux.
Mais je n'ai pas tout confessé. La tragédie grecque et le système de cette tragédie développé par Aristote, ont longtemps occupé notre scène, et nous l'y souffrons même encore. Cette mythologie des anciens, cette doctrine de la fatalité, si terrible et si imposante à la fois, ce code du théâtre imposé depuis si longtemps au génie par le génie, n'est pas disparu des souvenirs de la France ; et près de moitié des chefsd'œuvre de notre scène tragique appartiennent à ces vieilles traditions. Demandez à messieurs nos réformateurs : ils vous diront que la plaie du théâtre est là ; que, sans Aristote, ils auraient eu des succès, du génie même ; et si vous les pressez un peu, vous verrez qu'ils ne l'ont pas lu.
Les traditions de cette mythologie grecque, aujourd'hui si décriée, ont offert environ trente sujets de tragédie qui, presque tous, ont été traités plus d'une fois par différents poètes ; et parmi ces tragédies, je pourrais en citer douze environ qui sont dignes de rester au théâtre : on me dispensera de les nommer.
De quelque manière et sous quelque point de
vue qu'on puisse envisager ces productions si connues, je crois qu'on trouverait difficilement ailleurs un ensemble de tragédies plus fécondes en résultats de nobles émotions, de pathétique et d'intérêt.
Mais il est juste de convenir aussi que la source en est épuisée, que nous avons assez fait pour Jes Grecs, ou que les Grecs ont assez fait pour nous. Jouissons d'une si belle conquête et gardons-nous de chercher à l'étendre plus loin. C'est un corps de réserve, un trésor à ménager dans l'intérêt de nos plaisirs ; et n'oublions pas que la mode a souvent rajeuni parmi nous ce que la mode avait fait vieillir.
Ici, comme ailleurs, on voit que les exigences et les prétentions de messieurs les romantiques ont je ne sais quoi d'aveugle et de passionné, qui ne leur permet pas de se rendre à l'évidence des faits. Laissons-les chercher du neuf ou ressemeler du vieux : ils ne font en cela que ce qu'on faisait longtemps avant eux. Plaignons-les seulement de le faire à tort et à travers, et ne nous lassons pas d'exiger du bon.
U DE L'IMITATION TIIEATRALE.