Racine et Shakespeare. Études sur le romantisme
Si j'ai cité cet écrivain , ce n'est pas qu'il soit à mes yeux d'une grande autorité. C'était un esprit pénétrant , je le veux bien , mais inégal , incohérent, négligé, marchant à l'aventure, et ne rayonnant que par éclairs, au sein des plus épaisses ténèbres. Il y a cinq ou six pages à prendre au plus dans ses Études sur le Romantisme. Le jugement qu'il a porté sur Walter Scott est du petit nombre des vérités bien rendues qu'on y trouve ; et j'ai pensé que ce jugement méritait d'en être exhumé.
Que Walter Scott, en peignant les mœurs d'une époque, ait borné l'application de son genre aux conceptions d'un roman dont les personnages ou les acteurs auraient été purement imaginaires , et que ces conceptions, au lieu d'être présentées comme appartenant à l'histoire, aient été placées en dehors et à côté; qu'il ait fait passer, dans les discours ou dans les récits de ses personnages , un reflet magique et continu des impressions que les événements les plus remarquables ou les grands noms historiques de l'époque auraient pu développer et laisser en eux ; qu'il se soit bien gardé surtout de prostituer ces grands noms, ces faits imposants consacrés dans la mé-
moire des hommes, à l'arbitraire des contacts, au caprice , à l'incohérence de certains rapprochements que la vraisemblance et la raison désavouent \ je conçois que, de cette manière, on aurait pu faire cas du genre, et l'estimer d'autant plus que les difficultés en auraient été mieux surmontées; mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend.
Voltaire a donné, dans sa tragédie de Zaïre, un exemple assez heureux de l'observation de ces convenances; et quoi qu'en dise La Harpe, il s'en est écarté, sous un point de vue très-important, dans Mahomet, car il ne peut être permis d'imputer, même à des personnages odieux, des crimes qu'ils n'ont pas commis. On doit à la mémoire des morts et des anciens les mêmes égards qu'à la réputation des absents.
Cette aveugle manie de prétendue réalité qui tient messieurs les romantiques en état de véritable obsession , ne fait que dégénérer, de jour en jour, en résultats d'extravagance ou de pué-
1. Exemple : Quentin Durward , où le caractère de Louis XI est si étrangement chargé et même faussé. Nous aurions la même critique à faire du Louis XI de Casimir Delavigne.
rilité vraiment affligeants. De même que , dans le style, ils ont à leur disposition certain répertoire de mots favoris et de lieux communs, vrai placage de convention que la rime invoque et rappelle à chaque instant , de même on les voit déjà se repasser le gros et le menu du gardemeuble de leur école, ouvert à tout ce fatras de vieilleries qu'ils ont ramassées dans les greniers du moyen âge.
Et depuis qu'on a soulevé de tous côtés les souvenirs et les traditions de ce moyen âge , au lieu d'en faire une étude approfondie et consciencieuse, ils n'ont entrevu de ces monuments que le relief et la couleur, ils n'ont fait qu'en ôter la poussière et nous la souffler aux yeux. Le reste, ils l'ont délaissé par impuissance ou par esprit de système; et les grandes leçons de notre histoire nationale n'ont été pour eux qu'une lettre morte ou mal inteEprétée.
Voyez-les faire un moment; contemplez les allures de ces messieurs : vous serez d'abord étonné du calme et de la tranquillité de leur génie. Point de secousse en eux, point de ces tiraillements douloureux qui, jadis, étaient le partage de ces esprits condamnés par Aiistote au travail
d'un accouchement scolastique et vulgaire; ils ont pour eux la liberté, l'entier affranchissement des règles; et pour être naturels, il suffit à ces messieurs de se faire apporter une chronique et d'en flairer la couverture.
Ils vous diront à l'oreille que le sublime de l'art est de savoir encadrer à propos dans l'hémistiche un millésime ou deux, d'amener habilement les heures du jour et les jours de la semaine à la rime, etc., car il n'y a rien de plus positif au monde. Ils vous diront beaucoup d'autres choses de la même force.
Tout en eux ressemble à la faiblesse et aux émotions mal affermiesde l'enfance ou de l'homme à l'état d'ignorance première et d' incivilisation. Nouveaux Don Quichotte de la chevalerie, le merveilleux du moyen âge a surpris leur sensibilité. La diablerie les effraie , la féerie les enchante, et la magie les confond. Cette faiblesse superstitieuse, apanage de l'esprit humain dans les siècles passés, mais que le nôtre domine ou doit dominer, on s'aperçoit qu'elle a fermenté dans leur cœur et tourbillonné dans leur esprit '.