ESPECES
Le mot de drame, pris dans son acception primitive, générale, et cependant la moins usitée jusqu'à présent, comprend toutes les formes de l'imitation théâtrale. Il me semble qu'on peut les réduire aux suivantes, en attendant que messieurs les romantiques aient trouvé quelque chose de plus ou de mieux que ce que nous connaissions avant eux : 1° la tragédie; 2° la comédie; 3° le drame proprement dit; h° le drame historique; 5° le vaudeville ; 6° l'opéra dit comique; 7° le drame lyrique ou l'opéra; 8° leinimodrame; 9° la parodie.
Attachons-nous d'abord à déterminer succinc-
tement le caractère de ces différentes espèces; et si le romantisme tend à les confondre ou à les modifier au delà d'une certaine mesure, il ne sera pas sans intérêt d'examiner la valeur et les conséquences de cette prétention.
1° La Tragédie. Imitation d'une action sérieuse et noble dont l'objet principal est de nous intéresser, par le développement du pathétique, au tableau des effets terribles et malheureux de la violence et du dérèglement des passions. C'est ce qu'Aristote appelait purger les passions par la terreur et la pitié.
2° La Comédie. Imitation d'une action comique où le poëte se propose de corriger, en riant, les vices, les travers et les ridicules : eastigat ridendo mores. Je me borne à citer comme appartenant encore à cette espèce, la farce, les pièces à tiroir et les proverbes dramatiques ou comédies de société.
3° Le Drame. Cette espèce est plus difficile à caractériser. Les différents noms sous lesquels on a prétendu la désigner, tels que ceux de
tragédie bourgeoise ou populaire, et de comédie larmoyante, indiquent suffisamment qu'elle tient à la fois de la tragédie et de la comédie, et qu'elle admet indistinctement tous les tons et tous les genres d'intérêt. L'abbé Desfontaines a proposé de substituer à ces différentes dénominations celle de Romanèdie, qui me paraît assez propre à la qualification du genre ; et je crois qu'on pourrait l'adopter.
h° Le Drame historique. Ce genre, peu cultivé en France jusqu'à présent, me semble devoir être l'objet d'une distinction particulière. Un des meilleurs types que j'en connaisse est le Pinto de M. Lemercier.
5° Le Vaudeville. Intrigue, ou tableau de mœurs , entremêlée de couplets. Le vaudeville avait primitivement pour objet la critique des ridicules ; il s'est prêté depuis au développement de plus d'un genre d'intérêt. Nous avons vu des vaudevilles attendrissants.
6° L'Opéra comique. Ce terme d'opéra comique est évidemment vicieux, en ce que, parmi
les ouvrages qu'il sert à désigner, il en est qui ne sont rien moins que comiques, et qui se rapprochent tantôt du drame, tantôt même de la tragédie sous le rapport du genre d'intérêt qu'ils sont susceptibles d'inspirer. Cette espèce de drame admet différents modes d'expression qui sont le dialogue ou la simple diction, la musique, le récitatif et des chants variés. D'après cela, je ne connais aucune dénomination qui lui puisse être appliquée plus convenablement que celle de mélodrame (i/iXoc, chant, ^pajxa, action ) ; et c'est en effet sous ce nom que l'opéra dit comique est désigné dans Y Encyclopédie méthodique. On sera, du reste, peu surpris que je n'admette point le drame des boulevards au rang des espèces dramatiques indiquées dans cette nomenclature : ce qu'on peut en conserver de mieux , c'est le nom dont on l'a décoré.
7° Le Drame lyrique ou simplement V Opéra. Ce genre ne diffère essentiellement de la tragédie, de la comédie et du drame proprement dit que par la substitution continue du récitatif, de la musique et du chant , à la déclamation ou à la diction.
8° Le Mimodrame. De itiiL-naa, imitation, et de àpàaa, action. Terme, suivant moi, plus convenable et moins susceptible d'équivoque que celui de ballet pour indiquer certaines compositions dramatiques où tout se réduit à la pantomime ou jeu muet. Ce nom de ballet me paraît plus propre à désigner particulièrement les scènes chorégraphiques ou les danses plus ou moins expressives qu'on a coutume d'associer, comme intermèdes ou divertissements, au drame lyrique et au mimodrame lui-même, ainsi que je l'entends.
9° La Parodie. C'est une imitation burlesque ou le travestissement d'un ouvrage sérieux qu'on a pour objet de tourner en ridicule ou de critiquer, ce qui réussit quelquefois. La parodie peut emprunter les formes du vaudeville, de la cornédie et même celles de la tragédie.
Cela posé, si nous essayons de remonter à l'origine éloignée du romantisme , afin d'en
assigner les vrais caractères, il nous paraît qu'elle se rattache à l'époque de la première apparition du drame ou de la romanèdie en France ; et comme cette romanèdie est ellemême un produit du genre adopté dans les romans de mœurs, il s'ensuivrait que le premier ferment de la manie du romantisme était depuis longtemps déposé dans ces romans bons ou mauvais, mais le plus souvent très-mauvais, dont la France et l'Angleterre étaient inondées vers le milieu du siècle dernier.
Mais ce n'était rien encore ; et si cela nous a valu les Sermons du révérend père La Chaussée1, si, avant lui, Destouches avait déjà, dans plusieurs de ses pièces et en particulier dans le Glorieux, fait larmoyer Thalie; si, depuis, Voltaire, Diderot, Saurin, Sedaine, la Harpe, Mercier, Ghénier, Beaumarchais, etc., nous ont donné d'autres essais du même genre, il n'y a là, j'en conviens, que gloire et profit pour nous. Mais, dira-t-on, je ne vois pas encore où cela nous mène. — Attendez.
C'est que ce nouveau genre introduit dans
1. C'est Piron, je crois, qui appelait ainsi les drames de cet auteur.
notre littérature et créé avec habileté par des esprits distingués, c'est que la facilité d'y réussir ont donné naissance aux dramaturges, aux mélodramaturges , et qu'entre ceux-ci et messieurs les romantiques, la différence n'est pas si grande que ces derniers pourraient se l'imaginer.
Qu'on lise en effet ce que Marmontel écrivait de certains spéculateurs ou faiseurs de drames , ainsi qu'il les nomme, et de leurs prétentions à l'effet, de la liberté qu'ils se donnaient à cet égard, au point d'ériger la trivialité du langage en principe, et d'épuiser sur la sensibilité tout ce que les tableaux de la vie humaine ont de plus révoltant pour nous. ( Voir à ce sujet les Éléments de littérature , article Drame. ) On croirait que Marmontel a écrit cet article au vu des pièces de la nouvelle école ; et n'y retrouvons-nous pas en effet tous les secrets du métier?
Si Marmontel avait raison contre les spéculateurs de son siècle, il avait raison d'avance à l'égard de ceux du nôtre; et c'est à ces derniers que je m'adresse. Avouez, messieurs, relativement à la question du rapprochement qui m'occupe, avouez que les termes en sont fixés de la manière la plus frappante, et que votre système,
quel qu'il soit, bon ou mauvais, n'est pas si nouveau parmi nous que vous le prétendez, que Marmontel en savait bien quelque chose, et que je ne me suis pas égaré clans la recherche de vos titres de noblesse et de votre illustration généalogique.
Aujourd'hui que l'essor est donné, que Walter Scott a mis à la mode un nouveau genre de roman qu'on appelle historique, et qui n'est, après tout, que le roman de l'histoire ; eh bien ! c'est à qui de vous pourra calquer sa manière et lui dérober ses pinceaux. Tout cela me paraît un fort mauvais moyen d'arriver à la vérité historique, à moins qu'il ne soit bien constaté, ce dont je vois qu'on s'inquiète fort peu, que toutes ces histoires romanisées ne soient la fidèle expression de nos chroniques.
Eh ! n'entendons-nous pas tous les jours une infinité de gens qui n'ont lu d'histoire en leur vie que celle qu'on leur a fait lire au collège, affirmer, de l'air du monde le plus convaincu, que les portraits du romancier écossais sont d'une ressemblance exacte et de la fidélité la plus scrupuleuse !... Et qu'en savent-ils? — Ah ! voici... c'est qu'il n'omet pas la plus légère cir-
constance et qu'on croirait voir et toucher les personnages. — Défiez-vous donc après cela des menteurs ! Eux aussi n'omettront pas la plus légère circonstance : ils vous diront l'heure, le lieu, les témoins du fait, à condition pourtant que ces témoins ne seraient pas là pour les démentir.
Où sont les témoins de Walter Scott ? Ils sont dans son imagination dont vous êtes dupes et dont il a sans doute été dupe le premier, si toutefois il avait prétendu vous donner autre chose qu'un roman. ?se sait-on pas que l'imagination d'un homme de génie peut animer, personnifier jusqu'à l'idéal, et prêter au mensonge un air de nature et de réalité ?
Tel est le vrai , tel est le naturel à la façon de messieurs les romantiques. Il s'agit pour eux beaucoup moins de la vérité dont ils ne font pas grand cas, que des apparences matérielles et des caractères accessoires de la vérité. C'est la manière de Walter Scott ; et quand même ils auraient son génie, la manière n'en est pas moins fausse et menteuse.
Walter Scott avoue lui-même, dans la préface d'Ivanhoé, qu'il a très- probablement confondu
les usages de deux ou trois siècles; et ce qui me console, ajoute-t-il, c'est que les erreurs de ce genre échapperont à la classe la plus nombreuse de lecteurs. « Il a bien raison de s'en consoler, dit l'excellent critique Hoffman, auquel j'emprunte cette citation ; car il y a, dans Paris seulement, des milliers d'érudits qui lui soutiendraient au besoin qu'il n'a pas commis la moindre confusion. »
Stendhal (Henri Beyle) un des enfants terribles du romantisme, a dit lui-même : « Tout ouvrage d'art est un beau mensonge ; tous ceux qui ont écrit le savent bien. Rien de ridicule comme ce conseil donné par les gens du monde : imitez la nature. Eh ! je le sais bien , morbleu ! Mais jusqu'à quel point? Voilà toute la question... L'art n'est donc qu'un beau mensonge; mais Walter Scott a été trop menteur. — Faut-il décrire les habits des personnages, le paysage au milieu duquel ils se trouvent, la forme de leur visage? Ou bien fera-t-on mieux de peindre les passions et les divers sentiments qui agitent leurs âmes?... Il est infiniment moins difficile de décrire d'une façon pittoresque le costume d'un personnage que de dire ce qu'il sent et de le
faire parler... La description d'un costume et la pose d'un personnage, quelque subalterne qu'il soit, prennent au moins deux pages (chez Walter Scott). Les mouvements de l'âme qui d'abord coûtent tant de peine à trouver, et qui sont ensuite si difficiles à exprimer avec justesse, fourniraient à peine quelques lignes. »
Quant au mérite historique attribué aux romans de Walter Scott : « Ces romans, dit Stendhal, apprennent quelques petites choses sur l'histoire aux gens qui l'ignorent ou qui la savent mal. Ce mérite historique a causé un grand plaisir, je ne le nie pas ; mais c'est ce mérite qui se fanera le premier. Le siècle fera un pas vers le genre simple et vrai ; et les à peu près maniérés de Walter Scott lui déplairont autant que d'abord ils l'avaient charmé. »
Ces lignes sont extraites d'un chapitre intitulé : Walter Scott et la princesse de Cl ères '. C'est à dessein que Stendhal a rapproché ces deux noms comme exprimant les deux extrêmes en fait de romans.